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lundi 10 janvier 2011

Civilisations: mode d'enquête - L'Historicité: la poétique de l'intrigue

Ecartèlement de Robert Louis Damiens


CIVILISATIONS: MODE D’ENQUÊTE

Table des Matières:
Introduction
Historicitépoétique de l'espace
poétique du temps
poétique de l'intrigue

poétique du corps de l'Histoire




Poétique de l’intrigue

Parlant du personnage de Thomas Harris, le docteur Lecter est probablement le premier psychopathe post-moderne de la fantasmatique occidentale. Son culte de la Florence de la Renaissance est superficiel, il ne s’intéresse au Dante et aux Médicis que dans la mesure où ils peuvent évoquer la violence sadique qui l’excite Son maniérisme est celui d’un «décadent». Il vit de la delectatio morosa que lui donne l’évocation d’une période exubérante, à la violence raffinée, dans une cellule fermée et humide, vivant de la seule lumière artificielle, perdu au bout d’un corridor, voisin de d’autres cellules d’isolement partagées par des déments. Sa Florence imaginaire, qui n’a rien retenue de la jovialité tragique des jeunes Italiens du Quattrocento, n’est donc qu’une pierre tombale qui, à l’exemple des cercueils qui abritent les vampires de la lumière du soleil, loge un extraordinaire esprit obsessif de bouffe et de mort. Pierre de Vigne aveugle et accroché à son arbre, Francesco Pazzi massacré et pendu, nu à une fenêtre de la Seigneurie dans la mêlée de la vendetta des Médicis après l’attentat de Santa Maria del Fiori, voilà qui est bien loin de Panofsky et de Eugenio Garin! Son cérémonial de cannibale avide de tout dévorer, est en cela très post-moderne de la consommation et de la communication de masse, mais n’a rien pour autant du raffinement des rites japonais du supûku, ni même le lent supplice chinois des milles morceaux qui excitait au plus haut point l’érotisme de Georges Bataille. Manières de tuer, manières d’aimer, voilà ce qui fonde l’Imaginaire de l’intrigue. Voilà aussi ce qui meuble d’action l’Historicité.

Dans les fameuses lois de la Poétique d’Aristote, celles reprises par le théâtre classique du XVIIe siècle français, l’unité d’action est la troisième, avec les lois de l’unité d’espace et de l’unité de temps, à imposer aux dramaturges la discipline de s’en tenir qu’à une intrigue dominante et la mener du commencement au dénouement de la tragédie. Le classicisme espérait ainsi répondre aux digressions des pièces baroques qui, comme chez Shakespeare, se perdaient dans des intrigues secondaires avant de retrouver l’intrigue principale que les spectateurs avaient, depuis longtemps, perdue de vue. L’avantage en fut de dépouiller la scène de multiples effets - on a qu’à comparer l’encore baroque Corneille au jeune Racine - pour voir l’intimité entre les personnages se développer, s’approfondir et s’intérioriser à travers la beauté du texte, l’accordement des vers et les prouesses phonétiques et métaphoriques du dramaturge:
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes?
Pour sa part, la chronique médiévale, qui se poursuivra jusque dans la chronique du XVIIIe siècle, s’en tenait aux événements qui se succédaient chronologiquement; autant d’intrigues qu’on pourrait qualifier de «secondaires», à condition de tenir le règne pour l’intrigue principale au centre de la chronique. De Froissard en passant par le journal d’un Bourgeois de Paris sous François Ier, jusqu’à celui tenu par Barbier au XVIIIe siècle qui nous raconte encore les faits dignes de mention du règne de Louis XV, dont les récits de l’attentat de Damiens contre le roi et de son exécution sur la place de Grève devant une foule peu habituée aux raffinements du parricide reconduit en régicide.

Nous devons aux lois d’Aristote, revues et élaborées par le classicisme, la nécessité de s’en tenir à une intrigue dominante sans pour autant écarter les intrigues secondaires mais de les nouer ensemble pour que le lecteur ne perde pas de vue l’essentiel du divertissement. L’historiographie, alors un genre littéraire comme un autre, devait subir, lui aussi, l’impératif de la lois des trois unités, et si Racine put décrocher le poste tant convoîté d’historiographe du roi Louis XIV, c’est bien par son art de maîtriser l’intrigue principale dans ses pièces. Cela ne fit pas de lui pour autant un historien, mais il s’en tenait à la règle du genre: l’apologétique. Bossuet, pour sa part, élabora à titre de pédagogue du dauphin, une série de Discours sur l’histoire universelle en vue d’établir un pont historique entre les rois de l’Ancien Testament, ceux de l’Imperium romain jusqu’à son despotique père et, à lui-même - qui eût le bonheur de mourir avant de lui succéder. À travers ces enchaînements événementiels, Bossuet enseignait que l’intrigue principale de l’histoire demeurait Dieu et la conversion de l’humanité sous l’autorité spirituelle du Roi conservateur de la vraie foi (ce qui faisait du pape un personnage secondaire de l’intrigue, bien qu’il fût une merveilleuse courroie de transmission de l’auctoritas entre les empereurs romains et les rois séculiers): «Mais souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulères, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main: tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride; et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? il fait marcher l’épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit; il l’éclaire, il étend ses vues, et puis il l’abandonne à ses ignorances: il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même: elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C’est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L’Égypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l’esprit de vertige dans ses conseils; elle ne sait plus ce qu’elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s’y trompent pas: Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré; et celui qui insultait à l’aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu’il faille souvent autre chose pour lui renverser le sens, que ses longues prospérités». (28) Que dit ici l’Aigle de Meaux? L’intrigue principale, c’est la volonté divine. Nul empire ne lui échappe. Mais les intrigues secondaires sont le fait des libertés humaines, et cela revient à l’enseignement de La Cité de Dieu de saint Augustin. C’est Dieu qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main. Voilà pour l’intrigue principale. C’est lui qui, à l’image des divinités païennes, se joue de l’orgueil des hommes: tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride; et par là il remue tout le genre humain. C’est lui qui crée les causes qui entraîneront les faits escomptés. Veut-il faire… et la sagesse humaine répondra à son attente, mécaniquement, comme il est prévu dans le comportement humain d’hommes craintifs de Dieu. Mais parfois, il l’abandonne à ses ignorances : il l’aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même: elle s’enveloppe, elle s’embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Pourquoi? C’est l’occasion pour Dieu, enseigne Bossuet, d’exercer, par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. Donc, Dieu juge de l’emploie que l’homme fait de ses libertés. Ce qui lui permet d’exercer sa souveraineté absolue sur le temps humain: C’est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Et telle est la leçon d’apologétique que Bossuet veut faire comprendre au duc de Bourgogne, le Dauphin. Pour être plus vulgaire, nous dirions qu’il réduit Dieu à un deus ex machina.

La parabole de l’Histoire comme Grand Théâtre du Monde, de Calderón à Shakespeare (Hamlet), du jeune Corneille jusqu’à Marivaux est un lieu commun de l’âge baroque. Les vies de rois sont prétextes à des concours de dramaturgie. Ainsi, Louis XIV ouvre un concours à partir de ses amours déçus afin de les transposer dans la légende de Titus et Bérénice. Ici, Racine l’emporte sur Corneille. Le temps des excentricités baroques est passé dans la France classique et bien ordonnée par Louis. La poétique de l’intrigue l’emporte sur les ornementations décousues, mais ce faisant, elle fonde l’historiographie dans le sens d’une hagiographie des princes. Voltaire, encore imbue du Grand Siècle, tracera un Siècle de Louis XIV, plus heureux que sa suite, le Siècle de Louis XV, qu’il vécut. Il prendra un héros, le roi Charles XII de Suède, grand adversaire de Pierre le Grand. De là, il fera le saut vers sa propre philosophie de l’histoire en écrivant les Essais sur les Mœurs et l’esprit des Nations. Ici, les progrès humains succèdent à la volonté divine de Bossuet. L’humanité dans ses diversités - et donc dans ses intrigues secondaires - remplace Dieu avec son intrigue principale. Voltaire lui substituera donc «l’esprit» humain duquel provient le progrès et le raffinement des mœurs. Ses contemporains allemands, principalement Kant et son élève dissident Herder, reprendront, l’un sous le mode rationaliste, l’autre sous le mode romantique, l’importance des mœurs dans la fabrication des sociétés, de leurs traditions, de leurs coutumes, de leurs lois, de leur religion, de leur État. Peu à peu, l’esprit prend la forme de culture (Kultur) où la poésie tient la première place comme source de références au reste du Volkgeist, de l’esprit du peuple. La vision organiciste remplira les différentes approches romantiques. Seul Hegel semble lui échapper avec sa métaphysique de la conscience de soi qui, appliquée à l’histoire devient la marche de la liberté à travers la Weltgeschichte. L’évolution cahoteuse des nationalités, l’indispensable recours à l’idéologie nationaliste, puis son transfert, avec Marx, dans le champ des classes sociales, confondront Volksgeist et Weltgeschichte dans une même intrigue. Aux rois et à l’esprit succèdent tantôt l’esprit national, tantôt les classes sociales comme «moteur de l’histoire», moteur carburant à la «morale activiste» telle qu’enseignée par l’action des grands révolutionnaires français et les résistants nationaux. Les modèles seront là jusqu’au XXe siècle et inspireront aussi bien Lénine (version Robespierre) que Staline (version Napoléon). À la fin du XIXe siècle, munie d’un instrument sculpté sous la vision organiciste des collectivités humaines - c’est-à-dire la sociologie de Tönnies, distinguant la communauté (groupes restreints aux liens serrés et circonscrits), la Gemeinschaft, de la société (groupes larges aux liens ténus sinon constitués d’individus atomisés), la Gessellschaft -, la conscience allemande était prête à franchir le saut entre les sociétés communautaires et les sociétés de masse modernes. Les réactionnaires de tous poils, allant jusqu’aux nazis, chercheront - et croiront y trouver - l’esprit de communauté dans les grandes sociétés urbaines de Munich et de Berlin. Peu à peu, ces multiples réflexions imbues de métaphysique allemande éloignait la conception mécaniciste de l’histoire pour lui préférer la conception organiciste, et se rapprocher ainsi de l’idée d’un «corps de l’histoire», corps qui devient le sujet historique par excellence: la France, l’Allemagne, la Russie, l’Italie pousseront cette conception à ses points extrêmes, avec les résultats que l’on saît.

Mais, avant de poursuivre, demandons-nous ce qu’est une intrigue. Selon le Petit Robert, il s’agirait «d’une situation compliquée et embarrassante». On sous-entend également une «liaison amoureuse généralement clandestine et peu durable». On peut encore sous-entendre un «ensemble de combinaisons secrètes et compliquées visant à faire réussir ou manquer une affaire», enfin, et c’est là que nous retrouvons la troisième unité du théâtre classique - l’unité d’action - «un ensemble des événements qui forment le nœud d’une pièce de théâtre, d’un roman, d’un film». Son cousin, le Petit Larousse, plus compact, donne pourtant, comme sous-définition, «un enchaînement de faits et d’actions qui forment la trame d’une pièce de théâtre, d’un roman». Faisons commencer la poétique de l’intrigue par cette idée d’enchaînement, là même où la poétique du temps nous avait conduit. Enchaînement de faits, et qu’est l’histoire sans les faits? Et d’actions… Donc ces faits ne suivent pas un hasard de «bruits et de fureurs racontés par un fou et qui ne signifie rien«, sans cela il y aurait peut-être une intrigue, mais pas de poétique. Le tout forme une trame, c’est-à-dire une «unité». Le «sens de l’unité» de l’action, de l’intrigue humaine, c’est-à-dire de l’enchaînement des faits qui constitue le récit (forme déjà empruntée au roman, à la narration, etc.» du discours historique. Au mot trame, le Petit Robert substitue le nominatif nœud. Dans le sens où «tramer» une intrigue constitue précisément de «nouer» des actions pour un but ou pour un autre, on peut reconnaître là un synonyme valable.

Mais si on accepte cette définition dernière comme la définition première de la poétique de l’intrigue, il ne faut pas négliger les autres définitions apportées par le Petit Robert. Situation compliquée et embarrassante. Oui, comme les bulletins d’information à la radio et à la télévision, les récits historiques sont remplies de situations compliquées et embarrassantes. Rien n’est jamais aussi clair qu’il n’y paraît dans le discours de l’histoire. On passe par toutes sortes de vicissitudes qui faisaient dire à Guizot «si vous voulez du roman, lisez de l’histoire». Le marin français Jacques Cartier plante une croix à Gaspé pour marquer la possession de la terre découverte au roi de France et à la religion catholique romaine. Trois siècles plus tard, c’est un pays à majorité anglophone, colonisé par des immigrants de plusieurs pays d’Europe et où la langue anglo-saxonne a supplanté la langue française et les protestantismes le catholicisme qui se survit majoritairement dans une seule province dont George-Etienne Cartier essaie de sauvegarder l’intégrité dans l’Acte constitutionnel de 1867. Que de situations compliquées et embarrassantes pendant ces trois siècles qui ont conduit l’enchaînement des faits pour passer de l’événement A (J. Cartier) à l’événement B (G.-É. Cartier). Cela s’appelle l’Histoire du Canada. Bien petite histoire à vrai dire comparée à celle de sa voisine, l’Histoire des États-Unis, et que dire des nations européennes, des civilisations? Tout aurait pu continuer à voguer sur le fleuve tranquille du Saint-Laurent dans le contexte absolutiste d’Ancien Régime dans la Nouvelle-France, mais «les faits en ont voulu autrement». Compliqués sont ces faits: le désintéressement de la France pour sa colonie qu’elle trouve trop coûteuse pour ce qu’elle rapporte; pion planté dans le dos des colonies anglaises, pion devenu inutile depuis la paix d’Utrech de 1713; source de prévarications pour les administrateurs royaux, enfin la conquête britannique qui met un terme à toute cette situation compliquée. Les embarras commencent avec les droits revendiqués par la majorité conquise: usage de la langue, pratique d’une religion considérée comme ennemie par le conquérant, modalités inégales d’une coexistence pacifique, démocratie législative dominée par une superstructure exécutive coloniale, etc. Qui dit que les familles heureuses sont sans histoires?

Et que dire des liaisons amoureuses généralement clandestine et peu durable? De la matière à chroniques pensons-nous d’abord, pour nous raviser au vieux dicton qui dit que derrière chaque grand homme se cache une femme. Certes, bien des situations compliquées et embarrassantes sont nées d’adultères et de liaisons interdites. Histoire d’amour de l’histoire de France de Guy Breton, une série feuilletons mi-romanesque mi-historique. Avant les champs de bataille, les guerres se décident dans les alcôves. On en a rie. On s’est moqué. On a jugé ce type d’historiographie indigne, et certes il l’est, mais dans la mesure où il fut traité comme du roman à l’eau de rose ou de grivoiseries. Devant la très sérieuse Histoire de la sexualité de Michel Foucault, un nouveau regard sur les textes témoignant des comportements amoureux au cours des siècles, force à considérer tout autrement ces liaisons illicites. Non qu’elles ont cet effet définitif qu’on leur prêtait jadis, mais qu’elles témoignent de l’économie des affects dans une société, une culture, une civilisation, et comment, l’analyse freudienne aidante, nous percevons les effets que cette économie peut entraîner sur les autres domaines de la culture: l’art militaire projetait déjà son vocabulaire dans la «conquête amoureuse» comme aimait à le rappeler Denis de Rougemont (la guerre de cabinet, la guerre en dentelles). Mais le commerce, le travail, les échanges fluides relèvent tous du plus vieux métier dit du monde. Et les jeux de séduction entre États, entre dynasties? Tout un discours érotique se dégage et il ne faudrait pas les sous-estimer parce qu’on les dit «métaphoriques»!

Enfin, l’ensemble de combinaisons secrètes et compliquées visant à faire réussir ou manquer une affaire appartient également à la catégorie de l’économie des affects, mais sur son pôle négatif, sombre, de la noirceur de la nuit, du crime et du deuil. La thèse des complots dans l’histoire ne cessera de dénoncer des trames nouées, ourdies contre la monarchie, le tsarisme, la bonne société, la démocratie, la civilisation. Demandez à l’abbé Barruel qui demeure une autorité en la matière pour l’historiographie conservatrice. Voici les ombres malsaines des Templiers, des Hachichis, des Thugs, des Rose-Croix, des Francs-Maçons, des Carbonaris, des Communistes, des Anarchistes, des Juifs, des sodomites, des démons, des terroristes d’Al-Qaïda et quoi encore de vrais et de faux? Cette orientation historiographique fait de l’Histoire une succession de trames, de nœuds tous les plus diaboliques les uns des autres. De la théorie du complot on passe aux complots. Celui qui conduisit au meurtre du président Abraham LIncoln et l’attentat contre le Secrétaire d’État Seward est bien documenté. Moins l’est celui qui conduisit à l’assassinat du président Kennedy tant il y a des nœuds d’intrigue qui nous échappent. Bien sûr, nous frôlons la paranoïa, la suspicion, l’inquiétude devant des forces cachées qui nous auraient à l’œil. Dans une société où la technique déchaîne une prodigieuse imagination en miniaturisation des télécommunications, des satellites, ne nous voyons-nous pas prendre notre douche du haut d’un satellite gravitant dans l’atmosphère? Et le cinéma se fait pourvoyeur de films à sensations et à effets démentiels. Le film de Coppola, Conversation secrète, raconte la plongée d’un agent d’information secrète dans la paranoïa qui, subtilement, progressivement, s’empare de lui, car qui nous surveillons aujourd’hui nous surveillera-t-il pas demain? Les sentiments négatifs finissent par l’emporter sur les positifs. L’amour n’est que trahison. La fidélité est impossible devant la multiplication des séductions. Le marché de la viande fraîche transforme un réseau de rencontres en véritable slaughterhouse de rêves et de possibilités amoureuses mortes-nées. Le carnage moral du second XXe siècle est à l’image du carnage physique du premier. Les enchaînements de faits conduisent ici à la folie, à la terreur, à l’horreur, au meurtre. Et si les protagonistes de l’intrigue sont moindrement raffinés, la paranoïa sera l’occasion d’une débauche d’hémoglobine et de cannibalisme …et nous voilà revenu au docteur Lecter et au Silence des Agneaux.

Le terme d’«intrigue», avec la multiplicité de sens que les lexicographes lui donnent, convient donc bien pour définir une poétique de l’action qui resterait trop vague, car la morale activiste de l’Histoire est une invention récente et bien circonscrite. Les gens réagissent dans l’Histoire plus qu’ils n’agissent. Reste à définir qui sont les sujets et les objets de ces intrigues. Des hommes et des femmes, incontestablement. Comme au théâtre, on ne raconte pas l’histoire d’une chaise, à moins de lui prêter, métaphoriquement, une individualité. C’est l’intrigue du dessin animé Crac! de Frédéric Back. Toute l’histoire d’un peuple est esquissée à travers une berçante. Il en va de même en histoire. Ce n’est que par rapport aux humains que l’on raconte l’histoire des plantes, celle des animaux, celle d’un fleuve, d’une mer intérieure, des progressions climatiques, etc. «L’historien est un chasseur et l’homme est son gibier», nous dit Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Et le récit historien est ce récit de chasse; ses méthodes, ses cadres théoriques, ses pistages à travers artefacts, documents écrits, filmiques, photographiques, sonores, etc. La méthode est souvent plus importante que les résultats tant l’historien raconte aussi sa propre histoire à travers l’exposé de sa démarche. Il y a de l’intrigue dans l’objet (l’homme) et le sujet (l’historien). Les transferts sont fréquents. Et les contre-transferts aussi. S’il y a eut anachronismes de la part des historiens de par le passé, aujourd’hui il y a contre-transferts dans la mesure où à force de s’investir dans une période passée, on finit par se l’approprier et c’est elle qui finit par nous imposer son regard sur le monde. Nous en avons vu un exemple dans la relation trouble entre Fernand Braudel et l’âge baroque. Un Albert Mathiez était de même fervent robespierriste à une époque où cela ne voulait plus dire grand chose, ni pour les Jacobins français, ni pour les communistes. Soboul aurait voulu être un Gracchus Baboul, c’est-à-dire un babouviste revu et corrigé par Marx. Pouvons-nous nous laissons prendre par les intrigues à un tel point qu’elles nous enserrent dans leurs nœuds et que l’historien véritablement passionné - les meilleurs - devient partie intégrante de l’histoire. Michelet, c’est l’Histoire de la France telle que conçue dans le XIXe siècle bourgeois et libéral. Son grand adversaire, ce n’est pas Louis Blanc, ni Adolphe Thiers, mais Victor Hugo! Jacob Burckhardt, c’est l’esthétique de la Renaissance transposée sur la conception de l’État moderne et de l’individualisme libéral suisse du XIXe siècle. Un syndrôme de Stockholm lie le chasseur et sa proie. L’ontologie condense sujet et objet de sorte qu’il est devenu difficile de répondre à la question «quel est le sujet de votre thèse?» plutôt de «quel en est l’objet?»

Henri Berr, fondateur de la Revue de Synthèse qui devait permettre à la jeune génération des historiens de l’Université de Strasbourg appelés à fonder l’École des Annales au milieu du XXe siècle, avait indiqué une série d’individualités qui apparaissent comment autant de «sujets», dans la mesure où nous concevons l’histoire comme séparée de l’investissement affectif ou idéologique de l’historien. Pour Henri Berr, «il y a une forme de la contingence qu’il faut…, soigneusement distinguer du hasard. L’individualité est quelque chose d’intermédiaire entre le pur hasard et la nécessité. […] L’individualité, comme on l’a fait observer justement, n’est qu’un des aspects que présente l’individu. Les caractères spécifiques sont nuancés dans l’individu de traits individuels qui ont une stabilité relative et sur lesquels brode encore le hasard. […] Nous allons rencontrer divers modes de l’individualité: en effet, le concept d’individualité, quoiqu’il ait été dégagé de l’individu humain ne s’applique pas seulement à l’individu humain, ni même aux êtres vivants. Nous aurons à utiliser l’application qu’on en a faite au milieu géographique, à cet élément objectif de l’histoire, qui agit par l’intermédiaire de l’élément subjectif. Nous aurons surtout, dans l’ordre subjectif, psychologique, à distinguer l’individualité singulière et l’individualité collective. À bien délimiter cette dernière nous attachons la plus grande importance. Il ne faut pas, en effet, identifier - comme le font certains sociologues - l’individualité collective et la société; il ne faut pas plus confondre les traits individuels et les caractères spécifriques des sociétés que les traits individuels et les caractères spécifiques des individus». (29)

Les sujets actants de l’histoire sont donc des individualités situées dans la catégories des contingences. Ce ne sont pas des structures à durée courte, médiane ou longue, mais toujours passives. Au premier abord, nous dit Berr, «le principe de conservation psychologique que manifeste l’hérédité ne nous est donné que dans des combinaisons originales; et les lois générales, abstraites, de la psychologie sociale ou humaine, ne nous sont connues qu’à travers les individualités concrètes. Des jeux du hasard et des lois psychologiques naît incessamment l’individualité personnelle. Comme les individus sont ce qu’il y a de plus tangible en histoire, que les faits sont tous ou produits par eux, ou relatifs à eux, les chroniqueurs naïfs, et, à leur suite, les historiens historisants leur ont attribué tout naturellement le rôle capital. Que l’histoire soit “un problème de psychologie”, selon la formule qui a été répétée à satiété (Taine), voilà qui n’est guère contestable: mais il y a diverses psychologies…» (30) Berr y repère là le danger d’atomisme historique, c’est-à-dire réduire l’individualité personnelle à l’action des seuls individus dans l’histoire. «Assurément, l’individualité personnelle est une donnée qui s’impose à l’observateur des faits humains; et c’est une donnée qui introduit dans ces faits un élément - relatif - de généralisation: tout en reposant sur le hasard, elle élimine, dans une certaine mesure, le hasard». Ces individualités, nous en avons rencontrées quelques-unes dans notre parcours de la poétique du temps. Les héros, les surhommes en font partie. Pour Berr, toutefois, il faut mettre en garde: «pour les individualités comme pour les hasards, on a souvent confondu ce qui frappe avec ce qui agit. L’histoire est encombrée de biographies qui peuvent être intéressantes, amusantes, émouvantes, terrifiantes, mais qui n’ont pas de valeur historique: par contre, il y a des vies dont l’influence profonde a passé inaperçue. L’historien digne de ce nom a donc le devoir de démêler parmi le fouillis des individualités que les circonstances ont mises en lumière, de poursuivre dans la pénombre où certains sont demeurés pour des raisons diverses, les véritables acteurs de l’histoire. Mais cette recherche n’a pour but, elle-même, au point de vue de la synthèse, que de préciser, par une étude positive, le rôle de l’individualité historique, de distinguer celle dont le hasard fait un personnage, de celle qui le devient par sa nature propre, de déterminer le mode d’action, la portée de l’action du grand homme véritable, des divers types de grands hommes. Et, en définitive, - puisqu’il n’y a d’action qui compte historiquement que par rapport à l’ordre, - il s’agit de savoir quel est le rapport de l’individualité avec l’ordre, avec l’ordre des lois et celui des raisons, ce que peut l’individualité pour ou contre l’ordre». (31) Berr fait sans doute référence ici aux motivations et aux intérêts qui stimulent et animent les comportements humains. Nous reparlerons de tout cela dans les deux autres parties de notre essai. Bornons-nous ici à appliquer cette définition du rôle de l’individualité personnelle par rapport aux enchaînements de faits et d’actions sensés composer la trame du récit historique.

En ce qui concerne les civilisations, le rôle des individualités personnelles paraît moins direct tant l’ensemble est vaste et la personnalité atomique. Un phénomène comme celui de la révolte d’Aménophis IV, qui bouleversa toute une civilisation, demeure unique dans l’Histoire. Akhenaton, le pharaon hérétique de la XVIIIe dynastie, sous le Nouvel Empire égyptien est apparu aux historiens Breasted et Weigall comme la première individualité de l’histoire. Découvert à la toute fin du XIXe siècle, le maudit dont on avait effacé le nom hérétique des cartouches pour lui restituer celui d’Aménophis IV était, et c’est le moindre que l’on puisse dire, le créateur d’une situation compliquée et embarrassante pour le culte officiel d’Amon-Rê lorsqu’il décida de renommer le soleil Aton, d’après une vieille tradition issue de l’Ancien Empire, du temps où Memphis était la capitale du delta du Nil. En tant que Dieu vivant, Akhenaton bénéficiait d’une protection - la crainte - qui lui était salutaire et s’il n’avait pas été dévoré par une maladie héréditaire, probablement héritée des mariage cosanguins habituels parmi les familles royales égyptiennes, les embarras auraient pu précipiter la désagrégation de la civilisation égyptienne encore plus rapidement qu’elle ne le fît. Dans cette situation compliquée, nous retrouvons la part de la liaison amoureuse, mais celle-ci non clandestine et plus durable: son amour pour la reine Néfertiti, qui donne, pour la première fois, une vision romanesque d’un mariage royal égyptien. Roi et reine et leurs petites filles sont illustrés rendant hommage au culte au dieu Aton. Sa poésie diverge des formules rituelles pour devenir un hymne au soleil personnel et personnalisé. Les bustes de la reine la représente comme une beauté incomparable et les marques d’affection entre époux sont multiples à travers les bas-reliefs retrouvés dans les ruines d’Akhetaton, la capitale artificielle créée en plein désert par le pharaon hérétique pour s’abriter des menaces qui pesaient sur lui à Thèbes. Car, à n’en pas douter, des complots et des jeux de coulisses se tramaient dans le dos du pharaon-dieu, fils d’Aton plutôt que de ce grossier Aménophis III, chasseur de lions. Là aussi on soupçonne un ensemble de combinaisons secrètes et compliquées visant la suite des projets du pharaon. De fait, la fin abrupte de son règne, le fait que des pressions furent exercées sur Toutankhaton pour qu’il retransforme son nom à Toutankhamon et la disparition de Néfertiti contribuent à alimenter une fin de règne tragique. Ce qui explique que les cartouches portant le nom du maudit furent effacées et que c’est dans la tombe de sa mère que, finalement, les archéologues finirent par retrouver sa momie. En tant que poétique de l’intrigue, la biographie d’Akhenaton reste un exemple unique qui illustre bien ce que l’expression d’individualité personnelle veut dire. Elle donne un «sens de l’unité» à la fois par sa rébellion et par son expulsion des mémoires après sa mort.

Henri Berr passe ensuite aux individualités collectives. «La race est l’expression du milieu. La loi d’hérédité et l’action du milieu - l’action permanente d’un milieu physique stable - étant données, voilà la race constituée: voilà l’individualité collective, née d’un hasard initial, mais agissant comme une cause d’une généralité relative, à l’instar d’une loi dérivée». Mais nous ne sommes plus à l’époque de Taine, et force est de constater que «le milieu géographique se modifie; en fait, les races changent de milieu; en fait, les races se mélangent. Le hasard - avec lequel collaborent des causes qui seront précisées ultérieurement - diversifie les races en groupes secondaires, puis finit par amalgamer et transformer ces groupes en peuples et nations. Le milieu géographique, relativement stable, et la race, beaucoup plus instable, se dissocient dans une certaine mesure: ainsi peuvent être étudiées séparément la race, avec ses modifications successives, et l’action du milieu sur la race». (32) Le terme de race crée aujourd’hui un certain malaise honteux suite à tout ce qu’il représente de potentiel haineux depuis le premier XXe siècle. Certes, l’anthropologie, l’ethnologie et autres sciences dites des cultures humaines ont substitué des mots nouveaux pour désigner ce que le concept de race désignait. Ils relativisent l’influence de l’hérédité et des caractères physiologiques pour porter leurs observations sur les acquis, les mœurs et coutumes et le sevrage et l’éducation des enfants de ce qu’il était convenu d’appeler, à la Belle Époque, les sociétés primitives à pensée pré-logique. Et Berr de citer Paul Lacombe: «S’il y a eu, dans le début, des races effectivement distinctes, quand l’humanité se composait de groupes espacés sur la surface du globe, et par suite dans des conditions physiques assez différentes, il y a beau temps que la guerre et la paix ont sassé et ressassé la pâte humaine, au moins dans les pays justement les plus intéressants pour l’histoire: invasion sur invasion, pénétration pacifique, association politique et synœcisme, transplantation de vaincus, esclavage, mariage, infiltrations individuelles, vingt causes ont, dans ces pays, mêlé, confondu ensemble des membres de peuplades diverses. Allez donc reconnaître sûrement en France qui tient du Celte, qui tient du Romain, qui tient du Germain, de l’Ibère, du Basque, de l’Arabe, sans parler des peuplades antérieures à l’histoire et innommées, que les premiers envahisseurs historiques ont à coup sûr trouvées sur le sol». (33) Alors, doit-on faire le deuil de la catégorie des individualités collectives?

Berr ne le pense pas. Il pose un bémol au rejet catégorique que Lacombe fait de l’hérédité: «Ceux-là mêmes qui craignent le plus le réalisme historique et qui se méfient du Volksgeist, entité métaphysique, ne peuvent nier qu’on ait l’impression de quelque réalité de groupe, pour employer les termes les plus vagues. Dire que, “dans la société comme dans l’individu, le caractère est le noyau central et permanent qui relie les uns aux autres les divers moments de l’existence et qui fait la suite et la continuité de la vie” (Durkheim), c’est peut-être trop affirmer; il n’en est pas moins vrai qu’il faut partir de cette hypothèse, qu’un groupement national, une fois constitué, en vertu de son caractère contingent, agit - comme l’individu - d’une façon qui n’est pas toute fortuite et imprévisible; sans prétendre à les déduire d’une définition, on doit considérer les actes d’une nation comme la résultante, dans une large mesure, de données psychologiques qu’il importe de préciser. Et ainsi, dans l’éthologie collective, il s’agit de convertir des impressions, une hypothèse, en connaissance positive». (34) Comme méthode d’«éthologie collective» Berr propose «pour chaque peuple ou nation, étudier des individus, pris dans des époques, des régions, des situations différentes, et en retenir les ressemblances: on appliquera ainsi le principe de la photographie composite. Il faut considérer les produits de la collectivité, - les institutions, - pour remonter aux causes psychiques qui leur donnent la nuance individuelle; il y a, d’ailleurs, une hiérarchie à établir, parmi ces institutions, au point de vue de leur signification éthologique… Il faut enfin tenir compte des actes du groupe en tant que groupe, où se manifeste une sensibilité plus ou moins vive ou prompte…, une volonté plus ou moins réfléchie ou tenance…» En face, il faut «constituer une éthologie comparée. Il s’agira de comparer les divers peuples au point de vue de la coordination et de la subordination des éléments de leur caractère, tel qu’il aura été défini par l’éthologie descriptive. Dans quelle mesure les divers traits d’une individualité collective sont-ils sous la dépendance d’une tendance principale? Dans quelle mesure les divers caractères individuels, ramener à une classification?» (35).

Depuis Henri Berr s’est développée la psychologie collective, différente de la psychologie sociale dans la mesure où les collectivités sont prises comme unité de champ d’étude psychologique. D’elles peuvent jaillir des constats de comportements qui tiennent à un ensemble de facteurs: géographiques, ethniques, matériels, culturels, etc. Ce n’est plus la psychologie qui définit la collectivité (l’idée du déterminisme héréditaire sur les groupes homogènes) mais bien la collectivité, par son expérience historique, constitue son propre caractère psychologique (des groupes hétérogènes sont malaxés par le partage d’événements historiques différents pour finir par les partager sur une base commune). Peu de civilisations sont issues de la cohabitation d’autant de peuples aux origines ethniques, linguistiques, religieuses, culturelles aussi différentes que la civilisation chrétienne-orthodoxe sous sa phase russe. Que l’on considère le fait que le berceau de cette civilisation slave, Kiev, se trouve aujourd’hui dans un pays distinct de la Russie, l’Ukraine. Que de ce noyau qui subissait une situation compliquée et embarrassante, pressurée qu’elle était à l’est par les invasions turco-mongoles, et à l’ouest par l’extension du royaume de Pologne-Lithuanie, ce qu’il a fallu de courbettes, d’humiliations, de temporisations afin d’éviter l’anéantissement total par des hordes peu reconnues pour la douceur dans le maniement des armes blanches. L’enchaînement de faits et d’actions qui forment la trame de ce qu’on peut appeler l’histoire de la Russie donne l’une des plus remarquables pièces du Grand Théâtre du Monde. Du duché de Kiev à Ninji-Novgorod, puis à Moscou, enfin, avec la Russie pétrine, Saint-Pétersbourg, la capitale de l’empire se déplace selon les maillons faibles du système russe. Le retour définitif à Moscou, avec les Soviétiques, replaçait la capitale au centre de l’Empire; comme Moscou devait passer de la troisième Rome au siège de la Troisième Internationale, l’extension de la nouvelle religion communiste sur le monde entier devant partir de la capitale de la seule nation prolétarienne du monde. Il y a peu de liaison amoureuse dans cette histoire multiséculaire, sinon entre la Mère-Russie, très tôt reconnue comme telle, et l’autocratie tsariste et dont le peuple est l’éternel enfant plutôt que l’éternel mari. Vladimir le saint, à qui l’on attribut la conversion au christianisme-orthodoxe de la Russie en 988, procéderait d’une histoire d’amour: «Vladimir fit le vœu de se convertir, s’il prenait Korsoun. Et il finit par conquérir la ville. Avant de se convertir, il envoya dire aux deux frères Basile et Constantin qui régnaient à Tzargrad qu’il demandait en mariage leur sœur Anne et qu’en cas de refus il leur déclarerait la guerre. Les empereurs lui répondirent qu’ils ne pouvaient donner leur sœur en mariage à un païen. Vladimir leur fit alors savoir qu’il était prêt à se convertir. À la suite de cette déclaration, les empereurs envoyèrent à Korsoun leur sœur, escortée d’un nombreux clergé qui, après avoir converti le prince russe, célébra son mariage avec la princesse byzantine.» (36) Tout cela navigue entre le légendaire merveilleux et les rapports de force en présence rencontrée dans l’expansion de la russie kiévienne. Mais, encore pour Hélène Carrère d’Encausse: «Contrairement à Clovis que le baptême n’empêcha pas de liquider plus tard les rois francs, ses parents, Vladimir changea totalement de comportement après son baptême. Répudiant ses concubines pour ne garder avec lui qu’Anne, la princesse byzantine qui avait accompagné sa conversion, le débauché et le violent d’hier devint un modèle de vertu et de douceur. Il s’attacha au bonheur de ses sujets, s’imposant pour règle première, qu’il n’enfreignit jamais, de ne point tuer son prochain. Ceci explique qu’au fil des siècles, l’image du jeune prince furieux ait cédé la place à celle du saint qui baptisa tout un peuple: Vladimir le Grand, Vladimir le Beau Soleil». (37) C’est une légende sur laquelle mieux vaut ne pas trop insister car elle exprime davantage l’exception que la règle, tant les tsarines ont été étrangères voire ennemies du pouvoir; Catherine II allant jusqu’à faire assassiner Pierre III, le tsar son époux. Reste le pathétique attachement d’Alexandra pour Nicolas II et dont l’action réactionnaire devait entraîner la chute de sa famille avec celle du tsarisme. Par contre, les ensembles de combinaisons secrètes et compliquées ne cessent de nourrir l’histoire russe. Les meurtres de Tsars suivent les meurtres de Basileus byzantins dans une continuité civilisationnelle du christianisme-orthodoxe impressionnante. La succession d’Ivan IV le Terrible annonce ce que seront bientôt les temps de troubles (1598-1613), la fin de la dynastie des Rourik se voyant relayée rapidement par la dynastie usurpatrice de Boris Godounov contrainte ensuite par une série de faux-Dimitri, prétendus tsarévitch des Rourik. L’arrivée des Romanov, en 1613, marqua un «été de la Saint-Martin» avec un empire qui creusait sans le savoir le lit de la future Union soviétique. Après trois siècles, la Révolution de 1917 consacrait l’épuisement de la solution pétrine. La longue série d’intrigues secondaires venait à terme de l’intrigue principale, la survie d’une culture qui, de Constantinople à Kiev, à Ninji-Novgorod, à Moscou, à Saint-Pétersbourg puis de retour à Moscou, avait tenté de dominer un destin plus grand qu’elle. Seule la violence s’enracinait comme «sens de l’unité de l’intrigue» - le pays du Goulag succédant au pays du knout et de la roue - au-delà de toutes les formes de régimes politiques et administratifs qui se sont succédées.

L’individualité géographique ne se confond pas avec la poétique de l’espace bien qu’elle en dépende. «Rien n’est plus intéressant et plus scientifique que cet effort d’un groupe de bons travailleurs [les géographes] pour rendre aussi rigoureuse que possible la notion de région naturelle, d’individualité géographique. Il y a de grandes régions que le climat et des facteurs divers individualisent jusqu’à un certain point: mais ces régions sont plus ou moins composites, et on y peut rechercher les “unités naturelles” composantes». (38) Pour Berr: «Le pays est une création populaire; la région, une détermination scientifique. “Les deux notions ont pourtant ceci de commun, qu’elles expriment, l’une et l’autre, des individualités ou, si l’expression semble ambitieuse, des groupes naturels, dans lesquels entre un élément humain. La présence de cet élément est manifeste dans l’idée de pays; elle n’est pas étrangère non plus à l’idée de région; car toute division de ce genre, dans l’état actuel du globe, est déjà plus ou moins marquée de l’empreinte humaine… Une individualité naturelle est une force qui attire dans son orbite la sphère d’activité humaine…” Et l’école française s’est attachée méthodiquement, pour y rechercher la dépendance des faits humains, à la géographie régionale de la France». (39) Paysans, citadins, nationaux, corporations sociales, etc., les individus qui en font partie appartiennent, collectivement, à ce milieu qu’ils finissent par intérioriser dans leur imaginaire. Contrairement à l’objectivité passive de la poétique de l’espace, l’individualité géographique naît du processus d’agglutination des régions géographiques et historiques, ce qui permet de comprendre, avec rigueur, «comment les groupes humains “s’enracinent”, comme on l’a dit, de plus en plus dans le milieu, - là, du moins, où la nature le tolère, - y incorporent leur activité; et comment, pour ainsi dire, ils se l’assimilent en même temps, comment ils l’humanisent et le socialisent. C’est là un des aspects de la géographie humaine, celui qu’on a appelé parfois “actif” ou “dynamique”, - l’action de la nature sur l’homme en constituant le côté ”passif” ou “statique”». (40) L’intrigue se développe à travers l’individualité géographique à partir de l’émergence d’une communauté et son inscription dans la poétique de l’espace. Elle pourrait se résumer, tout entière, dans cette phrase qu’aimait répéter le curé-colonisateur des Laurentides, au Québec, le curé Labelle: «Canadiens, emparons-nous du sol!» Nous observons ainsi que plus une communauté étend et élargie son espace géographique, plus son individualité se fabrique de manière mentale ou intellectuelle, alors que plus l’espace reste restreint, plus l’identité apparaît concrète, immédiate au territoire régional. Plus concrète donc est l’individualité géographique du paysan, du citadin ou du paroissien; plus abstraite, par contre, l’individualité géographique du pays, de la nation, de la civilisation. Ici, le «sens de l’unité de l’intrigue», les situations compliquées et embarrassantes relèvent de la constitution même de l’enracinement dans l’espace. On n’aura guère d’efforts à faire pour comprendre qu’il est plus facile de créer un sentiment d’appartenance géographique sur un territoire restreint que de la constituer, à travers des discours politiques ou des leçons scolaires pour un pays, une nation ou une civilisation que seule la mappemonde ou le globe terrestre peuvent offrir au regard. La mondialisation actuelle relève de cet effort qui vise à faire entrer la planète entière dans une seule individualité géographique, parfois jusqu’à faire oublier les appartenances immédiates, locales, régionales voire même nationales.

Le précédent le plus récent dans l’histoire d’un tel processus de formation d’individualité géographique remonte au XIXe siècle, en Europe, avec la formation des nations. Jules Michelet commence ainsi son Tableau de la France: «L’histoire de France commence avec la langue française. La langue est le signe principal d’une nationalité. Le premier monument de la nôtre est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de 843. C’est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où les prendre, et, en même temps qu’elles existent et agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se raconte elle-même». Deux paragraphes plus loin, le même Michelet écrit: «Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division politique de la France, formée d’après sa division physique et naturelle. L’histoire est d’abord toute géographie. Nous ne pouvons raconter l’époque féodale ou provinciale (ce dernier nom la désigne aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, c’est surtout par leurs fruits qu’elles s’expliquent, je veux dire par les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d’elles doit faire et produire, nous leur marqueront leur destinée, nous les doterons à leur berceau». (41)

Pour Michelet, et pour l’histoire nationale en général, la géographie, c’est d’abord l’individualité géographique, les qualités taillées parmi les hommes selon leur enracinement dans leurs sols provinciaux. Les liaisons amoureuses deviennent les courbes démographiques que favorisent ou nuisent les milieux naturels. Étudier la famille, la natalité, la contraception, les rites de fécondité conserve à l’enquête historique toute sa résonance aujourd’hui comme il y a cent cinquante ans. L’individualité géographique suscite moins d’ensemble de combinaisons secrètes et compliquées sinon pour assurer la protection ou détecter les menaces qui pourraient venir de l’extérieur. L’histoire de la croisade albigeoise montre combien l’individualité géographique présidait aux sentiments d’appartenance des habitants de la Provence et de l’Aquitaine devant l’intrusion des croisés venus des terres du Nord alliés à la papauté. La résistance des cathares, leur dispersion parmi les hauts pics des Pyrénées ont permis l’aménagement de refuges aux hérétiques qui se maintiendront bien des années après le soi-disant bûcher de Montségur qui, à la satisfaction illusoire du Pape et du Roi de France, devait permettre le rattachement de la France d’oc à la France d’oil. Après tout, Michelet ne le disait-il pas plus haut: «La langue est le signe principal d’une nationalité»? Tel est le défi qu’engendre le processus civilisationnel comme «sens de l’unité d’intrigue»: comment ériger une civilisation au-delà d’une impossible unité linguistique? Le même problème revient tout au long de l’histoire: à la civilisation hellénique comme à la civilisation sinique, à la civilisation indienne comme à la civilisation chrétienne-orthodoxe.

Le rapport de l’individualité temporaire avec la poétique du temps ressemble beucoup à celui entre l’individualité géographique et la poétique de l’espace. Pour Berr, «l’individualité temporaire ne résulte pas seulement des circonstances variables, des événements, qui agissent du dehors sur le caractère national une fois formé: elle résulte en grande partie d’une réaction - toute contingente - du caractère individuel sur le caractère national, d’un réarrangement intime - qui n’a rien à voir, d’ailleurs, avec l’organisation sociale. […] Nous voudrions nettement établir que l’individualité temporaire - à considérer son mode de formation - est quelque chose de très différent, non seulement de la race, mais de la société, - bien qu’on ne la distingue pas toujours de cette dernière; et que la discipline qui l’explique, qui permet à son sujet quelque généralisation est l’interpsychologie […]. Tarde, en conservant, en promouvant cette psychologie ambiguë, individuo-collective, à laquelle il a donné le nom de psychologie intermentale ou d’interpsychologie, a fait œuvre utile et profonde». (42) Tarde considère qu’une société «c’est toujours, à des degrés divers, une association, et une association est à la socialité, à l’imitativité, pour ainsi dire, ce que l’organisation est à la vitalité ou même ce que la constitution moléculaire est à l’élasticité de l’éther”. Il y a donc continuité, pour Tarde, de l'imitativité à l’organisation sociale. Il identifie, en définitive, la socialité avec l’imitativité: la socialité absolue et parfaite, qu’il imagine par hypothèse, “consisterait en une vie urbaine si intense, que la transmission à tous les cerveaux de la cité d’une bonne idée apparue quelque part au sein de l’un d’eux y serait instantanée”. Et ainsi la société se fonde sur l’imitation; “la société, c’est l’imitation”.» (43)

Durkheim, pour sa part, nuance en distinguant deux sortes de solidarité: «la solidarité organique et, au-dessous, la solidarité mécanique. Celle-ci, qui “relie directement l’individu à la société sans aucun intermédiaire”, “dérive des ressemblances”. Elle est à son maximum “quand la conscience collective recouvre exactement notre conscience totale et coïncide de tous points avec elle: mais à ce moment notre individualité est nulle…; nous ne sommes plus nous-même, mais l’être collectif. Les molécules sociales qui ne seraient cohérentes que de cette seule manière ne pourraient donc se mouvoir avec ensemble que dans la mesure où elles n’ont pas de mouvements propres, comme font les molécules des corps organiques… Nous ne la nommons [cette solidarité] ainsi [mécanique] que par analogie avec la cohésion qui unit entre eux les éléments des corps bruts, par opposition à celle qui fait l’unité des corps vivants”. […] La société, de part et d’autre, repose sur la ressemblance; mais ici sur une ressemblance qui se fait et là sur une ressemblance qui existe. Ici les diversités individuelles sont à l’origine, et elles sont assimilées par l’imitation; là, il y a homogénéité initiale qui résulte de l’hérédité, et les diversités ultérieures sont éliminées, réprimées, - jusqu’à ce que la division du travail les assimile en les utilisant.» Mais Berr pousse encore plus loin: «Il faut nettement opposer la similitude et la socialité. Ce qui est mécanique, automatique, c’est la similitude héréditaire ou imitative, résultat de lois psychologiques. L’hérédité et l’imitation jouent un rôle dans le développement de la socialité en solidarité dans les sociétés - homogènes ou différenciées; bien plus, la socialité est liée étroitement à l’hérédité et à l’imitation, mais elle n’en constitue pas moins un principe à part…» (44) L’imitation mécanique - qui deviendra avec René Girard le fameux mimétisme -, c’est l’imitation-mode reproduite plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement. La socialité, ce serait «l’attrait du semblable pour le semblable. Cet attrait favoriserait l’instinct: cet instinct renforce l’attrait. L’imitation contribue à produire cette “sorte d’espace social”, dont il est aussi impossible à l’homme de “faire abstraction qu’il est à ses bras de se repérer hors d’un espace à trois dimensions”. Mais tandis que la socialité, la sympathie, l’attrait du semblable pour le semblable, a son effet propre, - la société, - l’imitation a son évolution à part et n’est que le facteur indirect de la société». (45) La socialité, c’est l’imitation-coutume. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un segment de temps (de durées longue, moyenne ou courte) qui dépend des types d’organisation sociale: communautaire (Gemeinschaft) ou sociétal (Gessellschaft) comme les distinguait Tönnies. Le «sens de l’unité de l’intrigue» est consolidé ici par le jeu de l’imitation temporaire (selon la mode, très mécanique) ou tout simplement de la coutume (selon la réciprocité sympathique, très organique) qui confirme, quotidiennement, à l’image de ce que Renan évoquait à propos du plébiscite quotidien des membres d’une nation, de ceux qui veulent, volontairement, s’inscrire dans une même appartenance commune. Le grand défi du premier XXe siècle aura été, précisément, de faire passer une société à l’imitation-mode, une Gesselschaft urbaine de masse à la conservation des idéaux communautaire d’une Gemeinschaft organique. Le nœud de la crise de la modernité, croyons-nous, réside dans cet impossible passage ontologique.

L’enchaînement de faits et d’action qui forment la trame de l’intrigue pour l’individualité temporaire, diffère, par contre, de l’individualité géographique. Il ne s’agit pas ici de s’emparer du temps comme du sol. À travers le temps, au contraire, se nouent des intrigues qui s’étirent dans la durée ou qui surgissent au point de rendre dysfonctionnel ce qui, jusque-là, fondait la coutume, la tradition. On a vu, avec Akhenaton, qu’un pharaon était parvenue à imposer une imitation-mode dans sa volonté de ressusciter des vieux cultes du temps de l’Ancien Empire égyptien. Une situation compliquée et embarrassante naissait de ce conflit entre un clergé fortement enraciné à Thèbes et un pharaon qui s’engageait dans la voie du splendide isolement. C’était la rencontre du pot de fer et du pot de terre, et comme dans la fable, le culte d’Aton s’effrita en galets de terre. Dans les États universels, qui sont souvent la phase première de la désagrégation, des empereurs, des rois, des dictateurs tentent de briser l’imitation-coutume en recourant à des imitations-modes. L’Angleterre du second XIXe siècle contraste autant avec celle du premier que le second XXe siècle contrate de façon éclatante avec le premier. L’Angleterre du roi-fou, George III, permettait à son fils, le prince-régent, un dandy, de lancer des modes vestimentaires, sentimentales, artistiques qui coïncidaient également avec un sentimentalisme gothique littéraire représenté par des écrivaines. Devenu roi sous le nom de George IV, il fut l’objet de scandales. Son épouse divorça de façon fracassante. Le passage rapide de Guillaume IV n’arrangea rien à l’affaire et la jeune reine Victoria, couronnée en 1837, n’était pas encore cette grosse boulotte que l’on vit lors de son jubilé de 1900. Le basculement d’une histoire d’amour renversa le tout. De la licence du temps du roi George IV, on passa à la morosité du victorianisme quand, après avoir été follement amoureuse du prince-consort, Albert, celui-ci mourut prématurément. La reine s’enferma dans un veuvage qu’elle projeta à l’ensemble de son royaume, où les mœurs semblèrent, elles aussi, se mettre sur l’imitation-mode de la privation, du deuil et de la mélancolie. Ce néo-puritanisme se répandit même dans l’ensemble des cours européennes: la Vienne catholique, le Berlin de Bismarck, la Rome de Pie IX, le Canada et même une certaine partie de la société américaine adoptèrent le victorianisme comme mode morale. Seule Paris sembla avoir échappé à la morosité du règne victorien. Était-ce le retour de l’imitation-coutume qui pouvait remonter au temps de Cromwell, à l’époque où l’on fermait les théâtres? Était-ce vraiment le deuil privé de Victoria qui créait une autre imitation-mode qui appartenait à toute une série qui devait passer durant le siècle à venir? Il n’est pas toujours évident de bien distinguer l’individualité temporaire. À une époque où la mode vestimentaire, artistique, littéraire ne cesse de rouler sur elle-même dans une accélération temporelle, mode où le rétro alterne avec l’extravagant, il est difficile de qualifier le mimétisme de la civilisation occidentale actuelle. Entre l’imitation-coutume, qui semble se fonder sur les produits culturels (nostalgiques) des années 60 et leur permanence à travers les dernières décennies du XXe et la première du XXIe siècle et les successions d’imitations-modes qui se suivent et se bousculent tout en s’entre-interpénétrants, on peut difficilement retenir quelque chose de solide de l’individualité temporaire présente. À craindre l’éventuel retour d’une réaction qui nous ramènerait le puritanisme, les interdits stériles et autres tabous qui auraient pour fonction de reprendre vengeance sur les licences autorisées depuis un demi-siècle. Une chose est certaine, la tentation à l’interdit s’exprime toujours.

Enfin, la psychologie des foules, encore dominante à l’époque de Berr, met de l’avance l’individualité momentanée. Ici, on parle de foules statiques et de foules dynamiques. La première catégorie est dite agglomérée, la seconde dispersée. «On voit que c’est l’idée du groupement compact et, pour ainsi dire, saisissable, qu’exprime ici le mot “statique”. Or, le caractère momentané, instable et explosif de la foule proprement dite, exclut ce terme et appellerait bien plutôt celui de “dynamique”. Au surplus, ce sont là querelles de mots, tout à fait vaines. […] Ce qui caractérise essentiellement la foule, ce qui la différencie de tout autre mode de groupement, c’est de ressentir et de traduire une émotion, une “exaltation passionnelle” collective. Elle se définit par ce que l’on a appelé l’“unité téléologique”, ou encore par une “synesthésie” qui aboutit à une “synergie”, disons plus simplement par une crise de sentiment qui la constitue et qui la meut. […] Une foule, en somme, n’est pas un être, - comme l’est un peuple, - c’est un phénomène de vie collective: l’état de foule est un état aigu de sensibilité. Ce phénomène se rattache, dans une certaine mesure à la psychologie intermentale et l’éclaire par une sorte de grossissement. La tendance des hommes à s’imiter est particulièrement forte dans les agglomérations. Quand il y a contact, il y a contagion. Les “meneurs”, dans la foule, sont des individus qui agissent plutôt par similarité (Rossi) que par autorité. Mais le rôle de l’imitation est ici secondaire; ce qui est essentiel, dans le phénomène de foule, c’est un fond de sensibilité identique d’où naît, sous une excitation commune, l’identité de réaction». (46) Très tôt, on a compris que cet état de surexcitation à l’origine des foules pouvait être porteur de normalité comme de pathologie. Berr considère ainsi que «les foules peuvent être étudiées enfin dans leur rapport avec l’histoire. Il y a des foules absolument négligeables pour l’historien, combinaisons fortuites qui ne produisent aucun effet durable; et il y en a qui ont une importance historique, - plus ou moins considérable, - laquelle se mesure à l’importance de l’effet». (47)

L’étude des foules et de leurs mouvements dans l’histoire a fortement progressé depuis le temps des études de Le Bon et de Tarde. La foule exaltée apparaît seule comme individualité momentanée. Les foules rassemblées passivement par des endroits qui se prêtent au commerce (les centres d’achat), à des activités culturelles (cérémonies cultuelles, classe scolaire, salle de spectacle) intéressent davantage les sociologues qui y voient l’illustration parfaite de la foule passive, la «bonne foule». Par contre, une foule mobilisée, spontanée, exaltée ou non par des meneurs, risquant d’entraîner un bouleversement d’ampleur sociétal, cette foule-là est jugée dynamisée et, par le fait même, porteuse d’une potentielle menace. L’effet de dissolution, sous l’intervention, par exemple, de la police ou de l’armée, ou d’une foule adverse, s’appellera la panique. Les atomes un instant confondus en molécule se dissolvent avec la même violence qui les avait amenés à se joindre, la même énergie qui les avait conduits à se rassembler. Aussi, de toutes les individualités, celle-ci suscite le plus grand nombre de fantasmes morbides. Les Taine et les Le Bon, qui furent scandalisés et inquiétés par la Commune de Paris de 1871, en conservèrent les pénibles souvenirs. Taine, sous son inspiration, écrivit une histoire diabolique des Origines de la France contemporaine (la fin de l’Ancien Régime et la Révolution) tandis que Le Bon y mêla les observations tirées des médecins italiens pour en faire la source de la dégénérescence des nations. Certes, les sociétés de masse, les populations urbaines, la Gessellschaft pour reprendre le mot de Tönnies, semble le creux naturel d’où émergent les mouvements de foule. Or, c’est oublier les foules rurales, la jacqueries, les mouvements populaires des campagnes, en France (les Bonnets Rouges de Bretagne), en Russie (la Pougatchevchina) qu’en Chine (la tradition des sociéts secrètes).

Les grands mouvements de foule apparaissent surtout avec la Révolution française, premières foules de masse dès la prise de la Bastille (juillet 1789). En soi, elles font parties d’une situation compliquée et embarrassante, non seulement pour l’autorité conservatrice mais même pour l’Assemblée nationale révolutionnaire qui se sent déjà débordée sur sa gauche. De plus, très tôt on identifie la foule au sexe féminin: la foule est femme, et sûrement pas une dame. On doit cette métaphore probablement au mouvement de femmes parti de Paris, le 6 octobre 1789, pour se rendre à Versailles et y ramener la famille royale dans la capitale. Les psychologues des foules de la fin du XIXe siècle ne cesseront de donner une physiologie et une psychologie féminine à la foule. Les foules sont «hystériques», elles attaquent les hommes qu’elles soumettent à un sort qui dépasse la justice criminelle. Elle pend à la lanterne, elle décapite le gouverneur de la Bastille et le prévot des marchands de Paris le 14 juillet, fait subir un sort identique à Bertier de Sauvigny et à son gendre qui sont décapités et ont la bouche remplie de foin. Lors des massacres de septembre, en 1792, elle tuera prêtres, ministres, officiers, gardes suisses, jeunes délinquants, prostituées, mais c’est surtout la princesse de Lamballe, l’amie de la reine Marie-Antoinette, qui sera éviscérée après avoir été égorgée sur une borne. La foule «hystérique» trouve son excitant viril dans l’appel des «meneurs». C’est négliger trop rapidement la spontanéité de la plupart des mouvements de foule dans l’histoire. On en chercherait en vain au déclenchement du 14 juillet 1789. De même lors des massacres de Septembre 1792. Les mouvements de soldats russes qui se rallient aux ouvriers en Février 1917 est également spontané, au point qu’on en cherche encore les soi-disants meneurs et si Lénine a préparé les bolcheviks pour la prise du pouvoir, Octobre 1917 l’a surpris au-delà de ce qu’il avait pu imaginer. Ici aussi, l’occasion a fait le larron. Moins que des meneurs qui appellent le rut de la foule, c’est de la foule elle-même que certains meneurs parviendront à se tirer une réputation. Danton et Trotski sont des produits historiques des mouvements de foule, tandis qu’on y a jamais vu ni Robespierre ni Lénine. On comprendra vite que la foule est l’occasion rêvée de constituer un ensemble de combinaisons secrètes et compliquées visant à faire réussir ou manquer une affaire. La fusillade du Champs-de-Mars annonce la fin de l’influence populaire de La Fayette; Pitt et Cobourg font parvenir de l’argent au groupe des hébertistes pour radicaliser et, par le fait même, discréditer la Révolution; l’éternel baron de Batz annonce ce que sera le mourron rouge de la baronne Orczy dans la littérature populaire anglaise du XIXe siècle; Lénine reçoit de l’argent des Allemands qui lui donnent l’occasion de retourner semer la pagaille en Russie en lui affrêtant un wagon «plombé» pour lui faire traverser, en partant de la Suisse, le territoire du Reich, etc. Tout un théâtre d’ombre s’ajoute, même quand les foules en sont absentes. C’est la secte serbe de la Main Noire qui arma les assassins de l’héritier François-Ferdinand et de son épouse à Sarajevo; c’est des cabinets de Mussolini et de Hitler que des assassins vinrent à Marseille tuer le roi Georges de Yougoslavie. À Paris, le mouvement du 6 février 1934, Place de la Concorde, est piloté par des suppôts du fascisme. Toute une foule qui voulait se porter sur l’Élysée mais fut retenue par la désertion de ses principaux agitateurs (Maurras, Daudet, de La Rocque). S’il y a un «sens de l’unité d’intrigue», c’est bien dans la manifestation d’une individualité momentanée qu’on peut le saisir tant on y trouve un enchaînement de faits et d’actions qui forment une trame aventureuse propre à nourrir les esprits romanesques. Mais pour leur importance dans le cours général de l’Histoire, il faut y revenir à plusieurs reprises pour en mesurer la juste portée.
Le tour que nous venons de faire des individualités historiques visait à dégager «le sens de l’unité d’action ou d’intrigue» tant elles sont des actants importants dans le cours de l’enquête historique. Si un seul mouvement de foule ne peut suffire à changer le cours tranquille d’une civilisation, la conjugaison ou la répétition de mouvements populaires sera suffisant pour changer le cours des civilisations. Ce n’est pas par le singulatif mais par l’itératif que les mouvements de foules ont fini par transformer la civilisation chrétienne-occidentale, la civilisation chrétienne-orientale et la civilisation extrême-orientale. Par contre, le singulatif de la révolution amarnienne montre l’échec d’un pharaon divinisé dans sa volonté de transformer la civilisation égyptienne. Henri Berr cherchait les véritables «sujets» de l’histoire, or, à ses yeux, seule l’individualité psychologique pouvait donner, même à des corps sociaux, la capacité d’agir précisément dans l’histoire autrement que mûs par des hasards ou portés par des structures, par la nécessité tragique et fataliste des anciens historiens encore attachés à la roue de la Fortuna. Ainsi, il nous donnait la chance de connaître et de mieux comprendre le gibier chassé par l’historien.

L’historien demeure donc le seul sujet, réduisant les collectivités humaines en «objet d’étude», il ne peut traîter ces individualités que comme extérieures à lui. Le concept d’individualité, oublié de la plupart des historiens aujourd’hui, avait l’avantage de conserver la nature ontologique des acteurs de l’Histoire. Il évitait ainsi de réduire ces facteurs en quantités statistiques, en colonnes de chiffres, de les vouer à l’anonymat et à «l’insignifiance», ce que ne parvient pas à réussir une historiographie trop hantée par sa volonté de se faire scientifique. C’est censurer, mais non oublier, le fait que l’historien est humain, et comme Térence ou saint Paul, rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Sa pleine connaissance passe donc, comme on l’a vu, par la sympathie (ou l’antipathie, mais c’est préférable pas) qu’il développe envers son gibier. Il doit en tracer les profils de comportement en vue d’analyser les raisons, les motivations et les intérêts à l’origine de ses actes. L’historien comme profileur? À l’image de Clarice Starling dans Le Silence des Agneaux? Mais qu’est-ce que le profilage? «Depuis trente ans, avoue Helen Morrison, j’étudie les mécanismes intimes les plus pervers des meurtriers en série. Je sillonne le pays pour découvrir qui ils sont, où ils se cachent et pourquoi ils tuent. C’est un long pèlerinage solitaire. J’ai parfois le sentiment d’en savoir trop, mais le plus souvent je crains de ne jamais en savoir assez». (48) C’est là, dire en même temps, bien peu de choses mais aussi dire le nécessaire. L’historien aurait tort de se considérer comme le profileur d’une espèce particulièrement perverse qui échapperait à tout contrôle rationnel des instincts. Le gibier est sain dans sa nature, mais, au lieu de le corrompre, Freud nous a appris que la société est l’outil que sa nature lui a permis de développer pour se conserver et survivre jusqu’à se répandre et conquérir la planète entière comme aucune autre espèce vivante avant lui. L’autre point qui unit Mme Morrison et l’historien, c’est ce long pèlerinage solitaire dans lequel il s’engage dès qu’il ouvre un dossier d’enquête. Lui aussi, souvent se demandera s’il n’en sait pas trop ou s’il n’en saurait pas assez…

L’équilibre entre la perversité et la névrose que nous étudierons dans un autre chapitre, voilà bien le nœud des ensembles qui s’entrenchaînent les uns les autres. Dès l’apparition de l’individualité personnelle, avec le pharaon Akhenaton, nous avons vu combien son intrigue se dégageait de sa toute-puissance à déroger aux interdits du culte d’Amon et la nécessité de recréer des rites, des cultes, des lois sur lesquels s’érigeraient sa cité utopique d’Akhetaton, retour au jardin originaire de l’enfance heureuse et naturelle, perverse polymorphe sans doute, mais invivable rendue à l’âge adulte. Puis, l’individualité collective nous révèle que les groupes ethno-linguistiques, héréditaires, originels ou métissés, se consolident entre les rivalités oppositionnels qui les menacent et dont l’instinct de conquête, jusqu’à l’éradication complète, serait la perversité naturelle, alors que la survie de la collectivité dépend de «négociations», d’«arrangements» et même d’«associations» dont l’individualité collective retirera tous les avantages pour consolider son sens de l’unité. C’est ainsi qu’à travers les intrigues, que finissent par se constituer pays, nation, patrie et, pourquoi pas? une civilisation? L’individualité géographique, de même, raconte l’appropriation de l’espace territorial, l’action sur la poétique de l’espace comme l’individualité temporaire raconte la maîtrise du temps entre le recours à l’imitation-mode (plutôt passif et suggestif) et l’imitation-coutume (plutôt sentiment d’appartenance issue d’une durée partagée en commun). Dans les deux cas, la perversité et la névrose s’opposent autour de l’enchaînement des actions culturels qui rendent possible l’identité à un espace géo-historique précis, et l’identité issue d’une durée temporelle tissée entre les ruptures et les continuités. La perversité précipiterait la dissolution même de l’identité en la noyant dans un œcuménisme mal assumé où l’identité se confondrait avec la possession de tout l’espace humain, de tout l’espace vivant, de tout l’espace physique jusqu’aux limites (s’il y en a) de l’univers. Ou encore, la perversité créerait une confusion où se noieraient dans la durée les spécificités temporelles jusqu’à leur abolition dans l’uniformisation des temps. Les rêves d’États, puis d’Églises universels des civilisations en voie de désagrégation disent à quel point l’Imperium est une vision trompeuse de l’œcuménisme qui voudrait se fondre dans une réciproque rencontre universelle entre les différents types d’humanité. Enfin, l’individualité momentanée montre que la concentration des individus dans un même espace et un même temps restreint permet aux perversités de se libérer. Les interdits et les tabous semblent ne plus exercer leur censure morale tant la concentration du nombre se dresse comme une barrière infranchissable. Comme une foule murée derrière une barricade, à l’exemple de celles de Paris de juin 1848 et du printemps 1871, la liberté s’étend jusque dans la licence et alors il faut reconstituer une société nouvelle, retrouver le partage des interdits et des tolérances, des tabous et des compassions jusqu’à ce qu’une force revêche viennent renverser les barricades, où la foule se disperse en panique, où, là aussi, les perversités se donnent un libre cours encore plus violent car il n’y a plus d’espérance possible devant soi que la mort violente. Terreur rouge et terreur blanche s’annulent et laissent la collectivité entière perdante. Nous touchons là à l’universalité de l’expérience historique, de toutes les cultures et de toutes les civilisations depuis que l’hominidé s’est spécifiée en tant qu’homo sapiens sapiens

Notes:
(28) Bossuet. Discours sur l’histoire universelle, Paris, Garnier-Flammarion, Col. GF # 110, 1966, p. 427.
(29) H. Berr. La synthèse en histoire, Paris, Albin Michel, Col. L’Évolution de l’Humanité, 1953, pp. 69-70.
(30) H. Berr. ibid. pp. 70-71.
(31) H. Berr. ibid. p. 76.
(32) H. Berr. ibid. pp. 77-78.
(33) Cité in H. Berr. ibid. pp. 81-82.
(34) H. Berr. ibid. pp. 84-85.
(35) H. Berr. ibid. p. 86.
(36) S. Platonov. Histoire de la Russie, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1929, p. 55.
(37) H. Carrère d’Encausse. Le malheur russe, Paris, Fayard, réed. Livre de poche # 6976, 1988, p.21.
(38) H. Berr. op. cit. pp. 90-91.
(39) H. Berr. ibid. p. 92.
(40) H. Berr. ibid. p. 94.
(41) J. Michelet. Introduction à l’histoire universelle. Tableau de la France. Préface à l’histoire de France, Paris, Armand Colin, Col. Bibliothèque de Cluny, 1962, pp. 82 et 96
(42) H. Berr. op. cit. pp. 96 et 97.
(43) H. Berr. ibid. p. 98.
(44) H. Berr. ibid. pp. 98-99.
(45) H. Berr. ibid. pp. 100-101.
(46) H. Berr. ibid. pp. 104-105.
(47) H. Berr. ibid. pp. 106-107.
(48) H. Morrison. Ma vie avec les serial killers, Paris, Payot, Col. P.B.P. # 666, 2008, pp. 12-13.

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