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vendredi 11 juin 2010

«The Time Tunnel revisited»

«THE TIME TUNNEL REVISITED»
ou le fantasme du temps «vagina dentata»


Le temps contrôlé


Les vingt premières années de l’histoire de la télévision québécoise (1952-1972), furent grandement occupées par des séries à thématique historique. Le roman et le radio-roman populaire offraient déjà depuis longtemps un «exotisme du passé» que les concepteurs de la programmation télévisuelle – souvent issus d’ailleurs des milieux littéraires et radiophoniques – ne firent qu’adapter pour cette même clientèle transférée devant le petit écran. La Famille Plouffe rappelait la vie à Québec à la veille de la Seconde Guerre mondiale; Le Survenant, issu du célèbre roman de Germaine Guèvremont, nous ramenait aux îles de Sorel vers 1910; Les Belles Histoires des Pays d’en-haut élaboraient l’univers d’Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, récit du terroir qualifié de réaliste par les critiques, évoquant la dure colonisation des hautes Laurentides à la fin du XIXe siècle, au temps des curé Labelle, Arthur Buies et autres honorables Chapleau, Nantel et Mercier. Puis vinrent les populaires séries rappelant le régime français: Radisson et Le Courrier du Roy, jusqu’à d’Iberville et Les Forges du Saint-Maurice. C’est le moment où le genre amorça son déclin, se perdant dans la pure évocation d’époque, sans personnage au caractère développé. Depuis, avec Le Temps d’une Paix et Cormoran, et pire encore avec quelque Filles de Caleb ou soi-disant Sorcier, l’historique n’est plus qu’un prétexte intemporel, voire surréaliste, pour dérouler un plat récit moralisateur à prétentions pédagogiques et «profondément humain»!

Paradoxalement, et nous verrons plus loin qu’il n’y a pas vraiment là un paradoxe, c’est durant cette période de l’histoire de la télévision québécoise, remplie de réminiscences du passé, que fut produite la seule série de science-fiction jamais réalisée au Québec; une «émission-jeunesse» de Radio-Canada, Opération mystère, où Marcel Cabay, Hervé Brousseau et la jeune Louise Marleau, accompagnés d’un robot humanoïde, voyageaient dans l’espace à bord d’un étrange vaisseau spatial qui ressemblait à un gros bidon de lait renversé! Et je me souviens que l’une des particularités des intrigues consistait en l’utilisation d’une boite attachée à la ceinture qui projetait des ondes paralysant momentanément les intrus extra-terrestres. C’est ici que l’histoire et la science-fiction se rencontraient dans l’imaginaire du spectateur, entre une fantasmagorie secrète et une rhétorique idéologique: le temps contrôlé.

La télévision américaine offrit également un lot de séries historiques, de Daniel Boone aux westerns ressassant inlassablement les épisodes de la conquête de l’Ouest, mais proportionnellement ces séries ne m’apparaissent pas aussi nombreuses qu’au Québec. Des séries comme The Untouchables pouvaient toujours ramener les spectateurs dans le Chicago de la Prohibition, mais c’était là une exception. Les grandes sagas historiques, inspirées des best-sellers d’un James Mitchner (Shôgun, Colorado Saga, etc…) ou de John Jake (North and South) seront pour les décennies suivantes. Là encore, l’apparition des séries de science-fiction suivra celle des séries historiques: The Twilight Zone, The Outer Limits sont contemporaines des Wagon Train et autres Daniel Boone, tandis que des séries «space opera» héritières d’une série aussi primitive que Star Trek, correspondent aux grandes sagas des années 1980. Le point de jonction entre les deux m’apparaît être une série d’à peine une trentaine d’épisodes programmée sur le réseau ABC pour la saison 1966-1967: The Time Tunnel.

Un projet comme The Time Tunnel ne pouvait provenir que de la science-fiction et non de l’histoire. Déjà H. G. Wells, l’inventeur de la première machine (fictive) à explorer le temps, et qui publia une synthèse historique en feuilletons, The Outline of History (tr. franç. chez Payot: Esquisse de l’histoire universelle) était biologiste de formation. L’idée du voyage dans l’espace-temps ne peut que provenir du monde de la science-fiction débordant dans celui de l’historiographie. L’idée de «refaire l’histoire», de voir «Lee triompher à Gettysburg, Napoléon à Waterloo, les Aztèques débarquer en Europe, ou, dotés de chevaux, ils repousseraient à la mer Cortez et les Pères Fondateurs» (1) n’est pas pour plaire à ces chercheurs assoiffés d’exactitudes que sont les historiens (wie es eigentlich gewesen), aussi, le concepteur de Time Tunnel, Irwin Allen, bien avant de devenir le père du film-catastrophe (il produisit The Poseidon Adventure en 1972 et The Towering Inferno en 1974), produisit des séries futuristes aux références explicitement tirées de l’histoire ou de la littérature – il en est ainsi de l’amiral Nelson dans Voyage to the Bottom of the Sea (1964-1968), et de la famille Robinson (de Daniel Defoe) dans Lost in Space (1965-1968). The Time Tunnel devait être un projet plus ambitieux, quasi mégalomane – une séquence historique à grand déploiement presque à toutes les semaines – qui échoua dans sa réalisation en raison de la médiocrité des talents mobilisés et l’essoufflement rapide du traitement unidimensionnel du sujet. Comment a-t-on pu trouver un acteur aussi inexpressif de visage et de corps que James Darren pour tenir le rôle du jeune-premier impétueux Tony Newman (Nouvel-Homme)? Son collègue, Robert Colbert, est à peine un peu moins mauvais dans le rôle de Douglas Philipps au point que des talents de second rôle, Whit Bissel (le général Kirk) et John Zaramba (le docteur Swain), habitués à servir de soutiens, habitent mieux leurs personnages. Médiocrité également dans la réalisation – Allen n’a réalisé que le premier épisode de la série, le Titanic, laissant à des réalisateurs de second plan le soin de mettre en scène les différents épisodes de la série – où les scènes de batailles, de coups de poing sur la gueule et de blasts accompagnés de volutes de nuages bleutés finissent par dominer tout autre type de scènes. Donc essoufflement rapide d’une série dont tous les épisodes finissent par se ressembler, répétant les mêmes banalités d’une aventure à l’autre. L’ampleur et la prétention du projet confrontées à la médiocrité de la réalisation font de Time Tunnel un chef-d’œuvre de travail bâclé et d’objectifs manqués.

La pauvreté de la réalisation n’enlève rien à l’intention avérée. The Time Tunnel est une rencontre de la science-fiction et de l’histoire où le contrôle du temps est donné comme l’axe autour duquel pivotent les trente épisodes de la série. Celle-ci présente les quatre caractères qui prétendent faire de la science-fiction une œuvre «réaliste», aussi réaliste que le voyage dans l’espace-temps prétend nous faire assister «à ce qui s’est réellement passé dans l’histoire». Au cœur d’un désert aride de l’Arizona, à des milliers de mètres sous la surface du sol, un complexe ultra-secret militaro-scientifique travaille sur un ambitieux projet de voyage dans le temps. Dans l’épisode pilote, le général Kirk et le scientiste Doug Philipps font visiter le complexe à un sénateur dans l’intention de lui soutirer des fonds pour la poursuite de la recherche qui est sur le point d’aboutir. Depuis près de dix ans que durent les travaux, des sommes astronomiques y ont été englouties et l’imperfection de la réalisation amène le sénateur à reviser l’investissement de l’État au projet. Exaspéré par les critiques de l’officiel, le jeune savant Tony Newman tient à faire la démonstration de l’invention et, par esprit de fronde (ou de sacrifice?) se précipite, tête baissée et à ses propres risques, dans le Time Tunnel, un tunnel de forces énergétiques qui le précipite dans la quatrième dimension. (2) The Time Tunnel se présente alors comme une série d’«anticipation», puisque présentée au cours de la saison 1966-1967, elle raconte une histoire se déroulant dans le futur, en 1968. Aux yeux des spectateurs, la série est profondément enracinée dans le temps futur. The Time Tunnel ne sera donc pas une série historique, mais avant tout de science-fiction. Elle sera également une série de «vulgarisation», car le général Kirk rappellera constamment à ses experts invités que ce qu’ils regardent sur l’écran du Time Tunnel est bien la réalité historique du passé et non une «interprétation» ou un point de vue toujours possiblement biaisé. Pour rappeler les catégories hégéliennes reprises plus tard par von Ranke, le Time Tunnel se place du côté du Geschichte, de ce qui «s’est vraiment passé» plutôt que du côté de la relativité, de l’Historie, selon laquelle, même témoin présent d’un fait historique, nous ne pouvons en être, au mieux, qu’un témoin partiel. Time Tunnel prétend également au réalisme en utilisant l’«extrapolation», puisqu’il n’y a aucun historien sur l’équipe de recherche entièrement constituée de physiciens sceptiques et entièrement dévoués au rationalisme positiviste; le monde de l’histoire échappe donc à leur connaissance, ce à quoi supplée ordinateurs, spécialistes-experts, vieux bouquins et mémoire scolaire. Ne pouvant faire échapper Marie-Antoinette à la guillotine, Tony et Doug se rappellent vaguement avoir entendu dire que le Dauphin se serait évadé du Temple pour se retrouver en Amérique où il aurait connu la célébrité. Enfin, dans une démarche «prospective», le tunnel permettra de démasquer les sabotages ou tentatives d’invasions étrangères du futur. Pourtant, le seul fait que ces événements se déroulent dans le futur montre que l’expérimentation du Time Tunnel n’a pas laissé de souvenir dans la mémoire historique de ceux pour qui le voyage des premiers explorateurs du temps relève du passé. Nous nous retrouvons ici dans le fameux paradoxe, déjà avancé par Barjavel (Il a tué son ancêtre? Donc il n’existe pas. Donc il n’a pas tué son ancêtre. Donc il existe. Donc il a tué son ancêtre. Donc il n’existe pas…), et sur lequel nous reviendrons un peu plus loin, du cercle vicieux des dominos. Pour toutes ces raisons, le Time Tunnel vise moins à corriger l’imperfection de la recherche historique qu’à s’emparer du contrôle du temps et de la durée: il s’agit de décomposer en autant de micro-secondes cette «vie de l’homme [qui] n’est qu’une succession de sections infiniment rapprochées dans cette “chose” qui commence à la naissance et finit à la.» (3) Comme l’absence d’historiens dans l’équipe de savants, l’aspect bâclé de la série renvoie ici au «faux recul [qui] permet de se dispenser du recul véritable» (4) et évite toute critique idéologique de la série.

De l’expérience de la divinité au retour du tragique
Série bâclée aux scénarios insipides et à la direction inexistante, The Time Tunnel présente tout de même une représentation mentale du développement des collectivités dans l’espace et dans le temps, puisque le temps contrôlé ouvre la possibilité à l’homme de «dialoguer» avec l’Histoire. Le répertoire placé à la toute fin de l'article donne la succession «chronologique» des trente épisodes enchaînés chacun par un preview qui annonce le prochain épisode. Ce mécanisme d’enchaînement crée une logique interne de la série propre à la philosophie wellsienne du temps et dont l’effet est de renfermer la série sur elle-même. Commençons plutôt par établir la situation relationnelle entre les spectateurs (le présent), l’équipe du Time Tunnel (le futur, l’anticipation + l’extrapolation) et les voyageurs du temps (le passé, la vulgarisation + la prospective). Ce qui rend la série fascinante, malgré ses défauts structurels, c’est cette mégalomanie qui appartient, à la fois, aux ambitions de son producteur, Irwin Allen, et au genre même de la science-fiction, qui fait participer le spectateur à une «expérience divine».

L’expérience divine est le premier corollaire du temps contrôlé: seul Dieu peut contrôler le temps. Il est à ses extrémités comme son premier moteur et sa fin dernière. Depuis Aristote jusqu’à saint Thomas d’Aquin et même pour les athées les plus endurcis, le contrôle du temps – par le chronomètre précis au millième de seconde, comme sur le film Zapruder qui permet de constater les divers impacts de balle qui ont atteint le président Kennedy – enivre d’une expérience de la divinité. Voilà pourquoi les voyageurs du temps ne sont jamais «dépaysés» lorsqu’ils passent d’un épisode historique à l’autre. Ils n’ont jamais de difficultés pour communiquer avec les personnages d’autres langues: Ulysse le Grec, Josué l’Hébreux, Cortés l’Espagnol, Machiavel l’Italien, Dreyfus le Français, Merlin le Celte parlent tous l’anglais américain du XXe siècle de sorte que lorsque Doug demande à Tony s’il parle le Malais lorsqu’ils se retrouvent parmi les indigènes de l’île du Krakatoa, la scène devient franchement ridicule. De toute façon, le chef apeuré parle un très bon anglais. Voilà pour la mégalomanie d’Irwin Allen qui ramène tous les peuples, de toutes les régions du globe et de tous les temps dans les références culturelles évidentes des États-Unis d’Amérique de 1968.

La mégalomanie du genre vient du fait qu’il est «désormais possible de circuler sur les voies temporelles avec la même aisance que sur les voies spatiales et que dès cet instant l’homme devient réellement “l’homme qui peut tout”, chaque voyageur temporel se trouvant investi d’une prérogative divine: celle de modifier le destin, de remodeler à son désir l’histoire d’un homme, ou l’histoire du monde», comme l’écrit Jacques van Herp. Même si cette intention n’est pas avouée explicitement, le projet Time Tunnel vise à «agir» sur le temps. «Le test du pouvoir de l’homme sur le temps, ajoute Gattégno, consiste à être capable de le modifier. Il ne s’agit pas de l’infléchir au moment, si l’on peut dire, où il naît, de faire pénétrer le cours des choses vers telle direction plutôt que vers telle autre. Il s’agit de faire que ce qui est n’ait pas été […]. La solution: remonter le cours du Temps, agir sur le passé pour que, dans le long mais rigoureux enchaînement qui lie tout à tout, se produise la faille décisive qui modifiera l’événement ou la situation présente (ou à venir) que l’on a choisi de changer. La maîtrise des Temps, la maîtrise du présent, passe nécessairement par la maîtrise du passé.» (5) L’expérience divine peut prendre ici deux directions. Ou bien il s’agit, effectivement, d’intervenir dans le temps pour empêcher un certain événement de se produire; ou bien il s’agit de procéder à une «prospective rétrospective» comme l’appelle Henri Baudin, «c’est-à-dire apprendre à agir sur le passé en équilibrant l’une par l’autre ses interventions afin que leur effet global reste inchangé; c’est le thème des agents intertemporels, dont l’illustration la plus brillante est sans doute “La patrouille du temps” de Poul Anderson, où un F.B.I. temporel part en mission dans le Kent du Ve siècle apr. J.C., dans la Perse du VIe siècle av. J.C., dans l’Empire mongol du XIIIe siècle apr. J.C. et surtout dans une Gaule singulière appartenant à une trame temporelle tout autre qu’il faudra éliminer.» (6) Des épisodes de la série illustrent ces deux tangentes.

Intervenir dans le temps pour empêcher qu’un événement, généralement une catastrophe, se produise, c’est la tentation première de nos voyageurs du temps: prévenir le naufrage du Titanic, le massacre de Little Big Horn, une évasion-piège du capitaine Dreyfus de l’île du Diable, la création d’un time tunnel par les Soviétiques, un attentat contre le président-élu Lincoln ou le triomphe des Sudistes à Gettysburg grâce aux malversations de Machiavel qui a été transporté par erreur par le tunnel au XIXe siècle, sont des gestes louables, mais généralement condamnés à l’échec; lorsqu’ils réussissent, c’est le plus souvent malgré l’intervention des voyageurs. Dans Merlin the Magician, leur présence auprès du jeune roi Arthur se révèle plutôt futile et l’on se demande pourquoi Merlin tient tant à leur aide puisqu’il doit intervenir constamment pour les tirer de mauvais pas, mais Tony, pour la première fois, parvient à tuer le chef des Vikings. Ils sont plus à l’aise lorsqu’il s’agit de neutraliser des extra-terrestres: Visitors from beyond the stars, The Kidnappers, Raiders from the outer space et les androïdes de Town of Terror voient leurs projets d’invasion et de conquête ruinés par les voyageurs du temps. Il est vrai que vaincre des ennemis qui n’ont jamais existé se révèle plus facile que vaincre ceux qui ont déjà vaincu!
La série se rabat donc sur l’équilibre des forces. Pour ceux qui feront confiance aux voyageurs du temps, nouveaux Cassandre de la technologie américaine, la faiblesse se transformera en force. Ulysse et Josué verront en Tony et Doug des émissaires des dieux de l’Olympe ou de Yahweh: «Ton Dieu est notre Dieu», dit Doug à Josué…, et les voilà personnifiant les deux espions envoyés dans Jéricho à la recherche de Rahab, la prostituée, qui fait partie de la généalogie du Christ. Le vieux savant et sa fille évacueront l’île de Krakatoa avant l’éruption cataclysmique; les évadés de l’île du Diable échapperont au piège du commandant du camp de prisonniers; les joyeux hors-la-loi de la forêt de Sherwood contraindront le méchant roi Jean à reconnaître la Magna Charta, et Marco Polo saura, grâce aux talents d’artificier de Doug – et aux mèches expédiées par le Time Tunnel –, repousser les «barbares» qui en veulent à la fille de Kubilaï Khan. L’intervention des voyageurs du temps se borne généralement à un rééquilibrage des forces déficitaires au cours d’un affrontement historique, des forces du bien en particulier. Au-delà de ça, leur ticket n’est plus valable.
L’expérience divine qu’offre le contrôle du temps ramène paradoxalement à la dimension tragique propre à l’être humain. Car, ou bien l’intervention dans le temps échoue, et c’est le complexe de Cassandre qui s’attache à tout prophète connaisseur de l’avenir; ou bien le rééquilibre réduit l’intervention des voyageurs du temps, somme écrasante d’efforts intellectuels, physiques et techniques, au niveau de modeste coup d’épée dans l’eau, car, de toute façon… Partis comme des dieux, les voyageurs du temps sont toujours reçus comme des intrus, par des gestes hostiles et menaçants. «Tuez-les!» s’écrie Alvarado, le capitaine de Cortés, quand ils tentent de s’interposer à la mise à mort d’une famille d’Indiens.

Ainsi la puissance tragique par excellence faisait son entrée. Comme le héros des tragédies grecques, l’homme allait se trouver confronté avec des situations dont il connait l’enchaînement et les conséquences inévitables, et il leur livrera un combat sans espoir et pathétique.

«Là se cachent la résonance profonde et l’attirance de ce thème. Alors que tous les autres n’engagent que l’extérieur de l’homme, ici sa liberté même est en jeu. Pas la simple liberté du citoyen face à la tyrannie des interdits mais sa liberté philosophique face au destin, face à un devenir fluide, malléable, multiple, ou encore figé de toute éternité.
Sommes-nous libres de nos actes? L’homme est-il libre ou fait-il seulement librement les choses prescrites? Le passé peut-il être modifié de telle sorte que le cours de l’histoire s’infléchisse, ou bien, quels que soient les destins individuels, les mêmes faits, les mêmes conséquences générales se reproduiront-ils?
Et si le passé est figé, bloqué une fois pour toutes, en va-t-il de même dans l’avenir? Certains ne le croient pas et donnent comme illustration le destin d’être extra-plats vivant dans un plan.
Pour d’autres, tous les jeux sont faits de toute éternité, tous les destins sont immuables. Et si un homme connait son avenir, s’il tente d’y échapper, la mort sera déjà à l’attendre à Ispahan. De tels ouvrages sont les plus poignants, les plus proches de la tragédie antique.
Mais à ce compte, si nos actes sont dictés, en quoi sommes-nous responsables? S’il nous est impossible d’échapper à notre destin, en quoi sommes-nous coupables? Et y a-t-il encore des culpabilités réelles? La morale n’est-elle pas une ombre vaine?» (7)

Autant de questions que les personnages de la série pourraient se poser, mais ne se posent jamais, même si les intrigues ne cessent de les leurs renvoyer en pleine figure. Sommes-nous libres de nos actes? Van Herp préfère répondre que l’homme fait librement seulement les choses prescrites. Le double standard de réponses entre le passé et l’avenir demeure certes la solution la plus facile, et voilà pourquoi nos voyageurs du temps triomphent davantage des extra-terrestres et des androïdes car, si le passé reste figé dans et par leurs connaissances, l’avenir apparait toujours comme «malléable» ou «multiple», impénétrable à notre savoir. En ce qui concerne la question des responsabilités, il ne reste, pour le passé, que la responsabilité de Yahweh, de Merlin l’Enchanteur ou du simple «destin», puisque si les voyageurs du temps ne font librement que les choses prescrites, c’est parce que le passé est un temps figé de toute éternité. Par contre, pour l’avenir, les responsabilités reposent sur les décisions et les actes des voyageurs, parce que le futur est un temps malléable, fluide et multiple. Il est alors possible d’empêcher le sabotage de la fusée martienne, de ramener le docteur MacGregor, enlevée par un voyageur des temps futurs, de contrecarrer la destruction de Londres par des extra-terrestres en 1883 et de sauver la Terre de la ponction d’oxygène que des androïdes établis au Maine en 1978 s’apprêtent à lui faire subir. Nous concluons que l’idéologie libérale du progrès contient ce double rapport au temps: passé déterminé/avenir optionnel; passé fermé/avenir ouvert; et le centre de la fracture, l’axium mundi, passe par l’histoire américaine.

L’épuisement idéologiqueSur 30 épisodes, 25 concernent le passé(4), le futur et un épisode – Chase through Time – passe de l’avenir à la préhistoire, ce qui est l’occasion de présenter un combat de dinosaures au milieu d’une flore tropicale que les montages de Jurassic Park ont relégué aux oubliettes! D’autre part, 14 concernent les États-Unis, 4 l’Angleterre, 2 la France; l’Italie, la Grèce antique, l’Inde, l’Indonésie, l’ancien Israël, le Mexique, la Chine et un pays non identifié de l’Europe de l’Est, ont chacun droit à un épisode; enfin un épisode est situé en plein océan Atlantique et le dernier a lieu en plein débarquement de Normandie, où se côtoient plusieurs nations occidentales. L’histoire américaine domine donc majoritairement les étapes de l’odyssée de nos voyageurs du temps. Enfin, parmi les épisodes consacrés au passé, c’est l’époque contemporaine (depuis 1789) qui domine avec 19 épisodes; suivent le Moyen Âge avec 3 épisodes (le roi Arthur, Robin Hood et Marco Polo), l’Antiquité avec 3 épisodes (Ulysse, Josué et Néron ramené à l’époque contemporaine), enfin les Temps modernes (1492-1789) avec 2 épisodes (Cortés au Mexique et Machiavel ramené à l’époque contemporaine). Un épisode ramène, comme on l’a dit, nos voyageurs au temps des dinosaures, mais il ne font que passer… La surabondance de l’histoire américaine à l’époque contemporaine traduit l’ethnocentrisme des concepteurs de Time Tunnel qui, en plus, réduisent l’histoire non-américaine à un répertoire de mythes (la guerre de Troie, les murs de Jéricho, le fantôme de Néron, Merlin l’enchanteur, Robin des Bois) ou d’archétypes folkloriques (la guillotine de la Terreur ou de l’île du Diable, un Machiavel sado-machiavélique ou un Cortés rapace assoiffé de sang).
La morale de cette histoire est simple, pour ne pas dire simpliste: il s’agit de la lutte du bien et du mal, toujours illustrée par ces sempiternelles bagarres de saloon projetées dans toutes les séquences de l’histoire. Cette lutte du bon et du méchant – Tony et Doug sont, bien sûr, toujours du côté des bons – est la trame idéologique de la plupart des épisodes: devant le commandant de la fusée martienne, ils dénoncent le saboteur; ils luttent contre les consuls japonais à la veille de Pearl Harbour; ils sont du côté des Achéens contre les Troyens; ils appuient Dreyfus contre le commandant du camp de l’île du Diable; ils sauvent le petit Louis XVII des gardes nationaux; ils détraquent le time tunnel expérimental des Soviétiques; ils sauvent Rudyard Kipling des mains des rebelles afghans; ils résistent aux mauvais traitements du médecin nazi; ils luttent contre le (très) méchant roi Jean aux côtés de Robin Hood; ils échappent au jeu sadique du kamikase, aux tortures du bourreau de Jéricho, à la poursuite des conquistadores, de Billy the Kid, des pirates barbaresques, de Machiavel; des barbares mongols; des Vikings, enfin des extra-terrestres de toute glue…
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LienPoussons plus avant l’analyse du niveau idéologique de la série. Comme le premier concepteur d’une machine à explorer le temps, les voyageurs du time tunnel nous présentent «une humanité sans cesse dégradée». (8) Les extra-terrestres, les voyageurs du temps et les androïdes des temps futurs illustrent une permanence de la domination du mal dans le temps. Derrière la consistance de ces êtres anthropomorphes du futur «se cache ce qui appartient en propre au non-humain, qu’il soit animal ou minéral» (9): ainsi la poursuite d’un saboteur qui s’est évadé grâce au tunnel nous entraîne un million d’années dans le futur, où nous rencontrons des humains hyper-spécialisés qui ont transformé la société en véritable ruche. Quand, projetés à leur tour dans la période jurassique, ces hommes du futur se retrouveront dans une ruche d’abeilles géantes, ils se croieront revenus à l’origine de leur civilisation. Jean Gattégno avait déjà remarqué une hantise de l’insecte dans les visions futuristes ou extra-terrestres du monde. Cette vision renvoie également à l’analyse classique de la littérature romanesque de Luckacs: un personnage dégradé essayant de lutter contre la dégradation du monde qui l’environne. Double dégradation donc: celle du monde scientifico-technique qui dégrade en même temps la civilisation humaine et qui empêche les voyageurs de revenir à leur base de départ. Le thème de la menace alterne avec celui de la découverte; «entre ces deux pôles, écrit encore Gattégno, s’articule la vision de la science-fiction», mais chaque découverte du time tunnel ouvre sur une menace nouvelle. Et parce que les voyageurs n’éprouvent aucun problème d’adaptation aux temps passés, la vision du monde qui se dégage de la série se trouve chargée d’une angoisse permanente. Lorsque le preview du trentième épisode, Town of Terror, nous ramène au pilote de la série, à bord du Titanic, alors le cercle vicieux se boucle et la série, où pour quelque raison que ce soit les concepteurs ne pensèrent pas à la façon de faire revenir les voyageurs (ce qui aurait donné un peu d’intérêt à cet ennuyeux épisode), se révèle de «ce type d’histoire cyclique […] mise à l’écran avec The Time Travellers (1964) de Melchior où les dernières images répètent inlassablement l’ensemble du film.» (10) Si l’idéologie de la série se veut libérale et progressiste, elle affirme du même souffle que le mal est permanent et que la dégradation de la civilisation est inévitable, véritable déterminisme, fatalité écrasante. Se peut-il que la télévision américaine des années soixante ait véhiculé une vision aussi pessimiste au cœur d’un enrobage positiviste, un peu comme la cerise dissimulée dans la Cherry Blossom?

Ce pessimisme peut provenir de l’inquiétude causée par l’engagement toujours plus important des États-Unis dans la guerre du Viet-Nam. La guerre froide a laissé des séquelles. Pour qui travaillent ces espions appelés par le time tunnel et dont l’un se trouvera, dix ans plus tard, parmi l’équipage de la fusée martienne? Même la possibilité d’observer le futur ne pourra servir à le démasquer. Et comment, dans Secret Weapon, les Soviétiques auraient-ils été à un doigt de créer un time tunnel qui aurait servi, évidemment, à dominer les temps, et cela dès 1956? Y’aurait-il une course à la conquête du temps comme il y en avait une à la conquête de l’espace en 1966? Enfin, pour qui travaille cet espion qui, après avoir tué un membre du complexe et posé une bombe, s’enfuit dans le futur pour une chasse laborieuse à travers le temps? Depuis longtemps on sait que derrière ces androïdes menaçants se cache le profil du communisme russe ou chinois. L’enjeu que le time tunnel semble présenter suggère que sa vocation militaire n’est pas écartée. Pour défendre Tony et Doug encerclés par des Troyens, le tunnel expédie des fusils-mitraillettes; il déplace la bombe du dépôt de la gare de Baltimore où attendent Doug et le président Lincoln; le tunnel expédie de même des mèches pour les bombes artisanales fabriquées par Doug pour repousser l’attaque des Mongols contre la forteresse où se sont réfugiés Marco Polo et la fille de Kubilaï Khan; enfin, il défait la tentative d’invasion extra-terrestre dans l’Erythrée en 1883. Le time tunnel a donc une fonction militaire.

Face à cet adversaire de la civilisation, la série appelle à la réconciliation des frères-ennemis. Dans Massacre, Tony devient le «frère» de Sitting Bull – rien de moins! –, alors que Doug se heurte à l’entêtement de Custer, franchement antipathique; dans Idol of Death, les voyageurs prennent la défense d’un jeune indien contre la rapacité de Cortés et le sadisme d’Alvarado. Mais parfois, aucune entente n’est possible. Les Afghans qui attaquent la garnison anglaise en Inde et capturent le journaliste Rudyard Kipling sont des ennemis avec qui on ne peut traiter. La cruauté des pirates barbaresques rend justifiable l’intervention de la marine militaire de l’amiral Decatur, alors que si Tony et Doug font des pieds et des mains pour conscientiser un officier britannique à la menace extra-terrestre, ils ne font rien pour convaincre le Mahdi arabe: Karthoum reste une arrière-scène accessoire pour nous présenter un affrontement futuriste, exactement comme le village western dans l’épisode des visiteurs d’au-delà des étoiles, épisode dont il n’est que le doublet. La grande réconciliation n’est vraiment possible qu’entre frères, frères authentiques, entre Bleus et Gris. Dans The dead trap, les voyageurs essaient de dissuader deux frères fanatisés, anciens appuis de John Brown à Harper’s Ferry, d’attenter aux jours de Lincoln. C’est l’illustration du discours célèbre de la maison divisée. Dans The death Merchant, Bleus et Gris sont pareillement victimes (jusqu’à la mort) du sinistre Machiavel, qui va jusqu’à tuer de sang-froid. Vision méphistophélique de l’incarnation de la guerre civile, Machiavel apparaît ici comme cet intellectuel honni de toute tradition érigée sur le culte des «bons sentiments» et pour qui, «l’heureuse médiocrité» à la Franklin reste préférable à un génie intellectuel dissimulateur des plus grandes perversités. Déplacé malencontreusement par le tunnel, Machiavel risque de renverser le rapport de force à la bataille de Gettysburg. Cette fantaisie n’a d’égale que l’humour de la prédication de Tony au jeune officier Napoléon Bonaparte pour détourner son attention et permettre l’évasion du Dauphin dans Reign of Terror, ou l’emprise du corps d’un soldat italien, Benito Mussolini, par l’esprit de l’empereur Néron à la fin de Ghost of Nero. Ces petits bijoux rendent la série moins terne et non dénuée d’un certain génie.
LienLes frères réconciliés et l’ennemi ciblé, quelle nouvelle cause la série peut-elle adopter? La liberté d’opinion? Le capitaine Dreyfus devient, dans The Devil’s Island, l’archétype des prisonniers d’opinion, victimes de l’arbitraire d’un régime corrompu ou d’une tyrannie absolutiste, ce qui était loin d’être le cas du véritable capitaine! L’épisode parvient même à occulter le rôle de l’antisémitisme dans l’Affaire. De même, la ville d’Europe de l’Est où les voyageurs sont envoyés pour espionner le time tunnel soviétique présente une architecture byzantino-turque, et on peut appercevor des caractères cyrilliques sur la devanture d’un commerce: «ce sont des villes qui n’ont pas changé d’aspect durant des siècles» commente Doug. Voilà qui est révélateur de l’ignorance des Américains à propos de l’histoire de l’Europe de l’Est. Comment peut-on penser, aujourd’hui, qu’ils puissent saisir les enjeux de la guerre serbo-bosniaque! Dans Invasion, à la veille du Jour J, les voyageurs se retrouvent à Saint-Mère-l’Église occupée par les nazis et subvertie par un groupe de Résistants dont les noms de code sont Mirabeau et Verlaine. Original n’est-ce pas? D’ailleurs Mirabeau trahit – ce n’est d’ailleurs pas la première fois non plus qu’un Mirabeau trahit! – et l’on retrouve, en prime, le prototype habituel d’un docteur Menghele. Médecin fou et résistant traître: objets de la panoplie des «méchants» de tout film américain concernant la Seconde Guerre mondiale. Reste le médiocre épisode de l’Alamo où l’accident qui immobilise Jim Bowie se déroule après la mort de Davy Crockett qui, pourtant, a été tué lors de l’assaut final des troupes mexicaines. Il m’apparaît que le noyau idéologique de la série s’épuise ici, une fois le message essentiel énoncé: réconcilier les parties divisées autour d’un centre, d’un chef, d’une tête, et résister à tout envahisseur, car tout ce qui vient de l’étranger ne peut être que mauvais. Au-delà de ce point, le traitement du sujet n’a plus d’intérêt.

Le vagin gyroscopique
Le tunnel du temps rappelle beaucoup ces tunnels que des témoignages de Near Death Experience rapportent depuis quelques années. Pour cause, le tunnel de la mort, comme le tunnel du temps, sont deux passages dont on ne revient pas – normalement. C’est-à-dire qu’ils ont la même origine symbolique: la vision du couloir vaginal. La rentrée des voyageurs du temps dans le tunnel apparaît donc comme une démarche régressive. Cette régression a sa contre-partie dans la violence associée habituellement à «l’histoire bataille»: massacres, tueries, catastrophes naturelles, invasions, terreurs horrifiantes, pièges mortels, crimes, autant de «suspens» masochistes où se trouvent précipités ceux qui osent profaner l’inviolabilité du «tabernacle sacré» de la Mère. Que les voyageurs soient deux hommes et que le voyage dans le temps du docteur Ann MacGregor se fasse par des moyens autres que le time tunnel, montre toute la nature incestueuse et œdipienne du voyage dans le temps.

Plusieurs hypothèses se présentent: exorcisme du traumatisme de la naissance; sociodrame de l’angoisse de la castration; angoisse paranoïde. Ainsi, les destructions par cataclysmes naturels auxquelles échappent les voyageurs et ceux qui ont cru en leur «prophétie», évoquent le traumatisme de la naissance: le naufrage du Titanic, l’éruption du Krakatoa, l’approche de la comète de Halley évoquent l’engloutissement, l’explosion/expulsion, l’impact violent de chaque naissance. Ces premiers épisodes de la série nous montrent des trombes d’eau s’engouffrer par des brèches, des colonnes de fumées noires, des vagues de raz-de-marées, une boule de feu qui rappelle, finalement, la lumière vive des anciennes salles d’accouchement. L’agression est proprement la venue de l’extérieur dans lequel nous pénétrons en fait, mettant un terme au stade fœtal. Et, normalement, du traumatisme de la naissance, nous passons à l’angoisse paranoïde: Pearl Harbour, l’invasion anglaise de la Nouvelle-Orléans en 1815, l’Alamo, la guérilla afghane de 1886, l’Occupation nazie et l’intrusion de toutes sortes d’extra-terrestres, de fantômes et de pirates conduisent à ce sociodrame, purement sadique, où massacres, tortures, tueries gratuites se succèdent. L’extérieur a pris forme humaine. Little Big Horn, la Terreur révolutionnaire, l’île du Diable, l’Alamo, l’avance des conquistadores au Mexique, Billy the Kid, les pirates de la côte barbaresque, Gettysburg, les affrontements entre Grecs, Mongols, Karthoum sont autant d’évocations de champs couverts de morts. L’opération symbolique qui motive l’intrigue repose, d’une part dans le complexe de Cassandre – prédire la vérité et ne pas être cru – et d’autre part dans le sadisme qui fait de l’exorcisme et du sociodrame les moyens d’expression et de domination de l’angoisse paranoïde.

Le voyage dans le temps profane le tabou de l’inceste, la culpabilité morale, qui ramène toujours les voyageurs à prendre le parti du bien contre le mal, serait donc le prix à payer pour effacer le traumatisme de la naissance. Le complexe de Cassandre, celui de la prophétie vraie qui n’est pas crue, devient alors le pivot axial autour duquel l’expérience divine peut se transformer en tragédie humaine. Ceux qui croiront les prophètes venus du futur domineront le traumatisme de la naissance et, qu’importe leur destin, participeront de l’expérience divine du contrôle du temps. S’ils ne croient pas, ils s’achemineront vers leur propre tragédie et marqueront l’échec de la tentative des voyageurs; le traumatisme restera insurmonté. Ainsi, pour illustrer la première option, la jeune passagère du Titanic, les mineurs prisonniers de la galerie effondrée, le père de Tony, le savant et sa fille à l’île du Krakatoa, les Achéens de Ulysse, le président Lincoln, le défenseur de l’Alamo, Robin Hood, Josué, sont «sauvés» et dominent leur destin, alors que le capitaine du Titanic («Pouvez-vous me dire si je vais périr dans le naufrage?» – «J’ai bien peur que oui»), Pâris, Custer, Travis, les consuls japonais (fiers d’apprendre que le raid sur Pearl Harbour sera une réussite, ils refusent d’entendre que l’affrontement final aura lieu à Hiroshima, au Japon), Billy the Kid, resteront des vaincus à jamais à cause de leur scepticisme: les premiers deviennent des «dieux»; les seconds des tragiques.
La profanation est également un voyage sans retour pour tous ceux qui embarquent volontairement. C’est avec difficulté et non sans horreur qu’on ramène l’officier Gig qui s’est avancé trop loin dans le tunnel lors du transfert des fusils-mitraillettes dans Revenge of the Gods. L’attaché militaire britannique ira se faire tuer à la bataille de la Nouvelle-Orléans pour sauver Doug tandis que le médecin du général Kirk, voué à la retraite, se fera transférer à bord du baisseau-amiral de Decatur lors de la guerre contre les pirates barbaresques. L’espion chassé à travers le temps finira par contre, pitoyablement, dans une ruche géante de l’époque jurassique. Ces sacrifices sont le prix à payer pour sauver les voyageurs du temps. Ils s’inscrivent ici dans le complexe de Cassandre.

La réplique du tunnel se montre impitoyable. Le sadisme se retrouve à chaque épisode. La mort par asphyxie du cosmonaute dans One way to the Moon menacera la planète entière dans Town of Terror. Ailleurs, les consuls japonais usent du «sérum de vérité» alors que le médecin nazi opère un «lavage de cerveau» à Doug dans Invasion. Le «boucher» de la Nouvelle-Orléans porte bien son surnom tandis que l’officier commandant l’île du Diable s’amuse avec une guillotine-jouet. Le chef Afghan, le roi Jean sans Terre, le kamikase japonais (déserteur!), le tortionnaire de Jéricho, celui de la base extra-terrestre dans Raiders from the outer space, soumettent les voyageurs aux pires tortures physiques ou mentales. Billy the Kid nous est présenté comme un adolescent pervers tout comme Cortés et Alvarado sont sanguinaires. Les pirates sont d’une cruauté inouïe et Merlin the Magician contient deux mises à mort sadiques (dont celle du jeune roi Arthur évoquant une mise en scène d’un Saint Sébastien) tout à fait inutiles puisque Merlin «ressuscitera» Doug et le roi Arthur en renversant la durée du temps. Le sadisme est la seule forme d’expression de la relation affective entre les mondes du temps et les voyageurs. Si l’amitié surgit, comme dans Massacre, Devil’s Island, Reign of Terror, Night of the Long Knives, Revenge of Robin Hood, The Walls of Jericho ou Attack of the Barbarians, c’est beaucoup plus par le partage d’une crise morale que par solidarité affective. Encore la protection du jeune Indien dans Idol of Death ne va-t-elle pas sans une certaine condescendance paternaliste de la part des voyageurs. L’amour s’exprime dans un seul épisode, entre Tony et la fille de Kubilaï Khan, mais le traitement du sujet reste d’un ridicule et d’un ennui désespérants. Les amants sont muets ou ne se disent que des sottises sur la tragédie qui rend leur amour impossible et le tout se conclut par des risettes débiles. L’incapacité à traiter de l’amour relève surtout de l’impossibilité d’exprimer l’amour dans une activité symbolique régressive, le sadisme finissant par y occuper toute la place.
Le sadisme apparaît comme le substrat symbolique de la culpabilité morale qui amène les voyageurs du temps à toujours se retrouver au cœur de conflits violents et obligés de prendre parti pour les «bons» contre les «méchants». Il exclut définitivement l’amour du temps et de l’histoire, confirmant le mot de Barbey d’Aurevilly, les femmes sont exclues de l’histoire comme elles le sont de la métaphysique. Lorsqu’elles apparaissent, elles perpétuent l’archétype – certains diront le «stéréotype» – d’une société exclusivement masculine. Le docteur Ann MacGregor joue, à l’intérieur de l’équipe de savants du complexe, la «femme de service», celle qui prend parti pour Tony contre Doug lorsqu’il tombe amoureux de la princesse mongole; celle qui refuse de croire à la mort de Tony dans The death Merchant; celle qui crie mais ne se défend pas lorsque le capitaine des pirates est ramené par accident par le tunnel, l’enlève et la prend en otage. Les femmes rencontrées dans le temps sont plutôt rares. Une voyageuse, bien malade, mais sympathique à Tony à bord du Titanic; une épouse et mère bienveillante contre une servante japonaise et espionne de service à Pearl Harbour; la fille «naïve» du savant dans Crack of doom; Hélène de Troie et Marie-Antoinette, archétypes de reines malheureuses; l’épouse du combattant de l’Alamo qui sert d’infirmière; la traitresse de Revenge of Robin Hood (alors que maid Marianne, l’amante de Robin des Bois, est étrangement absente de la joyeuse bande de la forêt de Sherwoood!), Rahab, la prostituée de Jéricho, sa jeune sœur et sa servante, également traitresse; la mère indienne transfixée par Alvarado, la terrienne du futur dans Chase through Time, la princesse mongole, Guenièvre, enfin l’adolescente hystérique et la tenancière étrange/étrangère de l’hôtel de Town of Terror, figure hostile au service des androïdes envahisseurs. Pas une de plus! Et que d’espionnes! Que de traitresses dans ce petit lot! La culpabilité causée par la profanation incestueuse se retrouve également lorsque le tunnel «crache» des invités non conviés par l’équipe du général Kirke, jusqu’à son propre ancêtre, garde national parisien en 1793, on y surprend aussi un combattant troyen; un Indien menaçant de Little Big Horn; un prisonnier de l’île du Diable; William Barrett Travis, le commandant de l’Alamo; le fantôme déchaîné de l’empereur Néron; l’idole funeste de Idol of Death; l’affreux capitaine des pirates; le sadique Merlin l’Enchanteur, mais la véritable agressivité du tunnel/vagin réside ailleurs.
Elle réside dans le contact que le tunnel établit avec la scène extra-temporelle. La comète de Halley, dont la représentation, exagérée, évoque «L’Etoile mystérieuse» des aventures de Tintin, se met à aspirer papiers et personnels du complexe; l’éruption du Krakatoa menace l’existence du tunnel; l’idole mexicaine et le fantôme de Néron créent des succions semblables; mais c’est dans Town of Terror, le dernier épisode de la série, que le symbole devient le plus évident, lorsque les androïdes vident le complexe de son oxygène en le siphonnant par le tunnel… L’image angoissante de l’asphyxie, jamais aussi évidente que dans ce dernier épisode qui en devient comme la conclusion, est le point limite de ce long bégaiement d’aventures. Déjà les extra-terrestres de Visitors from beyond the stars envahissaient l’Ouest américain de 1883 afin d’en prélever toutes les matières protéinées et nutritives pour sauver leur civilisation de la famine, quitte à faire de la Terre «a death planet». Le symbole nourricier n’est pas plus innocent ici que l’asphyxie dans Town of Terror (les extra-terrestres des deux épisodes utilisent d’ailleurs le même modèle de vaisseau spatial, il ne s’agit pas ici d’un montage voulu, mais de la «récupération» d’un objet ayant servi dans un autre épisode; la même capsule de voyage dans le temps se retrouve de la même façon dans Secret Weapon et Chase through Time.

Le complexe de Cassandre et le sadisme apparaissent comme une fantasmatique incestueuse et culpabilisante de la profanation du tabou de l’inceste qu’illustre le tunnel gyratoire du temps. La «fantastique aventure» devient alors une péripétie horrifiante. Une contradiction s’établit alors avec le niveau idéologique où le progrès et la réconciliation des frères divisés face à un ennemi commun identifierait cet ennemi avec la même Mère originelle. De fait, on pourrait se demander si le discours idéologique de la série ne serait pas une tentative de solution à un problème symbolique posé par la profanation de l’intégrité de la durée (passé comme futur).

La suture de la fracture entre niveau idéologique et niveau symbolique passerait alors par ce contrôle du temps que le niveau poétique réalise sur le mode de la science-fiction du voyage dans le temps. L’imaginaire travaillerait ainsi en usant de la recherche historique et du plausible de l’appareillage techno-scientifique.

Il n’y a pas de physique du temps dans Time Tunnel. «Des jouets, ce ne sont que des jouets...» s’exclame Merlin l’Enchanteur lorsqu’il défile les ordinateurs du complexe. «Primitives», confirme l’extra-terrestre de Visitors from beyond the stars lorsqu’il se promène dans le complexe. Certes, on parle d’«énergie», de «puissance», de «champ de force», de «bain de radiation» et autres expressions qui ne veulent rien dire sinon qu’en tant qu’expressions factices d’une explication scientifique impossible. Pourquoi la comète de Halley n’a-t-elle pas percuté la Terre en 1910? A cause d’un «champ de force» invisible au télescope qui l’aurait fait dévier de sa trajectoire inéluctable, répond l’épisode End of the World. Fumisterie qui ruine à la fois la crédibilité scientifique (futuriste) autant que la recherche historique (passé); il aurait mieux valu restaurer «l’hypothèse Dieu», comme on le fera d’ailleurs dans Walls of Jericho. Des deux comètes qui furent visibles en Europe, au printemps 1910, la comète du 21 janvier «fut beaucoup plus brillante que la comète de Halley», (11) mais cette dernière bénéficia d’«arguments publicitaires» dont celui portant sur le gaz cyanogène constituant le queue, et qui devait asphyxier la Terre au moment où celle-ci la traverserait, ce qui en fit la comète apocalyptique. On le voit, l’enjeu de la terreur de 1910 dépassait la simple collision de deux corps célestes.

D’autre part, si le tunnel ne peut ramener les voyageurs, comment en arrive-t-il à ramener de nombreuses autres personnes? Comment le time tunnel parvient-il, à d’autres moments, à diriger les voyageurs dans le temps, comme dans Secret Weapon, où ils deviennent les espions occidentaux dans le camp soviétique et dont la mission est de découvrir et de détruire une «arme secrète»? Ou encore, dans The Kidnappers, où le tunnel les envoie sur une autre planète dans le futur pour y délivrer le docteur Ann MacGregor? Combien de fois, également, parviennent-ils à immobiliser le temps pour sauver les voyageurs: Rendez vous with Yesterday, Crack of doom, Idol of Death, The death Merchant, Merlin the Magician… Il est vrai que dans ce dernier épisode, c’est Merlin qui, par magie, «immobilise» le temps, et que le procédé d’arrêt entre «micro-secondes» se réalise généralement à l’insu du complexe. Mais qu’importe. La série mêle constamment les catégories du merveilleux et du fantastique telles que définies par Tzvetan Todorov: le fantastique comme «hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel» (la réaction sceptique, celle du docteur MacGregor devant les manifestations de Yahweh devant Jéricho, ou celle du docteur Swain devant les pouvoirs merveilleux de Merlin l’Enchanteur); et le «merveilleux pur» qui accepte le surnaturel (l’extase de Kirke devant l’épée troyenne, sa confiance en la manifestation de Yahweh, l’existence du fantôme de Néron, la magie de Merlin). (12) Time tunnel est une série où le merveilleux livre sans cesse un combat au fantastique et parvient toujours à le dominer, d’où l’affirmation du mythe sur l’histoire: «Ulysse, Achille, Pâris, Hélène… rappelle le général Kirke ramassant l’épée que lui a envoyé le soldat troyen, Ils ont tous existé!» Oui, comme existent les extra-terrestres, Yahweh, le fantôme de Néron, Merlin l’Enchanteur, Robin Hood et autres créatures semi-légendaires. Non seulement il n’y a pas d’explication scientifique susceptible de venir à bout de tout ça, mais la science est diminuée, bannie par le merveilleux; les scientifiques du complexe sont rendus à l’impuissance devant ces mystères qui les dépassent. Tout cela rélève bien du «merveilleux pur», et le merveilleux ne nécessite pas d’explication scientifique. Il suffit de croire. Plus que jamais, la science n’est que prétexte dans l’expression «science-fiction».
LienIl en est de même de l’histoire. Malgré la facilité avec laquelle sont traités les thèmes de Time Tunnel, on se surprend, par certains détails, à constater l’existence d’une certaine recherche historique préexistante au scénario. Bien sûr, on ne saura pas la date de la chute de Troie ni de l’effondrement des murs de Jéricho. Partie parce que ces faits de la haute antiquité échappent à tout calendrier, partie parce qu’ils relèvent du merveilleux autant que de l’histoire fantasmée. On fixe au VIe siècle l’affrontement du jeune roi Arthur et des Vikings, – mais Arthur nous est présenté équipé d’une cotte de mailles du XIVe siècle! – Ailleurs, on utilise d’infimes détails où l’action des voyageurs du temps intervient dans le déroulement de l’histoire. Ainsi, en se battant, ils dévient la fusée qui devait indiquer le point faible du retranchement de Jackson à la Nouvelle-Orléans et entraînent l’attaque anglaise de Pakenham sur le point fort, la conduisant ainsi à l’extermination complète (The last Patrol); ils contribuent à l’évasion du petit Dauphin Louis XVII du Temple, dont le geôlier, conformément à la vérité historique, se nommait Simon le savetier; Vélasquez et Alvarado correspondent bien à ce que nous rapporte toute biographie de Cortés, mais l’anecdote de Cortés «brûlant» ses navires est rapportée intégralement, sans penser qu’il puisse s’agir là d’une métaphore pour désigner un sabordage. Mais d’autres détails relèvent de l’anachronisme désolant: les pirates barbaresques de la côte algérienne du XIXe siècle sont des pirates caraïbéens du XVIIe siècle transposés en pleine Méditerranée – bien que le Jolly Roger que l’on voit flotter, au début de l’épisode, ait bien été adopté par les pirates seulement au XIXe siècle (13) –; le lointain descendant de l’empereur Galba habite la frontière alpine de l’Italie alors que les Galba provenaient de l’Espagne latine (tout comme Sénèque) (14); enfin, comment les kidnappers du temps ont-ils pu enlever César, Érasme et Hitler afin de s’approprier la substantifique mœlle de leur cerveau avant que ceux-ci ne meurent devant des témoins qui ont laissé un luxe de détails? Si l’histoire s’avère d’avantage au rendez-vous que la science, Time Tunnel ne saurait passer pour une «série historique»!

Reste l’incontournable jeu de Barjavel: Il a tué son ancêtre? Donc il n’existe pas. Donc il n’a pas tué son ancêtre. Donc il existe. Donc il a tué son ancêtre. Donc il n’existe pas… Ce paradoxe issu de la fin du «Voyageur imprudent» (1944), se retrouve dans The Day the sky fell on lorsque Tony se retrouve face au petit garçon qu’il était en 1941, lors de l’attaque de Pearl Harbour. Si le petit Tony meurt dans l’attaque aérienne, alors qu’adviendra-t-il du Tony adulte? se demandent Kirke et son équipe. Évidemment, tout finit par s’arranger et on évite le paradoxe de Barjavel. Moins évitable est l’affaire de la bague que Kirke envoie à Doug et Tony dans Reign of Terror, que l’ancêtre Kerke se met au doigt pensant qu’il s’en servira pour l’accusation du citoyen Hébert contre Marie-Antoinette. Or, à la scène finale, le time tunnel récupère la bague: comment a-t-elle donc pu se retrouver dans l’héritage de Kirke? Le paradoxe se pose à nouveau lorsque Doug pense avoir abattu Billy the Kid. Bien sûr la balle a ricoché sur la ceinture et le Kid veut se venger. Il retrouve un Doug heureux de la survie du Kid et lui expose la raison selon laquelle il ne «pouvait pas le tuer», car il ne viendrait au monde que dans une cinquantaine d’années. «Comment pourrait-on m’accuser du meurtre de quelqu’un qui n’est pas encore né»? réplique ironiquement le Kid. Tous ces jeux pervers qui amusent l’imaginaire et le plongent dans le paradoxe sans solution de Barjavel révèlent l’épuisement rapide où s’enlise le pouvoir du temps contrôlé.
Des «sauveurs» à la machine à explorer le temps
Commentant le roman de H. G. Wells, The Time Machine (1894), Arnold J. Toynbee l’interprétait comme une transposition fictionnelle de «l’allégorie des tours de force historiques de ces sauveurs archaïstes ou futuristes qui, considérant la situation présente et les perspectives de leurs sociétés comme irrémédiables, cherchent le salut dans un retour à un passé idéalisé ou dans un bond en un futur également imaginaire.» (15) Nulle trace de cette problématique idéologique dans Time Tunnel. Contrairement à la machine de Wells, le tunnel ne conduit ni au culte d’une société passée, ni à l’anticipation d’une cité futuriste, parfaite, promise et certaine. L’absence de dépaysement et de problèmes d’adaptation des voyageurs du temps crée une intemporalité qui fait du présent l’état unique et universel de tous les temps. Une uniformisation transhistorique se dégage de la répétitivité des intrigues, des symboles et des messages.

Time Tunnel illustre parfaitement comment la télévision nord-américaine reprend le passé historique et l’anticipation futuriste en les assimilant à la condition actuelle des valeurs de l’American Way of Life, avec ses espérances positives vers le bien et ses angoisses névrotiques de la persistance du mal. La conscience historique se voit sollicitée pour être abolie presque aussitôt. La raison du succès de cette série au Québec, alors que son succès fut mitigé aux États-Unis, provient de cette longue préparation de vingt ans de séries historiques. L’exotisme qui aurait pu servir de prétexte à dépaysement, – car il serait vain de penser que le cinéma et la télévision peuvent faire mieux que les historiens dans l’exactitude de la reconstruction du passé –, reste absent du traitement de la série. Par le fait même, la science-fiction y perd de ses objectifs et de son développement. Série spectaculaire, souvent à grand déploiement, mais sans luxe ni raffinements, sans cette touche qui reste une marque du respect envers les télespectateurs, le tunnel sort directement des simulacres de décors des entrepôts de Walt Disney. Dans ces conditions, où réside l’intérêt d’analyser cette série? Dans le dévoilement de la structure de la conscience historique américaine qui est opposition contradictoire entre un niveau symbolique pervers et un niveau idéologique conformiste. D’une part, au niveau symbolique, se réalise le fantasme interdit de l’inceste et de la régression fœtale au moyen de la compulsion de répétition par le voyage dans le temps. Cette perversion se paie d’une constante agression sadique du temps (passé/futur), qui entretient l’angoisse paranoïde comme expiation permanente de la culpabilité de la profanation taboue. D’autre part, un niveau idéologique, le progrès libéral et la réconciliation des «frères ennemis» face à un ennemi commun sont présentés comme garants de la liberté individuelle et de la solidarité collective. Déstructuration affective d’une part, et reconsolidation institutionnelle d’autre part sont liées par un travail du niveau imaginaire où la littérature de science-fiction du voyage dans le temps assure une composition formelle où triompheront les aspirations morales sur les perversions inavouées des voyageurs, des concepteurs de Time Tunnel et… des spectateurs!

Reste à savoir si cette analyse concerne la seule équipe d’Irwin Allen ou si elle reflète une collectivité tout entière. En 1955, Louis Dermigny, un fin observateur français de la société américaine, écrivait: «l’une des oppositions majeures entre les États-Unis et l’Europe – “L’Europe est mémoire. L’Amérique est mise en questions” [Bruckberger] – est en train de s’abolir lentement. Longtemps l’histoire ne fut pour l’Amérique qu’un grand cimetière d’hommes, d’idées et d’œuvres, morts presque aussitôt qu’ils étaient nés [S. de Beauvoir]. La nation était l’illustration collective de ce propos de Quesnay sur l’homme du XVIIIe siècle: “Sans la mémoire, l’être sensitif n’aurait que la sensation, ou l’idée de l’instant actuel… Toutes ses idées seraient dévorées par l’oubli, à mesure qu’elles naîtraient; tous les instants de sa durée seraient des instants de naissance et des instants de mort.” Mais justement l’Amérique est en voie de réaliser sa plus grande découverte, celle de la mémoire. […] l’arrêt de la fuite vers l’Ouest (fuite de l’Europe, fuite du père dans les générations), puisque tout l’espace est parcouru, est dans la conscience américaine l’éveil du temps. Ensemble la durée et l’instant commencent à exister pour elle…» (16)

Time Tunnel est un produit de cette mutation. «La découverte de la mémoire» et «l’éveil du temps» bien sûr, mais aussi la persistance de la nostalgie de la fuite vers l’Ouest, que Irwin Allen transfère dans le voyage dans le temps – comme il l’avait fait avant avec des périples sous-marins et extra-galactiques. L’intensification de la guerre du Viet-Nam et l’alunissage d’Apollo XI en 1969 vont clore définitivement la fuite et affirmer la mémoire du traumatisme de la durée et de l’histoire: durée du conflit, mémoire de la défaite, récurrence des culpabilités refoulées des XIXe et XXe siècles: envers les Indiens, envers les Juifs, envers les Noirs, envers les intellectuels accusés de communisme, bref, envers toute la société américaine. Le poids de la mémoire deviendra vite trop lourd. L’exécrable finira par avoir raison de la mémoire américaine: l’exécrable Reagan et sa Star War, l’exécrable couple Bakker et sa cité utopique pastel, l’exécrable Oliver North et son Iran-Contragate, l’exécrable Bush et sa guerre du Golfe, enfin l’exécrable Congrès républicain et son arrogance de bandits. On a vite refermé le couvert des aveux et de la mémoire. La représentation sociale véhiculée par The Time Tunnel s’inscrit encore dans ce que Dermigny disait: «Civilisation qui se cherche, le secret de son éclosion est dans la découverte du temps. Cette dimension a jusqu’ici manqué à l’Amérique: elle est hors le temps, parce que “née d’une évasion hors de l’histoire” et de la rencontre des immigrants avec l’espace illimité. Sa culture a l’espace seul pour cadre, non le temps. Dans la vastité sans bornes qui ne propose qu’“environnement”, jamais “situation”, et à laquelle il n’est pas vraiment acclimaté, l’homme continue d’être dépaysé, d’éprouver une impression de solitude…» (17)

Le fait que les voyageurs sont «perdus sans aide» dans le «corridor infini du temps», traduit assez bien cette solitude expérimentée jadis dans l’espace transposée désormais dans le temps. L’impuissance chronique des savants du complexe à ramener leurs enfants perdus, renvoie à cet apprentissage de «l’éveil du temps». Dermigny poursuit: «De là également, la signification particulière de la durée, voire son abolition. Si l’espace est illimité, en revanche, les prospectives temporelles sont courtes, aussi courtes que les phrases d’un roman de Dos Passos. Et, très souvent, le récit américain se dévide dans un temps non localisé, ou bien dans un seul temps, le présent constant, qui est un temps d’accélération et qui reflète à merveille l’instabilité d’une société toujours en mouvement. Bref, le temps se déroule dans l’espace. Et c’est une sensation étrange qu’éprouvaient les voyageurs du XIXe siècle: en parcourant les États-Unis, ils observaient dans les diverses régions du pays la coexistence de genres de vie et de types sociaux qui, par référence à l’histoire de l’Europe, semblaient appartenir à des âges différents. L’un d’entre eux, Adam Hodgson l’a exprimée avec une force singulière: “Dans les cités construites près de l’Atlantique, j’ai pu fréquenter des sociétés polies; j’ai vu l’émigrant solitaire perdu dans de véritables déserts, des nègres dans les plantations, des Indiens dans la forêt primitive. Ainsi dans l’espace, j’ai pu retracer la marche de la civilisation et observer ses différents stades qui, dans la plupart des pays, se sont développés à des époques différentes, dans le temps”. Étalement de l’histoire de l’Est à l’Ouest, ceci revient à dire que le temps n’est que projection linéaire, n’a qu’une dimension, l’avenir, “celle qui, par définition, ne découvre aucune réalité”. Et la durée n’a pas de substance, ou plus exactement, il n’est ni instant ni durée véritables. Si le temps domine l’espace, grâce à sa puissance de contraction qui tend à réduire de plus en plus l’extension spatiale […], dans cet effort, il se déroule lui-même avec une vitesse toujours croissante. D’où, il ne contracte pas seulement l’espace, mais se contracte lui-même progressivement; à la limite, cette contraction aboutit à le réduire à un instant unique, dans lequel il ne peut plus y avoir aucune succession: dans son accélération pour maîtriser l’espace, le temps dévorateur finit par se dévorer lui-même. Mais, par ailleurs, cet instant résiduel est aussi sans consistance…» (18) Et pour conclure par une sentence lapidaire: «La course dans l’espace devenue course contre le temps spatialisé aboutit à une double brisure: du temps, comme si la durée était rompue par le milieu, de l’être, au centre de qui se creuse un vide insupportable». Comment ne pas reconnaître ici la problématique générale de la série The Time Tunnel?

Les étapes du voyage de Hodgson rappellent la succession des épisodes de la série, tandis que la «projection linéaire» résonne dans l’explication que Doug donne du temps lors du pilote Rendez vous with Yesterday: le temps abolit le passé et l’avenir, il n’y a qu’une permanence temporelle et nous sommes à égale distance de tous les faits historiques ou à venir. Une telle vision relève de l’axium mundi qui passerait par les Etats-Unis de 1968, de plus, elle n’est d’ailleurs pas incompatible avec une certaine conception juive de l’histoire (19) où chaque instant de la temporalité peut s’avérer être le moment messianique où «l’Ange de l’Histoire» peut dévoiler la Rédemption, l’irruption du nouveau. Mais quel que soit le dégradé, «l’éveil du temps» ou la «progression linéaire», The Time Tunnel exemplifie l’analyse de Dermigny, montre la progression de la conscience historique américaine au milieu des années 1960, entre les culpabilités du passé et les angoisses de l’avenir; entre la transgression d’un interdit symbolique et l’utopie moralisatrice des «frères réconciliés»: tout cela reste profondément «historique» dans la série. Et, qui sait? Peut-être les voyageurs du temps poursuivent-ils toujours, en le répétant inlassablement, leur voyage erratique autour des 30 épisodes que constitue leur entreprise/emprise dans/sur le temps…?

Juillet 1995

1. J. van Herp, Panorama de la science-fiction, Verviers, Gérard, Col. Marabout Université # 270, 1975, p. 52.
2. La traduction française de Time Tunnel devint Au cœur du temps, préférant convertir le terme anglais time tunnel en mot grec, chronogyre, qui rappelle l’historioscope de Mouton (1883) qui, lui aussi, permettait non seulement d’assister aux grands événements, de dénoncer les fourberies de l’histoire, mais encore d’y participer, de les démasquer au besoin. Voir J. van Herp. ibid. p. 51.
3. J. van Herp, ibid, p. 49.
4. J. Gattégno, La science-fiction, Paris, P.U.F., Col. Que sais-je? # 1426, 1971, p. 76.
5. J. Gattégno, ibid, pp. 100-101.
6. H. Baudin, La science-fiction, Paris, Bordas, Col. Connaissance, # 17, 1971, p. 37.
7. J. van Herp, op. cit., pp. 51-52. Les italiques sont de moi, j.-p. c.
8. J. Gattégno, op. cit., p. 94.
9. J. Gattégno, ibid, p. 84.
10. J. van Herp, op. cit., p. 58.
11. M. Festou, P. Veron, J.-C. Ribes, Les comètes: mythes et réalités, Paris, Flammarion, 1985, p. 132.
12. T. Todorov, Introduction à la littérature fantastique, Paris, Seuil, Col. Points # 73, 1970, pp. 29 et 57.
13. Il aurait été adopté comme drapeau par des pirates «qui avaient répudié la tradition des Frères de la Côte» selon G. Blond, La grande aventure des océans, t.1: l’Atlantique, Paris, Presses de la Cité, 1972, pl. XV.
14. Pour Galba, voir. Suétone, Vies des douze Césars, Paris, Les Belles Lettres, réed. Livre de poche, Col. classique, # 718-719, 1961, VII,3, pp. 394-395.
15. A. J. Toynbee, L’Histoire: Un essai d’interprétation, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1951, p. 588.
16. L. Dermigny, U.S.A., Essai de mythologie américaine, Paris, P.U.F., 1955, pp. 141-142.
17. L. Dermigny, ibid, p. 123.
18. L. Dermigny, ibid, pp. 124 à 126. Les italiques sont de moi, j.-p. c.
19. Voir Stéphane Mosès, L’Ange de l’Histoire, Paris, Seuil, Col. La couleur des idées, 1992, 264 p.

Liste des épisodes de time tunnel:
1- Rendez vous with Yesterday
Tony et Doug se retrouvent à bord du Titanic à la veille du naufrage après avoir voulu expérimenter un appareil à voyager dans le temps.
2- One way to the Moon
Tony et Doug se retrouvent dans un voyage sur la planète Mars, dix ans plus tard.
3- End of the World
Tony et Doug tentent de venir en aide à des mineurs prisonniers suite à un coup de grisou au moment de l’annonce de la fin du monde par l’approche de la comète de Halley en 1910.
4- The day the sky fell in
À Pearl Harbour durant l’attaque japonaise, Tony tente d’empêcher la mort de son père.
5- The last patrol
Tony et Doug sont capturés par les britanniques avant la bataille finale de la guerre de 1812, à la Nouvelle-Orléans.
6- Crack of doom
En l’année 1883, Doug et Tony atterrissent sur l’île Krakatoa, près de Java, dont le volcan est destiné à faire éruption.
7- Revenged of the Gods
Tony et Doug se retrouvent à l’entrée de l’ancienne cité de Troie où ils sont capturés par Ulysse qui les prend pour des dieux.
8- Massacre
En 1876, juste avant la dernière tentative de Custer, Tony et Doug sont capturés par les indiens Sioux dans les plaines de l’Ouest.
9- Devil’s Island
Tony et Doug se retrouvent impliqués dans un projet d’évasion du capitaine Dreyfus, à l’île du Diable.
10- Reign of Terror
Tony et Doug se retrouvent tous deux dans le Paris révolutionnaire du 18e siècle et essaient de sauver Marie-Antoinette de la guillotine.
11- Secret Weapon
Tony et Doug se retrouvent en 1956, dans un pays d’Europe de l’Est où l’on expérimente un time tunnel.
12- The dead trap
Tony et Doug sont impliqués dans l’assassinat du président Lincoln.
13- The Alamo
Tony et Doug se retrouvent à Alamo le jour où le fort fut pris par Santa Ana, en 1836, et ses occupants massacrés.
14- Night of the Long Knives
En 1886, dans le désert asiatique, Tony, qui est sur le point de mourir, est sauvé par Rudyard Kipling, un journaliste.
15- Invasion
Durant la Deuxième Grande Guerre en France occupée, peu de temps avant le Jour J. Doug subit un lavage de cerveau qui lui laisse croire qu’il est un nazi.
16- The revenge of Robin Hood
Tony et Doug se retrouvent à Runymède au moment où les barons conduits par Robin Hood veulent forcer le roi Jean à signer la Magna Charta.
17- Kill two by two
Doug et Tony se retrouvent sur une île occupée par un officier kamikaze japonais chargé de retarder l’avance américaine.
18- Visitors from beyond the stars
Tony et Doug se retrouvent à bord d’un vaisseau spatial ennemi se préparant à envahir la Terre.
19- The Ghost of Nero
Tony et Doug se retrouvent dans le château du comte Galba, hanté par le fantôme de Néron, au moment de la Première guerre -mondiale.
20- The Walls of Jericho
Dans leur première aventure biblique, le commandant des Israélites envoie Tony et Doug à Jéricho comme espions.
21- Idol of Death
Au 16e siècle, Tony et Doug tentent d’enfreindre les mesures dictatoriales de Cortés qui terrorise tout Mexico.
22- Billy the Kid
Tony et Doug se retrouvent dans le Far West en 1881 et doivent affronter le plus rapide tireur au monde, Billy the Kid.
23- Pirates of Deadman’s Island
Tony et Doug sont capturés par les pirates de la Méditerranée au moment de l’expédition de l’amiral Decatur.
24- Chase through Time
Tony et Doug voyagent à travers des millions d’années, dans le passé et le futur, à la poursuite d’un homme qui cherche à détruire le -tunnel.
25- The death Merchant
Par erreur, le tunnel transporte le sinistre avocat de guerre Machiavelli, du 16e siècle à la guerre civile américaine.
26- The attack of the Barbarians
En 1287, Tony et Doug sont impliqués dans une lutte pour le pouvoir entre deux chefs Mongols et Tony s’éprend de la fille de Kubilai Khan.
27- Merlin the Magician
Le célèbre enchanteur commande à Tony et Doug de se battre contre les Vikings à côté du futur roi Arthur.
28- The Kidnappers
Le Dr. Ann MacGregor est enlevée par un voyageur du temps qui veut lui soutirer électroniquement tout son savoir.
29- Raiders from the outer space
En 1883, lorsque Tony et Doug sont témoins d’une tentative ennemie pour s’imposer au monde, ils essaient de mettre fin à la guerre arabo-britannique pour Khartoum dans le nord de l’Afrique.
30- Town of Terror
Tony et Doug se retrouvent une décennie dans l’avenir, dans une petite ville du Maine qui est attaquée par des étrangers.


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