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dimanche 8 novembre 2015

Une histoire de la médecine -1

1ère dissection publique : Mondino de Luzzi 1316


UNE HISTOIRE DE LA MÉDECINE -1

§ 1 La Souffrance

Toute histoire de la médecine devrait commencer par se poser cette question : qu'est-ce que le mal-être? Qu'est-ce que le malaise, car c'est de l'impression de malaise que naît le besoin de soins, de médecine et de santé. Le malaise, c'est l'Être qui a mal. L'Être à la fois comme entité physique, corporel, psychologique, mais aussi l'Être en tant que faisant parti d'un tout, d'un environnement naturel, culturel, social. Ce que le mal-Être nous dit, c'est qu'il y a une rupture dans l'équilibre à la fois au niveau organique ou physiologique du corps aussi bien qu'au niveau sociologique, de l'environnement humain, institutionnel, des mœurs. Et ce mal-Être, ce malaise s’exprime par les sensations de douleurs. La médecine aura donc pour but d’interpréter au début, puis d’analyser ces sensations de douleurs afin de remonter à la racine du malaise.

Marcel Sendrail, auteur d’une panoramique Histoire culturelle de la maladie, écrit ainsi : «Même sous le masque de la santé, les phénomènes biologiques, en effet, outrepassent à tout instant les frontières du normal. C’est, pour les médecins, un fait d’observation courante que des manifestations de caractère morbide se combinent aux actes vitaux les plus élémentaires. On discerne, du reste, dans notre structure, des appareils et, dans notre comportement, des fonctions qui n’ont d’autre objet que de nous défendre contre les agressions et les influences nocives. La maladie nous est si naturelle que le plan de notre économie interne la prévoit et la prépare. Chaque destin humain doit faire sa part à la maladie et trouver son accomplissement dans la maladie». (M. Sendrail. Histoire culturelle de la maladie, Toulouse, Privat, 1980, p. 2.)

La souffrance est signe.

La souffrance est un langage, corporel ou somatique. Le médecin et philosophe Bertrand Vergely, dans son essai sur La souffrance, écrit ainsi : «L’idée selon laquelle la souffrance serait un signe se fonde sur un constat : la douleur physique est un mal révélateur d’une crise interne mais aussi d’une agression externe que le corps peut subir. Aussi est-il heureux qu’elle existe et que la nature ait pris soin de mettre en nous ce langage. Car, sans celui-ci, nous ne serions pas avertis de ce qui peut se passer à l’intérieur du corps, comme à l’extérieur de celui-ci. Nous ne connaîtrions pas les maladies cachées qui peuvent nous ronger dans le silence». (B. Vergely. La souffrance, Paris, Gallimard, Col. Folio-essais, # 311, 1997, pp. 48-49).

Mais, comme tout langage, la souffrance possède ses ambiguïtés. Les interprétations resteront, jusqu’à nos modernes spécialistes, une approximation risquée qu’on appelle diagnostic et fait tout l’art du médecin. Vergely analyse ainsi ce que cette imprécision peut signifier :

«S’agissant du rôle de la douleur comme avertisseur, nul ne saurait contester que celle-ci a une fonction de signal d’alarme proprement indispensable. Les médecins qui ont des malades frappés d’insensibilité sur certaines parties de leur corps ont pu le constater. De tels malades se brûlent ou se cognent parfois gravement, parce que, ne ressentant rien, rien ne les arrête. On peut cependant s’interroger. Est-ce la douleur qui est utile ou la vie qui se bat face à l’agression du monde extérieur? À l’évidence, nous parlons mal, quand nous disons que la douleur est utile. Car, la douleur n’est pas une chose, mais l’effet d’un rapport. C’est la vie se heurtant à ce qui la contrarie qui en vient à créer le signal de la douleur. Aussi serait-il plus juste de dire que c’est la vie à travers la douleur qui a du sens et non pas la douleur. Et, la douleur qui a du sens et non pas la douleur. Et, par extension, c’est la vie qui donne du sens à la douleur et non la douleur qui donne du sens à la vie.

Ce qui n’est pas sans conséquences. Car, penser que c’est la douleur qui donne du sens à la vie, n’est-ce pas justifier la douleur? Et n’est-ce pas en justifiant ainsi la douleur refouler la vie et les forces qui sont en elle, en oubliant qu’il faut aller relativement bien pour que la douleur ait du sens? Quand on va trop mal, la douleur n’enseigne rien. Elle accable et terrasse.

Il y a du désespoir, voire de la haine dans le fait de donner du sens à la douleur et d’en faire la médiation de la vie et c’est à la protestation de la conscience  contre cette inversion fallacieuse du cours de la vie, que nous devons de ne pas demander au mal et à la douleur, qui en est la manifestation, des leçons que seule la vie est en mesure de donner. D’où l’éternelle jeunesse de ce qui fait passer la vie avant la douleur et l’éternelle vieillesse de ce qui soumet la vie à la médiation de cette même douleur. Cette vieillesse de l’âme est, il faut le dire, ce qu’il faut sans cesse combattre. Car, sans cesse, le vieil homme, ou ce que la spiritualité appelle le vieil Adam, est tenté de venir susurrer à nos oreilles le langage de la mort qui fait l’apologie de la douleur et non pas de la vie. Ce qui explique notre étrange surdité. Notre stupéfiant aveuglement devant la souffrance.

On a du mal à s’apercevoir que l’autre souffre et à comprendre que le mal fait mal. Généralement, il est fait recours à toutes sortes de ruses afin de dire que, finalement, le mal n’est pas si mauvais que cela. Cela permet de dormir tranquillement sans faire de cauchemars et, surtout, de ne rien faire pour ceux qui souffrent.

En médecine, cette surdité et cet aveuglement ont revêtu une forme parfois caricaturale. Ainsi, ce n’est que depuis peu que la médecine a décidé de s’attaquer officiellement au problème de la douleur et de la souffrance, en créant, il y a une dizaine d’années de cela, un diplôme universitaire spécialisé de médecine de la douleur. Ce n’est également que très récemment que des unités de soins palliatifs ont été mises en place afin de soulager des malades incurables durant les derniers moments de leur vie. Il n’y a enfin que peu de temps qu’il existe des centres anti-douleur dans lesquels il est possible de venir consulter». (Vergely, pp. 23-25)

Vergely n’est pas le seul philosophe à s’opposer à une vision négative de la signification de la souffrance. Faisant l’inventaire des philosophies de la douleur, Roselyne Rey, dans son Histoire de la douleur, invoque le nom de Montaigne (1533-1592) qui opposait l’eudémonisme, la quête du mieux-être, à une forme de stoïcisme pessimiste :

«En accordant ainsi que la douleur est le souverain mal de la condition humaine, et que, "l’extrême volupté ne nous touche pas comme une légère douleur", Montaigne définit une attitude philosophique peut-être plus proche de l’épicurisme que du stoïcisme, cherchant le souverain bien dans l’absence de douleur, dans cet état d’ataraxie qu’il appelle "indolence", plutôt que dans une jouissance active : "Le n’avoir point de mal, c’est le plus avoir de biens que l’homme puisse espérer", dit-il dans de nombreux passages, mais il est clair que jamais la réflexion sur la douleur n’entretient de rapports avec la doctrine chrétienne du péché. Cette méditation sur la douleur, ce face à face avec soi-même, dans l’authenticité et dans l’immanence, où tout simplement il n’y a pas de place pour la théologie, dont on peut soupçonner que pour Montaigne les réponses n’ont pas plus de force que celles des philosophes stoïciens, dès lors que l’individu est confronté à lui-même dans la solitude de l’expérience de la douleur et de la maladie, cette méditation donc ne peut se satisfaire du précepte de se raidir et de supporter. Lorsqu’il a fait intimement connaissance avec la douleur, il relègue du côté de la rhétorique et des acteurs le souci de la bonne contenance devant le "travail" du mal, tortures de la gravelle ou de la colique, se bornant à souhaiter, lui, l’amoureux de la vie, qu’il n’en vienne pas à désirer la mort, prenant ainsi ses distances avec les exemples d’héroïsme qu’il avait d’abord admirés. Pour Montaigne, il n’y a pas de honte à ce que la douleur s’exprime par la voix et les gestes et il définit une philosophie qui permette "ces plaintes volontaires au genre des soupirs, sanglots, palpitations, palissement que Nature a mis hors de notre puissance. Pourvu que le courage (cœur) soit sans effroi, les paroles sans désespoir, qu’elle se contente Qu’importe que nous tordons nos bras, pourvu que nous ne tordons nos pensées". Dans l’expérience de la douleur, la seule chose que Montaigne s’efforce de sauver, c’est la lucidité de la pensée, non parce qu’il dissocierait radicalement le corps de l’âme, mais parce que justement il sait à quel point l'entreprise est difficile, à quel point elle constitue œuvre de philosophie. Cette exigence, qui fait fond sur la nature, dans ses limites à la résistance comme dans ses pouvoirs, doit être mesurée à l’aune des souffrances concrètes que Montaigne évoque dans les Essais ou dans son Journal de voyage en Italie». (R. Rey. Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, col. poche, # 84, 2011, pp. 82-83).

La souffrance est savoir. Paradoxalement, la médecine ancestrale est née de ce rapport à la souffrance. La définition du mot médecine provient du latin medicina, qui signifie : art de guérir, remède ou potion, et qui est devenue la science et la pratique étudiant l’organisation du corps humain (l’anatomie), son fonctionnement normal (la physiologie) et cherchant à restaurer la santé par un traitement (une thérapie) et la prévention (prophylaxie) des pathologies. La médecine : art ou science? Ou plutôt, la médecine art et science, dans la mesure où à l’interprétation de la douleur s’ajoute une méthode empirique, théorique et pratique de l’action humaine sur les causes du malaise. C’est donc en partant de la souffrance que se sont développés les trois piliers de l’acte médical : la médecine, la chirurgie et la pharmacologie.

Un médecin italien, le docteur Arturo Castiglioni, auteur d’une somme d’histoire médicale en 1930, écrivait : «Née avec la première expression de la souffrance et le premier désir d’adoucir cette souffrance, devenue scientifique avec le premier besoin d’une explication des phénomènes se déroulant dans l’organisme et la première recherche, laborieuse, de l’esprit humain à ce sujet, elle a pour but suprême de réconforter ceux qui souffrent et de préparer en même temps, avec le perfectionnement de l’individu, le perfectionnement de la race, qui doit devenir meilleure et plus forte, plus apte à résister à la souffrance et à dominer le mal. Telle est la vérité que proclament le labeur constant et l’effort merveilleux qu’ont donné avec la même foi, avec le même amour, des temps les plus reculés jusqu’à nos jours, les savants les plus illustres comme les plus obscurs grégaires, afin de défendre l’homme contre tout ce qui menace sa santé, et tout ce qui trouble l’harmonie fondamentale tant de l’organisme individuel que de l’organisme collectif». (A. Castiglioni. Histoire de la médecine, Paris, Payot, Col. Bibliothèque médicale, 1931, p. 19).

La souffrance est salaire. Elle fait partie du prix que nous ayons à payer pour participer à cet organisme collectif. La vie en communauté comme en société repose sur des refoulements, des privations, des libertés entravées à l’expression de nos désirs et de nos angoisses. Cette souffrance provient de l’aliénation de l’individu à l’espèce, à la «race», à la communauté ou à la société, aux lois et aux interdits. Voilà pourquoi Sendrail écrit : «on peut croire que le mal enfonce sa racine dans l'être même du monde. Pour se réaliser, le monde a dû se séparer de son créateur. Le mal, c'est toujours une unité brisée. Plotin enseignait déjà que le mal s'identifie à l'existence des corps. Il affecte la totalité de l'univers matériel et de son histoire. La mort est partout dans le temps et dans l'espace. Mais il appartenait à l'homme d'acquérir la claire intuition de ce mal qui, dès ses commencements, était en lui. Avec l'hominisation naît la conscience du mal…» (M. Sendrail. op. cit. p. 9), D’où que…

La souffrance est aussi salut. C’est la felix culpa des catholiques. Un autre médecin italien, Guido Ceronetti, philosophe à ses heures, a publié dans un livre intitulé Le silence du corps, une série d’aphorismes dignes de La Rochefoucauld ou de Chamfort :

«La Rochefoucauld dit que la cruauté est mère de la maladie de la pierre. (Dans l'homme cruel, j'espère, non dans sa victime.)

Une civilisation se vantait d'avoir découvert et revendiqué la sainteté du corps. Honorait-elle ensuite cette sainteté découverte et revendiquée? Non, elle se contentait d'une canonisation écrite dans des milliers d'articles, de journaux et de livres. Sur la face du saint elle lançait vitriol et napalm.

L'excrément, tant qu'il est dans le corps, est accepté : il n'est pas séparé de l'unité du microcosme; isolé, il épouvante et répugne, à cause de l'odeur d'âme dénudée et anonyme qu'il exhale.

Au second livre des Maccabées, 7, 27, la mère dit à son fils qui va être immolé par Antiochus qu'elle l'a allaité pendant trois ans. Elle aggrave ainsi son martyre.

Les parties du corps où il y a le plus d'odeur sont celles qui renferment le plus d'âme. L'œil, qui est sans odeur, est miroir, non âme. Ajouter des parfums au corps, c’est ajouter de l’âme ou feindre d’en avoir, si elle manque, une. Les odeurs trop fortes nous sont devenues désagréables parce que l’excès d’âme est intolérable à mesure que l’animalité naturelle est refoulée et refrénée par la civilisation.

Dans deux tablettes babyloniennes il est prescrit de soigner le dément par le bûcher ou en l’enterrant vivant. L’hôpital psychiatrique et l’électrochoc, du coup, deviennent des remèdes pleins de pitié.

L’ignorance des maladies laissait un plus large espace aux consolations religieuses et aux réflexions morales; la connaissance, non du mystère de la maladie, mais d’une infinité de causes et de processus pathogènes (s’il est vrai que nous les connaissions) a supprimé presque tout ce qui rendait l’homme supérieur à la maladie et à ses souffrances, grâce à l’imagination et à la force morale qui, à présent, restent étouffées par une médecine mal apprise, un mal qui ronge et un esprit qui déprime. Nous voici abandonnés, sans paroles invincibles, ni petites ni grandes invocations, sans un Allah akbar! résurrecteur, l’Ordet de Dreyer, le Sénèque moral, ou notre propre recherche énigmatique d’une solution métaphysique entre les mains de techniciens de la médecine, qui font plus peur que la maladie, parce qu’ils lui sont inférieurs, qu’ils ne peuvent comprendre la douleur et versent sur un petit ennemi armé d’un bâton une tonne de TNT pharmaceutique, et se croient victorieux.

Découvrir que le médecin n’est pas un dieu fait souffrir, car nous ne parvenons pas à abandonner l’idée d’un dieu guérisseur au-dessus de nous». (G. Ceronetti. Le silence du corps, Paris, Albin Michel, rééd. Livre de poche, col. Biblio-essais, # 4089, 1983, pp. 44 à 46).

La médecine, quelle que soit son origine, devient alors une absolution de la faute morale comme la maladie est un produit de la rupture de l’équilibre qui est le bien-être individuel et collectif. On reconnaît là, côte à côte, le travail du saint thaumaturge et du médecin. À côté de l’invocation à sainte Cécile de Rome, il y a le travail de l’ophtalmologiste.

§ 2 L’Histoire de la médecine

L’histoire de la médecine est une histoire universelle. Elle est une démarche de l’humanité entière depuis les origines du monde et dans toutes les cultures et les civilisations vers un but unique, ramener la santé au corps souffrant d’un déséquilibre intérieur et/ou extérieur. Pour les historiens Bariéty et Coury : «Histoire et Médecine, ces deux mots réunis forment finalement une vaste gamme d’accords dont chacun a sa résonance particulière, une suite indéfinie de possibilités offertes à la recherche objective ou aux spéculations de l’exégèse et de l’analyse critique. Toutes s’effacent pourtant devant la plus attachante et la plus instructive d’entre elles : l’étude du développement de la pensée et des connaissances médicales au cours des âges. "L’histoire de la médecine, soulignait récemment Florkin, n’est pas seulement histoire : elle est aussi médecine"». (M. Bariéty et C. Coury. Histoire de la médecine, Paris, Fayard, Col. Les grandes Études historiques, 1963, p. 13).

L’historien Jean-Charles Sournia écrit dans son livre Histoire et médecine : «Même en notre siècle d’érudition, la plupart des histoires dont nous disposons sont des histoires nationales que l’on généralise à l’Europe. Pour un Allemand la chirurgie du XVIe siècle est dominée par Brunschweig, pour un Français par Ambroise Paré, pour un Anglais par Clowes; l’Anglais ignore Paré, et le Français pense que Paré a bénéficié d’une gloire universelle. Théophaste Bombast von Hohenheim, qui écrivait sous le nom de Paracelse, a connu une gloire incroyable pendant plusieurs décennies en Allemagne, en Angleterre et en Scandinavie, mais il n’acquit aucun renom en France, si bien que l’adjectif "bombastic", qui désigne en anglais un style ampoulé et redondant, n’a pas d’équivalent en français. Encore aujourd’hui trop d’ouvrages d’histoire de la médecine prouvent, par leur bibliographie unilingue, le manque de largeur de vues de leur auteur. Chacun a le droit d’écrire l’histoire de la médecine telle qu’elle s’est déroulée dans son pays, à condition qu’il n’en tire aucune extrapolation et n’en fasse pas un modèle unique en son temps ni universellement exemplaire. On ne saurait nier qu’existe une médecine occidentale; longtemps européenne, elle est maintenant pratiquée par de nombreux pays répartis sur tous les continents. Elle est fondée sur une certaine conception de l’observation de l’homme, sur une idée de la valeur de la vie, sur un mode de raisonnement scientifique. Mais cette médecine occidentale connaît cependant des variations importantes selon les mœurs de chaque pays, tellement la pratique médicale est liée à une société, à une langue, à un folklore, à un régime politique, à une histoire». (J.-Ch. Sournia. Histoire et médecine, Paris, Fayard, 1982, p. 243).

Voilà pourquoi tracer l’histoire de la médecine, même sommairement comme nous le ferons ici, nécessite des références à plusieurs sources qui sont d’origines occidentales peut-être, mais au moins de nationalités différentes : italienne, française, anglaise, américaine, québécoise, etc.

Ce qui fait surtout l’universalité de l’histoire de la médecine, ce sont les continuités qui s’inscrivent dans l’empirisme, la tradition et la transmission entre cultures et civilisations de longues pratiques qui se sont à peine transformées dans le temps. L’histoire de la médecine du docteur Bouissou évoque ainsi que parmi les chirurgie primitive, «un Somali… atteint d’une blessure à l’estomac par un coup de lance. Le médecin sorcier incise le ventre du blessé avec un coutelas bien aiguisé, parvient sur l’estomac et, utilisant des termites affamés, leur fait mordre les bords de l’estomac de leurs fortes pinces. Puis, d’un rapide coup d’ongle, sectionnant ventre et corselet, la tête du termite reste fixée, réalisant le plus merveilleux des points de suture. Cette technique très ancienne se retrouve d’ailleurs chez les Hindous de l’époque la plus reculée». (R. Bouissou. Histoire de la médecine, Paris, Larousse, rééd. Livre de poche, 1967, p. 16).

En 1967, lorsque je fus opéré pour une crise d’appendicite, à l’Hôpital de Saint-Jean-sur-Richelieu, on en était avant l’apparition de la carte d’assurance-maladie. Il fallait donc payer les frais d’hospitalisation et de chirurgie. Je n’avais que 12 ans alors. Comme mes parents avaient des moyens limités, aux nouveaux points fondants qui commençaient à apparaître, on préféra la vieille méthode des agrafes chirurgicales. Chaque agrafe avait une forme où à chaque extrémité on trouvait un croc réuni au milieu par une boursoufflure qui reprenait exactement la forme du termite antique.

Quoi qu’il en soit, Sournia nous rappelle que malgré l’universalité de l’objectif médical, aujourd’hui on ne peut ignorer les divers chemins empruntés par les différentes cultures vers cet objectif unique. C’est l’ethnomédecine qui domine les recherches actuelles de l’histoire de la médecine.

Dans un autre livre, qui est celui-là une véritable Histoire de la médecine, le même docteur Sournia écrit :

«Toute médecine, quelle qu’elle soit, s’inscrit donc dans des traditions et, en ce sens, est "traditionnelle".

D’autre part, des réserves peuvent être faites sur le terme "ethnomédecine" par lequel sont désignées les techniques médicales autres que la médecine occidentale. Si on nomme ethnie un groupe d’individus liés entre eux par la culture, la langue, les coutumes, alors on peut appeler toute médecine une ethnomédecine, en y incluant la nôtre.

Une telle précision se révèle nécessaire. Il est généralement admis que la médecine, d’abord magique puis religieuse, serait devenue peu à peu scientifique, c’est-à-dire résultant d’observations précises et rationnelles fondées sur l’expérimentation. Les auteurs divergent d’ailleurs sur la date de ce tournant. Les uns le situent au milieu du XIXe siècle, avec Claude Bernard, d’autres le placent au moment de la découverte de la bactériologie par Pasteur, d’autres enfin retiennent les années cinquante avec les progrès étonnants de la biochimie et de la génétique.

Ainsi, la médecine occidentale, considérée aujourd’hui comme la seule universelle, aurait été autrefois une ethnomédecine semblable à celles que pratiquent les pays en développement sans procédés d’observation ni rigueur expérimentale. De l’ignorance, nous serions passés à la connaissance par illuminations successives. Même si l’idée de cette progression assez soudaine reste respectable, on ne peut pour autant nier la valeur de méthodes plus primitives, abandonnées parce que dérisoires à nos yeux, alors que d’autres populations africaines ou andines les conservent. Elles représentent certainement les premiers stades embryonnaires d’une médecine qui deviendra rigoureuse, mais elles répondent néanmoins à une permanence de l’esprit humain et à une constance toujours actuelle de ses comportements.» (J.-Ch. Sournia. Histoire de la médecine, Paris, La Découverte, Col. Sciences humaines et sociales, # 41, 1997, p. 12).

À la fois art et science, ethnomédecine et histoire universelle, l’histoire de la médecine plonge ses racines dans le comportement même de la nature. Nous observons que s’il y a une lutte féroce dans la nature entre les espèces et les individus, chacun ressent les déséquilibres intérieurs ou extérieurs qui l’affectent. L’acte médical, avant d’être humain ou d’apparaître strictement humain, est inscrit dans la génétique des êtres vivants. Les êtres vivants se réparent tout seul. Maurice Bariéty et Charles Coury écrivent ainsi : «Le souci inné de soulager et de guérir, autrement dit de soigner, traduit un des aspects de l’instinct de conservation : celui de la préservation fonctionnelle. Il est aussi vieux que la maladie. Celle-ci, douleur ou infirmité, a affecté les animaux bien avant que ne soient les hommes : les vestiges d’une queue de dinosaure exhumés par Moody dans le Wyoming portent les marques d’une tumeur osseuse. Tous les êtres vivants obéissent à une impulsion naturelle qui les pousse à tenter de soulager leur mal ou celui de leurs semblables. Le quadrupède évite de faire porter son poids sur une patte brisée et l’oiseau met au repos son aile malade. Le fauve cherche à se débarrasser de l’épine ou de la flèche qui le blessent. Au cours de leurs vagabondages, chiens et chats sont habiles à sélectionner quelque herbe qui les purge et ils lèchent précautionneusement leurs plaies. Le singe débarrasse charitablement ses congénères des parasites qui les infestent. On prétend que la mangouste mordue par un cobra sait trouver d’urgence une plante antidote». (M. Bariéty et C. Coury. op. cit.  p. 25).

Transposée dans le monde humain, cette pratique instinctive conduit directement à l’invention de la pharmacopée. C’est ainsi que «l’homme primitif, ayant découvert très vite l’utilité ou la nocivité de certains végétaux, utilise déjà des plantes telles que Valériane, Camomille, Achilée, Lin, Pavot. Il utilise aussi des substances animales telles que les viscères, graisse ou sang de divers animaux. Les blessures sont soignées par application de capsules surrénales de gibier, riches en adrénaline à effet vaso-constricteur. Le règne minéral est également mis à contribution. Le sel sert à la cautérisation des plaies purulentes ainsi que certaines espèces de terres, l’argile par exemple. La découverte du feu permet de préparer des drogues plus riches en principes actifs : tisanes, décoctions. Les cendres de certaines plantes, riches en potasse, entrent dans la thérapeutique. Mais si la découverte du feu a permis d’extraire les principes curatifs des plantes, par le travail de la terre cuite et du verre, elle a également ouvert la voie à la chimie». (J.-Cl. Dousset. Histoire des médicaments, Paris, Payot, Col. Bibliothèque scientifique, 1985, p. 13).

C’est parce que la douleur est d’ordre naturel que l’histoire de la médecine est histoire universelle. Mais la médecine est aussi une histoire sociale du mal-Être, de la souffrance et de la douleur. Il incombe d’étudier la formation de la pensée médicale mais aussi de l’organisation institutionnelle et ses liens avec les Églises, les États, les structures économiques. C’est le but que s’est récemment donné Stanis Perez avec son étude Histoire des médecins. Artisans et artistes de la santé de l’Antiquité à nos jours. Un des constats important de Perez, c’est la fermeture sur elle-même de la profession médicale comme fonction sociale, fermeture qui se répète à l’intérieure de la discipline par son découpage en spécialisations exclusives. Plutôt que d’être un tout comme le rappelait nos historiens de la médecine, la réalité professionnelle a isolé le médecin du monde ambiant :

«Il incombe au médecin de transformer le quidam qui vient le consulter en patient, c’est encore lui qui choisit de le classer ou non parmi les malades (le diagnostic est une sentence redoutée, acceptée ou contestée). Mais l’inverse n’est pas complètement faux. L’obtention d’un diplôme ou l’ouverture d’un cabinet ne suffisent pas à faire un médecin. Il y a réciprocité, le malade fait aussi le médecin, même s’il peut se tromper et confondre le docteur et l’empirique, l’homme intègre et l’escroc. Pourtant, par le passé, la réussite des uns et l’échec des autres pouvaient rapidement et durablement inverser les rôles. Et dans les temps de forte mortalité, la tentation était grande de rejeter la médecine et son représentant attitré. Ce qui donnait raison au colporteur et à sa potion secrètement alcoolisée». (S. Perez. Histoire des médecins, Paris, Perrin, 2015, pp. 11-12).

D’où ces nombreuses caricatures du médecin à travers le théâtre et le roman depuis le XVIe siècle. Et les écrivains qui contribuèrent le plus à noircir la personnalité du médecin provenaient de ceux qu’on appelle les «évadés de la médecine» : «On peut en effet se demander dans quelle mesure la formation médicale d’un Gustave Flaubert, d’un Eugène Sue, d’un Arthur Conan Doyle, d’un Georges Duhamel, d’un Anton Tchékhov, d’un Axel Munthe, d’un Léon Daudet, d’un Louis-Ferdinand Céline ou d’un Somerset Maugham a pesé sur leur pensée, leur style ou leur conception de l’action dramatique, celle d’un John Keats sur son génie poétique, celle d’un George Clemenceau sur l’orientation et le comportement de l’homme politique. Un physicien tel qu’Édouard Branly dont la "cohéreur" a fait entrer la T.S.F. et la télémécanique dans le domaine des réalisations pratiques des explorateurs de la trempe de Jean Charcot ou de John Richardson, un conteur imaginatif comme Hans Andersen, un compositeur comme Alexandre Borodine, un sculpteur comme Paul Richer, doivent sans doute plus qu’on ne croit à leur qualité de médecin. Parmi toutes les disciplines de l’esprit, la médecine est en effet une de celles qui laissent l’empreinte la plus durable tout en ménageant les virtualistes les plus riches et les plus variées». (M. Bariéty et C. Coury. op. cit. pp. 12-13). Bref, le médecins peut s’évader de sa profession, mais la formation de son esprit, l’acuité de son regard, son empirisme vont se transposer dans son art, son style littéraire, son activité politique, ses travaux de physique ou de chimie, ses compositions musicales. Il n’y aurait pas d’évadés de la médecine s’il n’y avait pas cette fermeture sur soi qui a commencé à se produire au tournant du XIXe siècle et qui a affecté tous les corps professionnels en Occident.

L'Histoire de la médecine moderne de l'Américain R. H. Shryock montre combien les connaissances théoriques médicales au début du XIXe siècle ont évolué suite à des révolutions scientifiques successives. Comme cette image de la Renaissance montrant un cours d'anatomie dans lequel le maître, tout en regardant droit devant lui, est sensé décrire en citant Hippocrate et Galien, les sources antiques de la médecine scolastique, des organes que son assistant ne peut montrer en disséquant un cadavre parce qu'ils n'existent pas, les cours de médecine reposaient davantage sur la répétition d'un savoir obsolète que sur l'expérimentation et l'observation :

«En 1789, Benjamin Rush, le plus célèbre médecin américain de son temps, déclarait que toutes les théories médicales existantes étaient fausses. C'est pourquoi il se proposait d'élaborer "le système de médecine le plus simple et le plus conséquent que le monde eût connu jusqu'ici". Ainsi qu'on le constata peu de temps après, le nouveau système était basé sur une pathologie qui réduisait à une seule aussi bien toutes les maladies que toutes les thérapeutiques. Ce tour de force impressionna grandement les contemporains de Rush et contribua à convaincre son auteur d'avoir rendu à la médecine un service comparable à celui dont l'immortel Newton avait fait bénéficier la physique. "J'ai dit auparavant, déclara Rush à ses étudiants de Philadelphie, pleins d'admiration pour leur maître, qu'il n'existait qu'une seule espèce de fièvre au monde. Ne soyez pas surpris, Messieurs, suivez-moi bien et je vous ferai voir qu'il n'y a également qu'une seule maladie. La cause immédiate de toute maladie est une action irrégulière, convulsive ou faussée, intervenue dans la partie du corps affectée. Ceci est un résumé concis de ma théorie des maladies… Je vous invite, Messieurs, à l’approuver ou à la rejeter dès à présent, à un stade initial."

La plupart des élèves n’eurent pas d’objections; ils se dispersèrent sur le territoire des États-Unis, mettant en application les héroïques méthodes de traitement déduites de la doctrine de Rush. Ces méthodes consistaient principalement en saignées et purges, qui étaient censées réduire "l’action convulsive" par le processus de "déplétion", euphémisme pour "épuisement". Si l’on admet qu’elles étaient bonnes à quelque chose, ces thérapeutiques étaient littéralement "bonnes pour toutes choses qui faisaient mal", car, par définition, c’étaient les mêmes choses qui faisaient mal à tout le monde…»

On le voit, la saignée et la purge du bon docteur Rush appartenaient encore aux médecins moqués par Molière, ce qui explique peut-être le succès de la théorie moniste du docteur Rush partout en Europe. Mais…

«…quelque trente ans plus tard, un remarquable médecin américain de la génération suivante entreprit de réévaluer les théories de Rush. Le résultat fut ahurissant. "Il est permis d’affirmer avec certitude, écrivait Elisha Bartlett en 1843, que, dans les vastes limites de la littérature médicale, on aurait peine à trouver autant de pages contenant un amas aussi considérables et une variété aussi riche de non-sens complets et d’absurdités inqualifiables." On imagine difficilement renversement plus soudain et plus radical d’un courant scientifique. Glorifié par sa génération, Rush fut répudié par la génération suivante. Le revirement fut tel qu’on est tout naturellement amené à en chercher l’explication. Quel changement profond était-il donc intervenu dans l’esprit général de la science médicale pour que l’apologie de Lettsom fit place en si peu de temps à la condamnation totale de Bartlett?

Le fait est que Rush eut la malchance d’être l’un des derniers représentants d’une médecine non entièrement dégagée de la tradition médiévale, alors que la génération suivante assista à la métamorphose qui fit de cet art une science moderne. La répudiation de plusieurs autres sommités médicales, et des théories dont elles avaient été les protagonistes, se produisit à la même époque un peu partout en Europe…» (R. H. Shryock. Histoire de la médecine moderne, Paris, Armand Colin, 1956, pp. 9-10).

Depuis la Renaissance, coexistait ainsi une médecine faite de rhétoriques et de mimétisme des Anciens et une médecine empirique, remontant souvent aux origines des temps, pratiquée dans les campagnes et souvent imbus de religions, de magies et de superstitions. La nouvelle médecine qui voulait reposer sur des critères épistémologiques plus solides trouva devant elle des résistances de part et d'autres. Parfois les professeurs et même les étudiants en médecine durent recourir à des stratagèmes pas très légaux pour contourner les limites imposées par la morale religieuse ou les lois criminelles au développement d’une nouvelle médecine audacieuse.

C’est dans ce contexte que l’on retrouve les fameux résurrectionnistes, ces visiteurs de la nuit qui hantaient les cimetières afin de déterrer les cadavres ensevelis le jour même pour les vendre à des médecins ou des facultés de médecine. Jusqu’alors, seuls les cadavres d’itinérants non identifiés étaient fournis aux écoles de médecine, mais ce n’était pas suffisant. C’est alors que se produisit l’une des anecdotes les plus fameuses qui nous est racontée dans l’Histoire de la médecine du britannique Kenneth Walker :

«Au XIXe siècle, la difficulté de se procurer des cadavres pour la dissection restait considérable, même si la nécessité d’étudier l’anatomie était mieux comprise. La où la demande est suffisamment grande, on trouve toujours moyen de gagner de l’argent, et en 1827 deux habitants d’Edimbourg, William Hare et William Burke, s’associèrent pour rassembler des cadavres à fournir aux anatomistes. Les affaires de ces deux entreprenants individus connurent un début assez lent, et ne comportèrent au début rien de plus grave que certaines tractations pas trop honnêtes avec certaines autorités locales. Mais un jour, un des hôtes de l’asile paroissial de clochards, vint à mourir. Les autorités envoyèrent un cercueil, afin de procéder à la mise en bière du défunt. Hare et Burke remplirent le cercueil de tan, pour vendre ensuite le cadavre au Dr Knox, de l’École d’Anatomie d’Edimbourg. Personne n’eut à souffrir de cette petite malversation, et messieurs Hare et Burke furent ravis d’empocher la somme, rondelette à l’époque de sept livres et demie.

Tout le monde s’étant montré très satisfait de la transaction, d’autres cadavres furent amenés, la nuit tombée dans la célèbre École d’Anatomie susdite. Tout aurait pu continuer ainsi, si l’ambition de Hare et de Burke s’était limitée à vendre des clochards, dont la disparition n’aurait sans doute jamais attiré l’attention. Mais le jour où le prix des cadavres étant monté à dix livres pièce, un anatomiste se déclara disposé à en acheter autant qu’on lui en apporterait, la tentation devint trop forte pour les deux associés. Après la disparition soudaine de Mary Paterson, une prostituée bien connue à Edimbourg, suivie de celle de "Daft Janie" (Jeannette l’innocente), silhouette tout aussi connue des trottoirs de la capitale de l’Écosse, une enquête fut ordonnée, enquête qui se termina par l’arrestation des deux compères, Hare se hâta sous promesse de pardon de témoigner contre son complice, qui fut pendu haut et court». (K. Walker. Histoire de la médecine, Verviers, Gérard & Cie, Col. Marabout Université, # 11, 1962, pp. 200-201).

Des faits semblables se déroulèrent partout à l’époque, y compris au Québec. Durant l’hiver 1837, à la suite des troubles, des étudiants de médecine retirèrent le cadavre d’un soldat anglais des eaux glacées du Richelieu et l’emmenèrent à leur école de médecine.  Encore, vers 1966, à Montréal, la célèbre chaîne de musées de cire Tussaud avait ouvert une succursale à Montréal, sur Sainte-Catherine près de Drummond. Rien à voir avec le musée Grévin. Les statues de madame Tussaud étaient de véritables œuvres d’art et, sans doute est-ce pour cela qu’il n’attira pas longtemps une forte clientèle. Bref, lorsque le spectateur descendait l’étroit escalier qui donnait au sous-sol des scènes d’horreur, il se retrouvait devant une évocation de Burke et Hare sortant un cadavre d’une tombe, la nuit. C’était une scène digne des films de l’époque avec Peter Cushing! Quoi qu’il en soit, une telle anecdote suffit à montrer que le vieil humanisme de la Renaissance, dans lequel le respect des cadavres confinait au sacré, se voyait écarté de l’éthique professionnelle médicale. La question est d’importance pour mesurer les rapports entre la médecine et la morale sociale. L’Histoire de la médecine de l’historien allemand Charles Lichtenthaeler tente de donner une explication à cette évolution : 

«Vous allez vous demander maintenant comment les choses ont pu en arriver là et pourquoi on n’est pas intervenu à temps pour prévenir ce mal. […] Deux facteurs concomitants nous permettront de mieux comprendre une telle incurie.

D’abord, cette évolution si lourde de conséquences a commencé très lentement. Les premiers progrès de la médecine moderne, surtout théoriques, n’ont que peu influencé la pratique. Physiologie et pathologie étaient au premier plan, aussi les dangers latents de cette orientation étaient au premier plan, aussi les dangers latents de cette orientation "naturaliste" n’ont-ils pas été décelés, ou, s’ils l’étaient, on les a sous-estimés. On regardait l’avenir avec enthousiasme et une totale assurance. En outre, les chercheurs, cliniciens et praticiens du XIXe siècle étaient en majeure partie des hommes cultivés. En tant que scientifiques, ils s’en tenaient au principe devenu déterminant dans l’école de Johannes Müller : "Rien que des faits et le moins possible de réflexion". Mais, humanistes dans la vie courante, ils s’étaient forgé leurs propres conceptions sur le monde. Ils ne connaissaient guère de difficultés professionnelles; personne ne se doutait qu’un jour elles grèveraient la pratique de leur art.

Puis il se produisit ceci : la culture humaniste fut négligée, voire abandonnée, tandis qu’au contraire les fondements matérialistes de la médecine apparaissaient de plus en plus nettement dans le diagnostic et la thérapeutique. L’art de guérir prit un caractère surtout technique et les médecins désapprirent à penser, à réfléchir. Aussi, quand les premières tensions se firent sentir, nos prédécesseurs ne furent-ils pas en mesure de les affronter et de les maîtriser. C’est seulement alors qu’ils remarquèrent qu’il y avait dans la médecine des aspects professionnels et non pas seulement scientifiques et éthiques. Notre profession perdit là une partie de son autorité, malgré les progrès réalisés, malgré les opérations à cœur ouvert. Ces faits ne s’excluent pas, bien au contraire, ils s’éclairent et s’expliquent mutuellement. L’avance scientifique fut payée par une régression professionnelle, ce qui confirme d’ailleurs une loi de l’histoire : les grands progrès sont unilatéraux». (C. Lichtenthaeler. Histoire de la médecine, Fayard, 1978, p. 31).

On aurait tort de croire que cette prise de conscience n’ait été effectuée que tard dans le XXe siècle. Dès 1930, Arturo Castiglioni écrivait : «La législation sociale de ces dernières années, qui marque un progrès véritable dans le domaine de la prévention, porte toutes les traces de la pensée médicale de laquelle il s’est inspiré. La reconnaissance des rapports existant entre la pathologie et la situation économique et sociale, la lutte contre les maladies professionnelles et les accidents, toute la grande organisation des améliorations sanitaires actuelles, enfin l’étude des relations qu’il y a entre les affections psychiques et la criminalité, marquent autant d’étapes décisives et mémorables dans l’exercice de l’action de la pensée médicale sur la législation sociale. Voici donc que commence de notre temps à s’imposer une conception particulière de la santé publique comprise dans un sens plus large et ayant un champ d’action tous les jours plus vaste. Voici donc cette pensée médicale jadis confinée dans les débats philosophiques, dans les cliniques et dans les laboratoires faisant une entrée triomphale dans les assemblées législatives». (A. Castiglioni. op. cit. p. 17). D’un côté, la reconnaissance sociale et le pouvoir politique des médecins s’imposaient à l’ensemble de la société, mais d’un autre côté, la forclusion professionnelle campait les médecins dans des interprétations essentiellement mécaniste du déséquilibre organique. C’est ainsi qu’ils en vinrent à ignorer la souffrance, la douleur et le mal. La médecine se déshumanisait au même rythme qu’elle progressait théoriquement, pratiquement et techniquement.

À la fin de son Histoire culturelle de la maladie, Marcel Sendrail confirme le constat de Lichtenthaeler. La déshumanisation de la médecine urbaine et professionnelle contraste avec les médecines naturelles, souvent holistiques, imbues de traditions réfutées par les professionnels. Sendrail, se penchant sur la maladie mentale, maladie de civilisation si on peut la qualifier ainsi, oppose ainsi les modes de santé des deux approches :

«D’une manière concrète : nous voici dans le monde rural, soumis à un rythme, plongé dans ses relations simples, directes, d’une société peu nombreuse dont la vie et les travaux ne font qu’un avec la nature qui l’entoure. Il est clair que cette société est très tolérante et accepte facilement les petits débiles qui trouvent un travail adapté à leurs moyens faibles, des petits déviants, des névroses, voire des psychoses non décompensées que chacun intègre dans la famille, dans le hameau ou le village. Cette société rurale traditionnelle ne songe guère à faire appel au médecin et à la médecine : elle règle elle-même les problèmes qui lui paraissent ne pas relever de la science ni de la médecine, mais sont simplement de la nature des choses. Et ces troubles ne sont pas médicalisés et par conséquent ne sont pas tenus pour des maladies. Seules les formes graves imposent l’isolement et encore la création des asiles psychiatriques est-elle fort tardive et ce ne sont que les fous, les agités et les malades dangereux que l’on isole ainsi.

Cette société tolérante et archaïque a disparu. Le monde moderne, urbain, technique, organisé, scolarisé, est devenu au contraire tout à fait intolérant, incapable d’accepter, d’intégrer ceux qui n’ont pas su se couler dans le modèle strict que la société propose, impose. Le petit débile, l’inadapté scolaire ne sera dans ce monde qu’un manœuvre, un raté, un chômeur. La société ne peut se désintéresser de ces malheureux qui deviennent d’autant plus nombreux que les exigences scolaires, professionnelles et sociales deviennent plus dures. L’appréciation de cette inadaptation scolaire, qui précède l’inadaptation  professionnelle et sociale, devient l’affaire des techniciens de la vie et de la médecine scolaire ou de la vie professionnelle. Toutes ces déficiences entrent dans le domaine élargi de la médecine de la santé mentale». (M. Sendrail. op. cit. pp. 433-434).

Il serait inutile de se demander si la déshumanisation de la médecine professionnelle provient de l’évolution du contexte social de la civilisation occidentale ou si l’évolution du savoir médical a contribué activement à cette déshumanisation. Plutôt que de jouer au jeu de l’œuf et de la poule, il serait plus acceptable de considérer cette évolution concomitante des mœurs, de la profession médicale et des valeurs de nos sociétés, ainsi que des moyens de contrôle de l’État et des institutions, ce que le philosophe Michel Foucault appelait le développement de la technique politique du corps.

Je n’ai pas ici abordé l’histoire de la médecine québécoise, nous le ferons à une autre occasion. Son historiographie est en pleine explosion et l’avenir nous promet de belles trouvailles. Jacques Bernier a publié une brochure à la Société historique du Canada, Maladies, Médecine et Société au Canada : aperçu historique, (Ottawa, Société historique du Canada, Brochure # 63, 2003). Les Cahiers d’Histoire de Québec ont publié, sous la direction de Sylvio Leblond, Trois siècles de médecine québécoise, (Québec, Société historique de Québec, Cahiers # 22, 1970), enfin, beaucoup plus récemment, deux ouvrages forment une Histoire de la médecine au Québec : d'abord, de Rénald Lessard, Au temps de la petite vérole : la médecine au Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles, (Québec, Septentrion, 2012) et de Denis Goulet et Robert Gagnon, Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000, (Québec, Septentrion, 2014). Enfin, pour une synthèse rapide, l’Histoire de la santé au Québec de François Guérard publiée chez Boréal dans la collection Boréal Express, # 15, 1996


Bibliographe

M. Bariéty et C. Coury. Histoire de la médecine, Paris, Fayard, Col. Les grandes Études historiques, 1963.
J. Bernier. Maladies, Médecine et Société au Canada : aperçu historique, Ottawa, Société historique du Canada, Brochure # 63, 2003.
R. Bouissou. Histoire de la médecine, Paris, Larousse, rééd. Livre de poche, 1967.
A. Castiglioni. Histoire de la médecine, Paris, Payot, Col. Bibliothèque médicale, 1931.
G. Ceronetti. Le silence du corps, Paris, Albin Michel, rééd. Livre de poche, col. Biblio-essais, # 4089, 1983.
J.-Cl. Dousset. Histoire des médicaments, Paris, Payot, Col. Bibliothèque scientifique, 1985.
D. Goulet et R. Gagnon, Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000, Québec, Septentrion, 2014.
F. Guérard. Histoire de la santé au Québec, Montréal, Boréal, Col. Boréal Express, # 15, 1996.
S. Leblond (éd.), Trois siècles de médecine québécoise, Québec, Société historique de Québec, Cahiers # 22, 1970.
R. Lessard, Au temps de la petite vérole, Québec, Septentrion, 2012.
C. Lichtenthaeler. Histoire de la médecine, Fayard, 1978.
S. Perez. Histoire des médecins, Paris, Perrin, 2015.
R. Rey. Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, col. poche, # 84, 2011.
M. Sendrail. Histoire culturelle de la maladie, Toulouse, Privat, 1980.
R. H. Shryock. Histoire de la médecine moderne, Paris, Armand Colin, 1956.
J.-Ch. Sournia. Histoire de la médecine, Paris, La Découverte, Col. Sciences humaines et sociales, # 41, 1997.
J.-Ch. Sournia. Histoire et médecine, Paris, Fayard, 1982.
B. Vergely. La souffrance, Paris, Gallimard, Col. Folio-essais, # 311, 1997.
K. Walker. Histoire de la médecine, Verviers, Gérard & Cie, Col. Marabout Université, # 11, 1962.

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