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samedi 23 juin 2012

1812, ou comment célébrer a needless war


1812, OU COMMENT CÉLÉBRER A NEEDLESS WAR



CÉRÉMONIES CONTESTÉES ET CONTESTABLES

Le gouvernement du Canada dépenserait cette année 28 millions de dollars, dans un contexte dit de «budget d’austérité» à l'origine du vote de cette monstruosité qu'est la loi omnibus, dite loi-mammouth, pour célébrer le bicentenaire de la guerre de 1812 qui opposa le Canada, en tant qu’Amérique du Nord britannique, aux États-Unis d'Amérique. Bien sûr, les historiens se sont sentis insultés dans la mesure où les budgets à la conservation des archives, à la recherche et à l’enseignement de l’histoire sont toujours victimes des couperets des ministères, alors que pour cultiver l’histoire-spectacle, l’exotisme temporel, le tourisme blasé, les Parcs du Canada - en fait ceux de l’Ontario - vont présenter des re-anactments des différents épisodes de cette guerre qui fut, en fait, moins un affrontement qu’une série de coups d’échecs entre troupes britanniques et troupes américaines.

La justification en a été donné par le ministre de Patrimoine Canada, le sympathique James Moore qui a lancé le tout au site historique national de Fort York, à Toronto. Pour lui, qui transmet la version officielle du supra-historien Stephen Harper, la guerre de 1812 fut un «moment décisif de notre pays». Le ministre tient particulièrement à rappeler que ce sont «les États-Unis [qui] ont déclaré la guerre au Canada», ce qui est historiquement impossible puisque le Canada n’existait, sur le plan international, qu’en tant que colonie britannique. C’est donc à l’Angleterre que le gouvernement de Washington déclara la guerre de 1812 et non au Canada! «Il aura fallu les efforts conjoints des soldats britanniques, des milices canadiennes francophones et anglophones, et des Canadiens autochtones pour contrer l’invasion des Américains et défendre le Canada». Évidemment, dans ce jeu d’échecs, les coups procédaient par rivalités vengeresses. La marine britannique, dotée par son gouvernement d'un droit de visite abusif des navires américains, enrôlait de force ses marins, pratiquant ainsi de véritables enlèvements dans le contexte où l’effort ultime devait être porté contre le Blocus continental de Napoléon dont l'armée, en cette année 1812, allait revenir complètement désarticulée de la désastreuse campagne de Russie. En réplique, les Américains, s'inspirant de la première invasion du Canada, celle de 1775, se portèrent sur les frontières britanniques qui leur étaient accessibles, nourrie de l'idée de s'approprier la colonie afin de faire «un continent, un pays», America. Aussi, les War Hawks de la politique américaine poussèrent-ils le président Madison, qui venait de succéder à Jefferson, de s’engager dans cette guerre de conquête, la première véritable guerre faite en vue de s’approprier un territoire étranger et qui devait mieux réussir plus de trente ans plus tard, lorsqu’à l’issue de la guerre avec le Mexique, les Américains raflèrent 40% du territoire mexicain comprenant outre l’Arizona et le Nouveau-Mexique, la Californie où, quelques années plus tard, les mines d’or devaient faire la richesse!

Dans le conflit, les Américains prirent d’abord York, alors capitale du Haut-Canada (et non du Canada) et l’incendièrent. Pour se venger, les Britanniques, un an plus tard, prirent Washington et mirent le feu aux nouveaux édifices du gouvernement, y compris la Maison-Blanche d’où les Madison s’enfuirent, Dolly, la charmante épouse du Président (on en fait depuis des poupées), apportant sous le bras le célèbre tableau de George Washington peint par Gilbert Stuart et que l’on peut voir reproduit sur les billets de $1.00. C’est dans ce contexte de guerre que le jeune Francis Scott Key, prisonnier sur un navire britannique, composa The Star-Spangled Banner, poème racontant le bombardement du fort McHenry dans le port de Baltimore. En 1931, on adopta ce chant comme hymne national américain et le premier vers du poème de Key, "Oh, say can you see through the dawn's early light" est devenu le célèbre «Oh, say can you see by the dawn's early light» que les Canadiens peuvent entendent au début de chaque partie de hockey, de baseball ou de football américaine et qu’ils connaissent sans doute mieux que leur Ô Canada!

Moore, bien sûr, multiplie les «raisons» qui justifient les $28 millions de beaux dollars du Dominion perdus en hommage à l’aventure de 1812. Outre «la défense du Canada» et cette sottise qui fait beaucoup rire, qu’en triomphant des Américains, le Canada a assuré la survie de fait français au Canada, alors que le précédent gouverneur, Craig, avait chauffé l’idée de l’union dans la perspective d’assimiler totalement la population francophone, ce dont j’ai discuté ailleurs, le ministre ajoute : «Notre succès a jeté les fondations de la Confédération et de l’émergence de notre pays en tant que nation libre et indépendante en Amérique du Nord».

Si les États-Unis sont véritablement les agresseurs dans cette histoire, on devrait s’attendre à un enthousiasme semblable de l’autre côté de la frontière. Or, tel n’est pas le cas. Même les petits Américains qui, la main sur le cœur, chaque matin en classe entonnent le Oh, say can you see by the dawn's early light, ignorent que ce chant fut composé dans le contexte d’une guerre que leurs manuels désignent comme une nedless war, une guerre inutile. Inutile pour les Américains, inutile en fait aussi pour les Canadiens, même si, a posteriori, on peut lui attribuer le salut du Canada et le projet confédératif! En fait, à sonder les cœurs et les reins de beaucoup de conservateurs, un grand nombre souhaiterait sans doute que cette guerre fut perdue, ce qui ferait d’eux d’authentiques électeurs républicains.

En effet, les Américains ne célèbreront pas plus qu’il ne faut cette guerre de 1812. Les Canadiens sont beaucoup plus pressés de célébrer le bicentenaire de cette inutile guerre que les descendants de ceux-là même qui la lancèrent; une guerre qui devait, tout comme pour le Canada, assumer leur autonomie face aux autres puissances. La guerre de 1812 mena en fait directement à la Déclaration de Monroe qui fut édictée sous la présidence du successeur de Madison et qui signifiait, pour les ambitions européennes, que les affaires d’Amérique concernaient strictement les intérêts américains. C'est l'esprit de 1812 encore, et leurs animateurs toujours vivants, qui s'engagèrent dans la politique impérialiste du Manifest Destiny et alimenta les raisons de faire la guerre au Mexique. Lors de l'autre Guerre du Mexique, celle menée par la France au moment où les États-Unis étaient encore occupés par leur Guerre civile entre 1861 et 1865, les Français furent sommés de quitter le territoire mexicain et d’y laisser leur empereur fantoche, Maximilien de Habsbourg, se faire fusiller par les troupes de Juarez. Évidemment, personne ne songea à considérer que tous ces événements tragiques découlaient directement de l’affrontement et de la semi-victoire américaine au traité de Gand de 1814.

Les Américains, comme je l’ai dit, perçoivent donc autrement les effets de la Guerre de 1812 : «Canadians, whose forebears helped repulse several U.S. invasions in 1812, regard the war...as a crucible of national identity», affirme Rick Hampson d’USA Today. «Americans, on the other hand, are familiar with the 1959 hit song The Battle of New Orleans and have a vague image of Dolley Madison fleeing the White House ahead of torch-brandishing Royal Marines with a portrait of George Washington under her arm». L’équivalent, pour le Canada, c’est la poignée de main entre le général britannique Brock et le chef des Shawnees, Tecumseh, alliés contre un ennemi commun des mains desquels ils devaient périr tous deux. À Dolly Madison fuyant avec le tableau, les Canadiens opposent Laura Second, traversant les lignes ennemies déguisée en fermière allant traire ses vaches pour informer le général Fitzgibbon que les Américains attaqueraient à Beaver Dams. Depuis, les chocolats Laura Secord, si délicieux, si onctueux, si… enfin, ont effacé de la mémoire de la plupart des Canadiens l’acte guerrier de cette Madeleine de Verchères anglophone. Jordan Chittley, du Daily Buzz, rapporte les résultats d’un sondage qui montre que 17% des Canadiens sentent que la Guerre de 1812 fut la guerre la plus importante dans la formation de l’identité nationale canadienne, alors que seulement 3% des Américains considèrent la Guerre de 1812 ayant eu des effets identiques sur leur nation. Les historiens partagent une indifférence semblable, sinon un mépris certain pour la Guerre de 1812. Chittley cite encore Jerald Podair, professeur à la Lawrence University au Wisconsin, qui affirme au Los Angeles Time «It's just a hodgepodge of buildings burning, bombs bursting in air and paintings being saved from the invaders, all for a vaguely defined purpose». Autant dire, une querelle de mouches. L’explication nous ramène toujours au sobriquet de la needless war, parce qu’aucun des deux partis ne gagna véritablement quoi que ce soit de tangible sur le champ de bataille. Ni territoires, ni frontières, ni ransons, rien. À la gloire posthume de Brock et Tecumseh, les Américains eurent le général William-Henry Harrison qui gagna l’escarmouche de Tippecanoe, ce qui forma son jingle lors de l’élection présidentielle de 1840: Tippecanoe and Tyler too. Un mois après son installation à la Maison-Blanche, il décédait.

«Canadians are sure they won the War of 1812, Americans are pretty sure, and the British never heard of it», dit Jim Hill de «Niagara Parks Commission to USA Today. Apparently, the British sent their B team because they were preoccupied with a war in Europe against Napoleon». Pour sûr, la guerre en Europe importait plus aux Britanniques que les querelles de frontières avec les Américains, d’où l’importance des milices canadiennes des deux groupes ethniques et leurs alliances avec les autochtones que souligne le ministre Moore. On le voit encore avec le fait que le Prince Charles n’a pas attendu un mois pour venir célébrer la Guerre de 1812 avec Harper. Tout ça, pour les Britanniques, est sans la moindre signification, et encore moins non traductible en termes de moralisation historique. Il est vrai que les raisons du déclenchement de cette guerre sont difficiles à cerner : la protestation des Américains contre l’enrôlement forcé des marins par les capitaines britanniques, ou l'entrave du libre commerce entre les deux pays? Les querelles entre pionniers et autochtones dans l'Ouest? Bref, les re-enactments de la Guerre de 1812 joués au Canada mettront des citoyens canadiens dans les uniformes de l’armée américaine, tant les Américains ne semblent pas intéressés à se joindre aux «armées de théâtre» de leur voisin du nord!

Cette guerre fut tellement sotte qu’elle se termina par le carnage le plus abominable, deux semaines après la signature du traité de paix. C’est la célèbre bataille de la Nouvelle-Orléans, le 8 janvier 1815, où le général Pakenham, beau-frère de Wellington, fut tué avec une bonne partie de son armée de débarquement par les troupes américaines du jeune Andrew Jackson, appuyé sur la guérilla navale du pirate français Jean Lafitte, habitué à écumer les eaux du Golfe du Mexique. À la fin de la journée, les Britanniques dénombraient 2 042 victimes : 291 tués (y compris les généraux Pakenham et Gibbs), 1 267 blessés (dont le général Keane) et 484 capturés ou portés disparus, alors que les Américains avaient eu 71 victimes : 13 morts, 39 blessés et 19 disparus. Ainsi, aux yeux des Américains, la victoire retentissante de la Nouvelle-Orléans effaça le reste de la guerre livrée à la frontière Canado-américaine. Jackson eut une carrière fulgurante qui, après la conquête de la Floride arrachée aux Espagnols, la déportation des Séminoles et la conquête de la Maison-Blanche en 1828, installa un système de corruption politique qui porte pudiquement le nom de démocratie jacksonienne.

Il va sans dire, vu l’intérêt médiocre partagé à propos des objectifs et des résultats de cette guerre, que les $ 28 millions de dollars gaspillés par le gouvernement fédéral sont injustifiables devant la crise financière qui paralyse les universités et les instituts d’histoire qui font un travail plus sérieux que se déguiser sous un habit rouge en faisant rebondir sa bédaine de bière sur la selle d’un cheval ou en portant un képi carré qui va rouler par terre lorsque le figurant s’enfargera dans son pantalon à sous-pieds comme en portaient les officiers britanniques de l’époque. Sans oublier ceux qui se piqueront avec une baïonnette ou essaieront de cruiser l’interprète de la Laura Secord du jour. Outre la propagande politique pro-belliqueuse du gouvernement Harper, la Guerre de 1812 reste un épisode de l’histoire ontarienne beaucoup plus que de l’ensemble du Canada. Aucun combat livré durant cette guerre n’a une portée significative aussi importante que la bataille des Plaines d’Abraham, de Ypres durant la Première Guerre mondiale, ou du Monte Cassino en 1943 pour les combattants canadiens. Seuls les historiens militaires se sont intéressés à cette guerre. L’œuvre de référence reste le gros bouquin de George F. G. Stanley, qui ne concerne que les opérations terrestres, alors que les opérations maritimes furent souvent plus importantes (sur les lacs Ontario et Érié, le lac Champlain, sur la côte Atlantique). L’ouvrage du Stanley analyse le Guerre de 1812 du point de vue canadien, mentionnant au passage la désastreuse bataille de la Nouvelle-Orléans qui n’entre pas dans la marge de ses travaux, indiquant ainsi à quel point la Guerre de 1812 célébrée par les Canadiens n’est pas la guerre anglo-américaine négligée respectivement par les Britanniques et les Américains.

MAIS POURTANT…

Si les chiffres recueillis par le sondage rapporté plus haut indiquent que seulement 17% de la population canadienne considère la guerre de 1812 comme décisive pour l’unité nationale, dans quelle proportion les Canadiens se souviennent-ils que leur pays fut en guerre avec les États-Unis entre 1812 et 1814? Moins de 50%? C’est peut-être même là un chiffre exagéré compte-tenu, comme le rappelle une historienne de l’Université d’Ottawa, que dans un manuel d’histoire du Canada, la guerre de 1812 se déroule sur deux pages et demie, dont l’une est entièrement occupée par une carte des opérations militaires. L’invasion américaine de 1775 occupe une place plus importante dans l’histoire du Québec car, après l’occupation de Montréal et de Trois-Rivières, les deux troupes américaines firent leur jonction devant Québec et furent repoussés par les défenseurs canadiens de la capitale menés par le gouverneur Carleton. Mais l’importance de l’événement tient moins à sa valeur militaire qu’au fait que les Canadiens se laissèrent peu séduire par le lyrisme d’un Benjamin Franklin appelé à convaincre les Canadiens de s’unir à la cause de l’indépendance américaine. Tout ce beau monde repartit au printemps 1776, avec armes et bagages, n’entraînant avec eux que quelques collaborateurs douteux qui les avaient un peu trop chaudement accueillis lors de leur passage l’année précédente. Le fait que Fleury Mesplet, un Français protestant amené avec les Américains, resta au Québec et développa la presse à journaux demeure sans doute l’apport le plus important de cet événement. À côté de cela, 1812 n’a pas apporté grand chose de plus sinon que les Canadiens, avec le corps des Voltigeurs dirigé par Salaberry, stoppa l’avance de l’armée américaine de Hampton à Châteauguay. L’image d’Épinal a conservé le souvenir de ce Léonidas québécois, sabre levé, juché sur un tronc d’arbre. Il est douteux que les jeunes Québécois sortis des écoles depuis 20 ans, aient conservé ce souvenir intact qui ne fait qu’affleurer à la surface de la conscience historique une fois l’année scolaire terminée. Et même dans les cours universitaires, ce fait n’existe virtuellement pas. Après tout, Salaberry appartenait davantage à l’armée britannique avec laquelle il servit partout, aux Antilles, aux Pays-Bas, en Sicile, en Irlande, enfin seulement au Canada. Lié à la seigneurie de Rouxville, après Châteauguay, il alla s’installer à Chambly où il mourut. Héros, peut-être, mais il est douteux qu’il ait entretenu avec la population québécoise des relations aussi intimistes que certains lui attribuent. Par sa vie, Salaberry était plus un Anglais, comme les seigneurs du nouveau régime qui avaient épousé des filles de seigneurs de la Nouvelle-France, qu’un Canadien, et encore moins un Québécois!

Pourtant, sa figure héroïque participait de celle des Anciens Canadiens, de Philippe Aubert-de-Gaspé, père (1863). De là, elle passa aux manuels scolaires plus que chez les historiens qui négligeaient, jusque dans les années 60 du vingtième siècle, la période qui suivit la Conquête. Pour revenir à ma propre formation de la conscience historique, c’est dans le troisième manuel d’histoire du Canada de Laviolette, vers l'âge de neuf ans, que je fus initié au fait d’armes de Châteauguay. Une texte, truffé d’images, placé entre celui consacré à Carleton et l’autre à La Fontaine, avait pour but de confirmer ce que le Ministre Moore affirmait, que ces trois héros post-conquète furent les sauveurs du fait français au Canada!

Il faut lire le récit qu’en donne Guy Laviolette, historien patenté du Conseil de l’Instruction Publique en 1952 :


 
 
 

La morale de l’histoire est donc assez simple: «trois cents» Canadiens-Français, autour d’un Léonidas vainqueur, font de la bataille de Châteauguay l’un de ces faits d’armes qui, avec la défaite des Américains devant Québec en 1775, rachètent la défaite militaire de Québec de 1759. Les valeurs patriotiques et bellicistes des Canadiens-Français sont remis de l’avant, et plus que la reconnaissance, c’est la fierté qui est affichée dans le manuel de Laviolette. Plus que le grand héros spartiate de la Grèce antique, le Léonidas québécois est sorti non seulement vainqueur mais vivant d'un affrontement qui reprend l'icône biblique de David et Goliath (le géant sorti des troupes américaines). Ce genre de discours ne passe plus aujourd’hui, mais c’est pourtant celui que Harper voudrait que l’on retienne des $ 28 millions dépensés en reconstitutions d’opérette. Pour les clercs dont faisait partie Laviolette, deux défaites de suite des Américains aux mains des Canadiens-Français se revêtaient d'un sentiment de schadenfreude par l’humiliation portée contre le voisin matérialiste et protestant, toujours vainqueur. Lorsque les défaites de Saint-Charles et de Saint-Eustache de 1837, remises à l’avant-plan dans les années 1960 par l’historiographie nationaliste québécoise, remplaceront la résistance décisive du Fort Saint-Jean en 1775 et la victoire de Châteauguay de 1813, l’estime de soi collective en prendra pour son rhume.

Bien sûr, tout cela n’ajoute rien à la needless war. Comme les cérémonies touristiques d’exotisme historique payées par le gouvernement du Canada, le drame épique raconté par les Laviolette et autres émules des abbés Gingras et Groulx fonctionnait comme une catharsis de la défaite de 1759 et de l’humiliation collective d’être une enclave fermée dans un continent qu’on se promettait de catholiciser et même de franciser afin de donner un sens aux venues de Cartier, de Champlain, des bonnes sœurs et des Jésuites, des soldats du régiment de Carignan et des filles du roi. Aussi, les causes peuvent-elles être présentées aussi simplement qu’un cri: «Emparons-nous du Canada!», jetté sans rime ni raison par des Américains fous. En retour, les laudes lancées à Salaberry, le comparant au résistant spartiate contre l’invasion perse, sont introjectées à un point tel que Salaberry lui-même ajoutera le patronyme de Léonidas parmi les prénoms de son fils. Pour les gens de l’époque, tout cela était fort sérieux, fort valeureux et proprement glorieux. Enfin, il n’y aurait rien de plus à tirer des événements de 1812-1814.

CAUSES ET BILANS

a) chez les Britanniques:

Le côté drabe de l’affaire, est que le «sans rime ni raison» en vient à dire, autant pour les Américains que pour les Canadiens, que cette guerre ne fut sans causes et qu’on en tira aucun bilan, sinon a posteriori, pour le thymos national des deux peuples. Allons voir, dans l’historiographie, ce qu’il en est. Commençons par celle qui semble la plus éloignée des préoccupations de la needless war, l’historiographie britannique. La somme du duo d’historiens York Powell et Tout place «La Guerre d’Amérique», immédiatement après la retraite de Russie et avant les Cent Jours (1815) : «Une autre guerre éclata à ce moment. Les Ordres en Conseil avaient provoqué un grand mécontentement en Amérique, et celle-ci avait répondu en cessant tout commerce avec l’Angleterre. En 1812 elle lui déclara la guerre, tenta vainement d’envahir le Canada, mais remporte un grand nombre de petites victoires sur mer, particulièrement au moyen de ses vastes et lourdes frégates armées, qui s’emparaient facilement des nôtres et faisaient de terribles ravages dans notre marine marchande. Mais elles ne pouvaient, comme en témoigne la lutte célèbre du Chesapeake et du Shanon, soutenir le choc de navires anglais de force égale. Après la fin de la guerre d’Espagne, les vétérans de Wellington furent embarqués pour l’Amérique, où ils prirent et détruisirent Washington, mais échouèrent au Lac Champlain, à Baltimore et à New Orleans. Finalement, le 24 décembre 1814, la médiation du Czar aboutit au Traité de Gand, qui régla la querelle par un compromis et remit à d’autres temps la solution du problème, si délicat, des frontières. Ce fut là une guerre aussi ruineuse qu’inutile, qui, avec un peu de tact et de bons sens des deux côtés, aurait pu être évitée» (F. York Powell et T. F. Tout. Histoire d'Angleterre, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1932, pp. 1021-1022). Cette vision du tournant du XXe siècle montre l’importance des affrontements anglo-américains sur mer par rapport aux petites victoires remportées sur le sol canado-américain. La bataille du 8 janvier 1815 est même rétroportée avant la signature du traité de Gand! Les causes sont d’ordre commercial (la rupture commerciale suite aux «Ordres en Conseil». Conclusion tirée : a needless war.

Rapprochons-nous dans le temps avec la célèbre Histoire d’Angleterre de l’anglophile André Maurois: «Au décret de Berlin qui proclamait le blocus continental, l’Angleterre répliqua par les Ordres en Conseil et arrêta tout commerce maritime qui ne passait pas par ses propres ports, fût-ce le commerce des États-Unis. Ces mesures furent, de part et d’autre, causes de grandes souffrances. Elles amenèrent une guerre entre l’Angleterre et les États-Unis (1812)». (André Maurois. Histoire d'Angleterre, Paris, Fayard, rééd. Livre de poche, col. historique, # 455-456, 1937, p. 378) Rien de plus qu’un contre-effet du Blocus continental imposé par Napoléon. Il faudra attendre la publication de l’Histoire des États-Unis de Maurois pour en apprendre un peu plus sur la Guerre de 1812.
 
Pour George Macaulay Trevelyan, la Guerre de 1812 provient également d’un contre-coup du Blocus continental et des décisions prises à Londres: «En fait, vers 1812, la Russie se révolta contre les décrets de Napoléon et les États-Unis se soulevèrent contre les Ordres en Conseil britanniques et le droit de visite tel qu’il était exercé par les capitaines anglais [sur les navires américains]. Mais sur le “front intérieur”, les classes anglaises qui souffraient de la guerre tinrent bon. La classe commerçante refusa de céder devant Napoléon tout en insistant fortement auprès du ministère Perceval pour que les Ordres en Conseil fussent adoucis afin d’empêcher la guerre avec notre dernier grand client, les États-Unis. La plus grande partie des gens de la classe moyenne ne possédaient pas encore le droit électoral et ne pénétraient pas dans les milieux des gouvernants tories. Leur avis fut écouté trop tard et la guerre éclata entre l’Angleterre et l’Amérique (1812), amenant de grandes souffrances chez la première, par l’arrêt du commerce. Cependant, pas plus ces souffrances que les escarmouches qui se livrèrent aux frontières du Canada et le long de la côte américaine n’empêchèrent la victoire britannique en Europe, parce que, au cours de ces mêmes années, la Russie et l’Allemagne se révoltèrent contre la
Bataille de Queenston Heights et mort du général Brock
France (1812-1814). La génération anglaise suivante oublia la guerre américaine comme un incident désagréable et inutile de la grande lutte napoléonienne; mais les Américains ne s’en souvinrent que trop bien, comme d’un jalon patriotique planté au début de leur développement national» (G. M. Trevelyan. Précis d'histoire de l'Angleterre, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1955, pp. 380-381). De York Powell et Tout à Trevelyan, la Guerre de 1812 ne cesse d’être absorbée par le conflit continental européen et d’apparaître comme un dommage colatéral de la réaction du gouvernement tory au Blocus napoléonien. Chez Thorn, Lockyer et Smith, la Guerre de 1812 disparaît, n’est nullement mentionnée, comme si, de fait, elle n’avait jamais existé ou affecté d’une manière quelconque l’Angleterre (J. Thorn, R. Lockyer et D. Smith. Histoire de l'Angleterre, t. 2 de la restauration des Stuarts à l'Angleterre d'aujourd'hui, Verviers, Gérard, Marabout, Col. Université, #MU149, 1968).

Pour le Français Jean Allary, «les vétérans d’Espagne furent envoyés en Amérique. Depuis 1812 les États-Unis, dressés contre les prétentions anglaises dont leur flotte marchande avait à souffrir, étaient en guerre avec l’Angleterre, leurs frégates s’étaient emparées de plus de 500 de ses navires de commerce, et leurs troupes étaient aux prises avec les Canadiens sur la frontière. Les anciens soldats de Wellington s’emparèrent de Washington, échouèrent devant la Nouvelle-Orléans et la paix fut signée en 1814» (J. Allary. Nouvelle histoire d'Angleterre, Paris, Hachette, Col. L'histoire racontée à tous, 1948, p. 232). Ici, les causes se limitent aux droits de visite abusifs des navires américains par les marins britanniques. Sans plus. Il n’y a même pas de bilan. Le spécialiste actuelle de l’histoire britannique en France, Roland Marx, noie également la Guerre de 1812 dans la crise consécutive au Blocus napoléonien : «de 1810 à 1813…, la vive réaction de Napoléon devant le relâchement précédent, l’adhésion plus ou moins forcée de la plupart des puissances européennes au Blocus, la maladresse du gouvernement britannique qui ne sait pas consentir à temps aux États-Unis les dérogations octroyées déjà par Napoléon Ier et s’attire la “seconde guerre d’indépendance” (1812), rendent la situation critique jusqu’à l’annonce de la retraite
Mort du général Robert Ross à la bataille de Baltimore
de Russie et surtout la bataille de Leipzig (octobre 1813)» (R. Marx. Histoire du Royaume Uni, Paris, Armand Colin, Col. U, 1967, p. 242) Plus récemment, Philippe Chassaigne résumait le fait de cette façon: «Des craintes s’élevèrent devant les liens économiques de plus en plus étroits existant entre les États-Unis et le Canada, ainsi qu’à l’égard du rôle joué par les Américains dans le transit des denrées coloniales. Un Ordre en Conseil l’interdit en 1807, et entraîna une détérioration rapide des relations avec les États-Unis, au point de déboucher sur un second, mais bref, conflit en 1812-1814» (P. Chassaigne. Histoire de l'Angleterre, Paris, Flammarion, Col. Champs, # 833, 2008, p. 232). Chassaigne tire le conflit de 1812 de sa «matrice» napoléonienne pour le placer au cœur du conflit commercial dans «l’aire atlantique» où les Britanniques craignent un éventuel évincement de leur domination du transit commercial entre les différents pays. Ils fournissent la marine de transport, c’est normal qu’ils récoltent les profits. Il est paradoxal que les historiens français de l’Angleterre se souviennent davantage de la Guerre de 1812 alors que The Oxford Illustrated History of Britain (K. O. Morgan (éd.) The Oxford Illustrated History of Britain, Oxford, Oxford University Press, 1984) fait à peine allusion aux guerres napoléoniennes et, par le fait même, évacue totalement la Guerre de 1812. On comprend que le prince Charles lui-même devait ignorer cette guerre lorsqu’il planifia son voyage au Canada. Délestée dans la mémoire morte des historiens britanniques, la Guerre de 1812 tombe entièrement dans le champ de l’historiographie canadienne, puisqu’elle seule doit en porter la mémoire vive.

b) chez les Américains:

Mais avant de porter le bilan historiographique en terrain canadien, arrêtons-nous quelques instants sur celui de l’adversaire américain. La Guerre de 1812 fut-elle perçue comme une seconde guerre d’indépendance américaine?

Plus loin nous remontons dans l’historiographie américaine, plus la guerre de 1812 occupe un chapitre complet. Ici, on commence d’abord par parler des troubles indiens, les Shawnees de Tecumseh et de son demi-frère, le Prophète, sèment l’émoi parmi les pionniers américains à la frontière canadienne. Pendant ce temps, les causes de conflits avec l’Angleterre se multiplient. Dès 1811, l’ambassadeur Pinkney est rappelé à Washington et un combat maritime oppose les vaisseaux President et Little Belt. Comme le souligne l’historien Henry William Elson, «Le douzième Congrès se réunit en décembre 1811. Il différait grandement de ses prédécesseurs. On n’y retrouve plus l’esprit de temporisation; le Congrès n’est plus dominé par les Pères de la Révolution. Une nouvelle génération est en possession des affaires publiques. C’est surtout dans la Chambre que se manifeste le nouvel état d’esprit. Nous y trouvons une demi-douzaine de jeunes leaders, qui prirent la direction de la politique. C’étaient Henry Clay, du Kentucky, et John C. Calhoun, de la Caroline du Sud, qui allaient rester près d’un demi-siècle au premier rang de la vie nationale» (H. W. Elson. Histoire des États-Unis, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1930, p. 427). C'est la propagande et les manœuvres électorales des War Hawks qui devaient conduire aux hostilités. Le 18 juin 1812, «Madison hésitait. Il était presque aussi attaché à la paix que le grand Démorate qui l’avait précédé [Jefferson]. Mais une nouvelle élection approchait et les jeunes leaders du Congrès donnèrent à entendre au président qu’il ne devait pas compter sur leur appui, s’il ne consentait à déclarer la guerre. Madison céda. Pendant l’hiver, le Congrès vota l’augmentation de l’armée régulière et autorisa un emprunt de onze millions de dollars. Au début d’avril, un embargo de quatre-vingt dix jours fut lancé sur les navires, comme préliminaire à la déclaration de guerre. Un peu plus tard, le Congrès autorisa le Président à appeler sous les drapeaux cinquante mille miliciens. Le 1er juin, le président envoya au Congrès son discours sur la guerre, réclamant une déclaration de guerre immédiate. Il énumérait quatre causes principales : l’enrôlement forcé de nos marins, le harcèlement de nos navires marchands le long du littoral américain par les croiseurs britanniques, le blocus des côtes européennes en vertu duquel les vaisseaux américains avaient été capturés dans toutes les mers, et enfin les ordres en Conseil» (p. 428). Elson ajoute que la France avait vexé en bien des occasions la marine marchande américaine et la guerre aurait très bien pu se déclarer contre elle, mais comme «l’Angleterre était la mère-patrie; il était plus irritant de recevoir de sa part un traitement aussi rude et aussi impitoyable, que de la part de Napoléon» (p. 428). Encore, l’opinion américaine ne faisait-elle pas l’unanimité. La Nouvelle-Angleterre se positionna contre tandis que le Sud et l’Ouest, plus éloigné des champs de bataille, se positionnèrent pour. Le Centre vacilla et ce fut finalement la Pennsylvanie qui, en réélisant Madison, entraîna la guerre de 1812.

Manquant de combattants, s’engageant avec une opinion publique plutôt divisée sur la question, les Américains n'y allèrent pas avec cœur dans ce combat voulu par une minorité de War Hawks qui voulaient s’affirmer sur la scène politique nationale. Les combats sur mer, avons-nous dit, furent plus nombreux et plus décisifs que les combats terrestres. Washington fut prise et incendiée pour venger le pillage de York un an plus tôt et le gouvernement dut emprunter pour soutenir l’effort de guerre. «Les représentants des deux nations belligérantes s’étaient rencontrés à Gand, en Belgique, dans l’été de 1814. Les instructions que leur avaient données leurs gouvernements respectifs étaient telles que d’abord il parut impossible d’arriver à un arrangement. Les Anglais, entre autres choses, demandaient que l’Amérique cédât de vastes portions du New-York et du Maine septentrionnal, et réservât au Nord-Ouest un vaste territoire pour les Indiens. Mais sur la nouvelle de la défaite de Prevost dans le New-York, et de Ross à Baltimore, ils abandonnèrent leurs demandes extravagantes. Les Américains d’autre part cédèrent sur la question de l’enrôlement forcé. Le traité, dans sa forme définitive, est plus remarquable par ce qu’il omet que par ce qu’il contient. Ce n’était guère plus qu’une Convention réciproque de finir la guerre, dont les deux pays étaient las. La question de l’enrôlement forcé en était omise dans l’idée que, puisque les guerres européennes semblaient être finies, l’Angleterre n’aurait plus de raison de se livrer à cette pratique. Aucune des deux nations ne fit de cession de territoire. Le traité stipulait la restauration des frontières telles qu’elles existaient en 1783, ainsi que la paix avec les Indiens. Il réservait pour des arrangements futurs, les vieilles querelles de frontières et les questions de pêcheries, de même que le droit des Anglais de naviguer sur le Mississipi. Les deux Nations convinrent de faire tout leur possible pour introduire l’abolition totale du trafic des esclaves. La nouvelle de la paix et de la victoire de la Nouvelle-Orléans parvint dans les États du Nord a peu près en même temps, et grandes furent les réjouissances» (H. W. Elson. ibid. pp. 452-453).

Quel bilan notre historien trace-t-il de la Guerre de 1812? «La guerre, du côté anglais, fut une erreur lourde et coûteuse. La Grande-Bretagne n’acquit pas un pouce de terrain, n’établit pas un principe, et ne gagna pas un seul ami. Elle aurait pu, par quelques concessions légères, se concilier l’Amérique et s’en faire une alliée contre Napoléon. Elle aurait pu porter un rude coup à l’Empereur, en ouvrant ses ports à notre commerce, et en rendant ainsi inutiles toutes les prétentions de ce dernier à bloquer le littoral anglais. Mais elle laissa la querelle qu’elle avait contre nous dégénérer en guerre ouverte. Par là elle perdit son monopole des mers, sacrifia des milliers de vies et dépensa plus d’argent qu’il n’en eût fallu pour élever la paie de ses marins à un tel prix, qu’ils n’eussent plus eu envie de déserter; ainsi l’enrôlement forcé fût devenu inutile. Une des caractéristiques de cette guerre fut le haut pourcentage de morts parmi les chefs britanniques. Sept capitaines de vaisseaux furent tués dans l’action, outre les généraux Brock, Ross, Pakenham, Gibbs, Tecumseh, et sir Peter Parker et les autres chefs» (H. W. Elson. ibid. pp. 454-455). Elson établit ici un bilan lourd, complétant ce que l’historiographie anglaise tait pudiquement. D’accord avec les York Powell, Tout et Trevelyan, Elson souligne l’entêtement du gouvernement britannique dans les affaires commerciales qui l’opposaient aux États-Unis entraînant ainsi une surenchère des positions qui ne purent que débloquer sur la guerre ouverte.

Mais que dit Elson à propos du bilan américain, car après tout, il ne faut pas oublier que ce sont eux qui déclarèrent la guerre: «Les Américains, au contraire, gagnèrent beaucoup à la guerre bien que cela n’apparut pas dans le traité, ni même au début à l’observateur superficiel. La guerre avait été coûteuse aussi pour eux, ils avaient perdu trente mille hommes et cent millions de dollars. L’argent s’était déprécié au point de menacer tous les intérêts industriels et commerciaux du pays. La capitale avait été prise et incendiée. Une partie des citoyens s’étaient rangés parmi les mécontents et avaient aidé et soutenu l’ennemi. Mais malgré tout, la guerre fut heureuse pour les États-Unis. Elle amena l’indépendance commerciale et la séparation définitive d’avec les affaires européennes, absolument nécessaire à un gouvernement national. […] sans monarque, nous avions résisté honorablement sur terre pendant près de trois ans, et mieux que résisté, sur mer, à la plus grande puissance navale du globe; le monde entier restait frappé de surprise. Avant cette guerre, personne n’avait considéré les États-Unis comme une puissance de premier ordre. Depuis lors, on n’a jamais cessé de la considérer comme telle. À ce moment, les Nations commencèrent à comprendre que l’Amérique était une géante adolescente, qui exigeait leur respect et, depuis, elles ne lui ont jamais refusé» (H. W. Elson. ibid. p. 455). Elson amplifie sans doute la reconnaissance européenne. Certes, le fait d’avoir affronté la flotte britannique était remarquable, mais elle ne gagna réellement que parce que cette flotte était davantage occupée à forcer le blocus continental de Napoléon. Toutes les forces britanniques n’étaient pas dans le plateau de la balance de la guerre américaine.

«Notre succès, poursuit Elson, fut également remarquable au point de vue des affaires intérieures. Pour la première fois le peuple commença à éprouver un sentiment national. Il comprit mieux qu’auparavant que le pays avait un avenir, une destinée, qu’aucune intrusion européenne ne pouvait troubler. Les partis français et anglais disparurent de notre politique. Peu après la fin de la guerre,
Uncle Sam, d'après le fournisseur Samuel Wilson
commença ce courant d’immigration européenne qui, pendant un siècle, n’a cessé de se déverser sur nos côtes. Alors aussi commença cette ère merveilleuse de prospérité qui a continué tout le siècle et continue encore, unique dans l’histoire de la civilisation» (H. W. Elson. ibid. pp. 455-456). Écrite durant l’Entre-deux-Guerres, l’histoire nationale d’Elson suppose que la conséquence idéologique première de la guerre de 1812 fut la création d’un sentiment national inconnu jusqu’alors. Si cette interprétation est vraie - ou du moins l’était pour le milieu du XXe siècle -, pourquoi les Américains ne se sentent-ils pas enthousiastes à l'idée de célébrer le bicentenaire de la Guerre de 1812? Jean Canu, quelques années plus tard, repris la même conclusion pour son livret dans la célèbre collection Que sais-je? : «Le traité de Gand (1814) termina sans gloire pour personne la deuxième Guerre d’Indépendance. Les États-Unis se considéraient comme définitivement affranchis de tous liens avec le Vieux-Monde. Unis entre eux, leurs citoyens, oubliant toute distinction de parti (l’«ère des bons sentiments», 1816-1824) ne songeaient plus qu’à la mise en valeur du continent» (J. Canu. Histoire des États-Unis, Paris, P.U.F., 1941, p. 22). Ce qui veut dire l’expansion coloniale vers l’ouest aux dépens des terres que s’attribuaient mutuellement le Canada britannique et le Mexique.

D’autres historiens américains, Nye et Morpurgo, s’étendent sur l’animosité virulente que véhicula la presse américaine fournie par les discours des War Hawks, Calhoun et Clay. Également sur les négociations ouvertes par Madison avec Napoléon qui se retournèrent finalement contre lui. Dès les débuts, les officiels américains ignoraient où le déclenchement de cette guerre les entraînerait :«Ainsi qu’elle avait commencé, la guerre de 1812 se poursuivit sans nécessité ni profit. L’un de ses principaux motifs se trouvait éteint dès avant que le premier coup de feu ne fût tiré. Les États dont l’économie vitale dépendait du commerce se déclaraient violemment hostiles au conflit. Pour empêcher qu’il ne se poursuivît ils iraient, s’il le fallait, jusqu’à la trahison et la sécession. L’ennemi, le Britannique, témoignait généralement d’une désaffection parfaite pour ces campagnes lointaines, ces doléances inaccessibles. Ou bien il les regardait comme une diversion vaine et impertinente au conflit essentiel, la guerre avec Napoléon. Aucun des deux belligérants ne gagna, en l’affaire, rien qui fût de valeur. Et la plus notable bataille, ô ironie, fut livrée après la conclusion du traité de paix» (R. B. Nye et J. E. Morpurgo. Histoire des États-Unis, Paris, Gallimard, Col. La suite des temps, 1961, pp. 240-241). Causes et bilans ramenés à la même inutilité, plus l’ironie du massacre de la Nouvelle-Orléans. Pourtant, ils reconnaissent que les War Hawks s’étaient lourdement trompés en croyant que le Canada «se laisserait cueillir comme un fruit mûr» (R. B. Nye et J. E. Morpurgo. ibid. p. 242). Mais là où Nye et Morpurgo exposent le gain américain, c’est lorsque nous comparons ce paragraphe au bilan dressé par Elson, des officiers supérieurs britanniques morts aux combats : «Et cependant, pour l’avenir du nationalisme américain, la guerre de 1812 revêtait une signification immense. Si divisé fût-il touchant l’idée qu’il se faisait de la justice de sa cause, le peuple américain surmontait, à l’unisson, des difficultés énormes pour contenir, une fois de plus, l’une des plus grandes puissances. Sa modeste marine y trouva une organisation cohérente et les prémices d’une splendide tradition. Les Stephen Decatur, les Oliver Hazard Perry devinrent, dans les années futures, des stimulants de la fierté américaine au même titre que les Drake et les Nelson pour les Anglais. Et, au cours de la dernière bataille avortée, la bataille de la Nouvelle-Orléans, l’Ouest suscita un héros, Andrew Jackson, l’un des épigones des leaders agrariens» (R. B. Nye et J. E. Morpurgo. ibid. p. 241). C’est dire que si la Guerre de 1812 n’apporta rien à la fierté nationale britannique, elle fournit beaucoup de héros à celle des Américains.

Les haines attisées de part et d’autres conduisirent bien sûr aux excès normaux en toutes guerres, surtout entre peuples du même sang. Oui, l’esprit d’une poursuite de la guerre d’Indépendance de 1775-1783 résonna dans les actions de 1812-1814. Une fois boutés hors du Canada, les Américains se replièrent devant l’avance anglaise : «Au mois d’août 1814, alors que les plénipotentiaires, chargés des négociations de paix se réunissaient en Belgique, un détachement anglais commandé par le général Ross et venant directement de France se mit à harceler des points d’élection sur le littoral des États-Unis. Débarquées à Maryland, les troupes avancèrent ne rencontrant qu’une opposition sporadique. Leur objectif était la capitale. Elles établirent leur camp en face de la cité. Dans un accès de vindicte les hommes pénétrèrent à Washington, se livrant à des pillages évalués à un million et demi de dollars. À la Chambre des représentants, l’amiral Cockburn monta à la tribune présidentielle: “Faut-il brûler ce havre de la démocratie yankee? Tout le monde répondra : Oui!” Et tout le monde répondit : Oui. Il mit le feu, de gaîté de cœur, à des édifices publics, voire à des quartiers résidentiels, regagna calmement la flotte britannique et prit le large. “Cette organisation bancale”, fulminait le Times, “se trouve à la veille de son déclin. Il faut promptement délivrer le monde de l’exemple pernicieux d’un gouvernement fondé sur la rébellion démocratique”. Et l’on avait bien, en effet, le sentiment de cette délivrance lorsque Madison et son gouvernement réintégrèrent à tâtons leur capitale carbonisée» (p. 246). C’était à ce moment précis que les plénipotentiaires britanniques à Gand exigèrent les mesures jugées déraisonnables par Elson. L’humeur américaine était au plus bas, mais c’est aussi à ce moment que Francis Scott Key composa son refrain, ce qui signifiait qu’au creux de l’abîme, la guerre prenait un sens qu’elle n’avait pas eu jusque-là. Après la mort de Ross et la défaite britannique au Lac Champlain, ne restait plus qu’à signer le traité de paix. «Traité étrange, épilogue d’une guerre étrange. Et pas plus que la guerre il n’était concluant. Gand marqua néanmoins une étape dans les relations entre les deux signataires. Il reconnaissait, en effet, l’importance des conversations basées sur la bienveillance mutuelle. Chacun des chefs de litige fut reporté à une date ultérieure aux fins de discussion et quatre commissions furent créées pour fixer la frontière entre les États-Unis et le Canada. “Il régnera une paix inébranlable et universelle entre Sa Majesté britannique et les États-Unis”; tel était le préambule du premier article. À l’encontre de la plupart des contrats internationaux les clauses du traité de Gand se révélèrent d’un bon usage» (R. B. Nye et J. E. Morpurgo. ibid. p. 247), bien qu’ils furent légèrement ébranlés lorsque l’Angleterre prit fait et cause pour le Sud lors de la Guerre de Sécession.

La consolidation nationale attribuée à la Guerre de 1812 suppose que tout n’allait pas si bien dans les États-Unis du début du XIXe siècle. En fait, les menaces de Sécession pleuvaient de part et d’autres, et il fallait la souplesse d’esprit d’un Thomas Jefferson pour tenir le tout lier. Les enrôlements forcés de marins avaient commencé sous sa présidence et Jefferson obligea «les États récalcitrants de la Nouvelle-Angleterre à accepter une rupture économique avec la Grande-Bretagne; plus désinvolte encore envers les intérêts économiques des États commerciaux, Madison entraîna le pays dans la guerre contre la Grande-Bretagne en 1812. En contraignant les États nordistes, le gouvernement s’assurait le soutien total des sudistes, qui précédemment s’étaient faits les champions des droits des États, de sorte que les gens de Nouvelle-Angleterre, anciens nationalistes ardents, parlèrent de sécession et employèrent le langage des résolutions de Virginie et du Kentucky. Sous l’égide du républicanisme de Jefferson, il apparut une deuxième vague de nationalisme… : une route nationale fut construite à travers les Alleghanys, une seconde Banque Nationale fut établie, un tarif fut voté pour protéger les industriels, et un nouveau programme d’aide nationale pour les communications intérieures fut mis à l’étude», rappelle W. R. Brock (Introduction à l'histoire américaine, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1962. pp. 81-82), soulignant à quel point les tensions entre les autonomies locales et l’autonomie nationale s’affrontaient en tous points. La Guerre de 1812 donna une impulsion décisive à l’autonomie nationale, impulsion qui s’achèvera dans la tragique guerre de 1861-1865.

Franck L. Schoell rappelle ce point sur lequel Elson commençait son chapitre sur la guerre de 1812 : les incursions indiennes en territoire américain. Comme le traité de paix passé en 1763 entre les tribus autochtones et le gouvernement vainqueur de la Guerre de Sept Ans donnait la responsabilité des affaires indiennes au gouvernement britannique, c’était là un grief d’autonomie locale qui s’érigeait contre les Britanniques du Canada : «Ils étaient particulièrement violents chez les colons du Nord-Ouest, dont la voix se faisait entendre de plus en plus haut au Congrès. Quotidiennement aux prises avec les Indiens, ceux-ci continuaient de les croire soutenus en sous-main par des agents britanniques venus du Canada. En fait, impitoyablement refoulés vers l’Ouest par les pionniers, dépossédés de leurs terrains de chasse, les Indiens avaient de périodiques sursauts de résistance et les dissensions entre tribus faisaient place à de véritables coalitions ourdies contre les Blancs. L’une des plus redoutables venait de l’être à l’instigation d’un chef shawnee très capable, Tecumseh. La confédération qu’il avait réussi à mettre sur pied comprenait non seulement les tribus du territoire du Nord-Ouest, mais aussi celles du bassin du bas Mississippi. La demi-victoire que le gouverneur de l’Indiana W. H. Harrison remporta à Tippecanoe, en novembre 1815, sur les guerriers Indiens ne mit nullement fin aux embûches meurtrières. À supposer que les Anglais n’eussent pas fourni des armes aux “sauvages” comme on le croyait, il paraissait évident que Tecumseh n’aurait pas attaqué s’il n’avait pas cru pouvoir compter sur une assistance britannique» (F. L. Schoell. Histoire des États-Unis, Paris, Payot, Col. P.B.P. #80, 1965, p. 146). Le problème des frontières, c’était donc avant tout celui de la migration des autochtones devant la conquête des pionniers. Ce sur quoi le traité de Gand passa silence. «Chacun des deux belligérants avait ainsi sauvé la face et ils allaient désormais pouvoir vivre côte à côte dans une amitié qui ne s’est pas démentie depuis lors», […] «du côté américain, cependant, la guerre avait eu des effets tangibles, tout au moins sur l’éternel, mais mouvant front indien. Dans le Nord-Ouest la confédération de tribus organisée par Tecumseh avait été défaite et dispersée, et son chef tué (5 octobre 1813). Dans le Sud, les Indiens Creek, qui avaient répondu à l’appel de Tecumseh, avaient été, après plusieurs mois d’une lutte féroce, anéantis à la bataille de Talapoosa (mars 1814) par les milices du Tennessee que Jackson avait commandées avant de devenir le chef de l’armée régulière. Les survivants furent contraints de signer le traité en quelque sorte rituel par lequel ils cédaient aux Blancs presque tout leur territoire» (F. L. Schoell. ibid. p. 148). En un sens, s’il ne fut ni vainqueur ni vaincu entre Britanniques et Américains, il y eut un groupe qui fut littéralement battu dans la Guerre de 1812 : les Amérindiens.

USS Constitution capturant la Guerriere
Côté militaire, la stratégie américaine est considérée par certains historiens comme assez étrange. L’ambition de s’emparer définitivement du Canada ressort de cette stratégie, conforme à ce que réclamaient les War Hawks. «Il est clair aussi qu’en dépit du rêve des jeunes impérialistes prêts à dévorer le “Canada entier”, les plans dressés par les États-Unis pour l’invasion immédiate du Canada avaient un fondement précis : les Anglais y étaient vulnérables. La Grande-Bretagne attaquerait par mer; les États-Unis attaqueraient par terre. La décision américaine de jeter tous ses atouts dans une attaque terrestre ne manquait pas d’ironie; la jeune république, en effet, s’engageait dans le conflit en plein chaos financier et ne disposait que d’une armée de moins de 10 000 hommes mal préparés. La marine américaine, en revanche, comptait, bien qu’en nombre restreint, des navires aussi bons que ceux de n’importe quel autre pays - ce dont les Américains furent les derniers à se rendre compte» (M. L. Colt, in H. F. Graff (éd.) Histoire des États-Unis, t. 1, p. 412). C’est cet aspect de la guerre, joint au précédant, qui donne tant à présenter la Guerre de 1812 comme visant essentiellement à mettre la main sur le Canada, ce qui est étranger à l’esprit de l’historiographie britannique et à une partie de l’historiographie américaine, trop centrée sur les débats commerciaux. André Maurois, dans son Histoire des États-Unis, note avec justesse : «La vérité était que les motifs réels étaient très différents des motifs énoncés. Quand Henry Clay discourait sur les droits des marins, il pensait aux désirs des pionniers. La guerre était celle d’une “section” et, quand arriva le jour de l’élection présidentielle, ce fut par une majorité sectionnelle
Victoire anglaise de Queenston Heights
Ouest et Sud que Madison fut rééelu» (A. Maurois. Histoire des États-Unis, Hachette, 1968, p. 112). Mais, pour les mêmes raisons, l’historien juge que «l’invasion du Canada fut un fiasco lamentable. Le Canada n’avait pas de troupes, à peine quatre régiments, plus des milices et des auxiliaires indiens. Il comptait seulement un demi-million d’habitants, contre sept aux États-Unis. En revanche, sur mer, les États-Unis se couvrirent de gloire. On avait parlé à Londres “de quelques frégates de sapin, manœuvrées par une poignée de bâtards et de hors-la-loi”. Mais les frégates Constitution, United States et President avaient une puissance de feu supérieure à tous les autres vaisseaux du monde, et elles portèrent à la flotte britannique des coups terribles» (A. Maurois. ibid. pp. 112-113). Même sur le continent, les victoires navales sur le lac Érié, sur le Niagara et le Lac Champlain effacèrent les défaites de terre. Cette stratégie militaire donna en fait toute l’impulsion des attaques ponctuelles qui marquent tant les combats terrestres de la Guerre de 1812 et les victoires maritimes remportées par la suite. La paix, conclut à Gand au moment où John Quincy Adams, futur président des États-Unis et lord Gambier convinrent que rien ne pouvait sortir de bon de cet affrontement et que les Britanniques avaient plus à gagner dans la guerre contre Napoléon. Maurois conclut : «Les réactions des peuples sont aussi imprévisibles que celles des individus. On peut difficilement imaginer conflit plus absurde et plus vain que la guerre de 1812. Elle avait eu pour prétexte le désir d’assurer la liberté des mers; elle se termina par une paix qui n’en parlait même pas. Elle avait si profondément divisé le pays que le président Madison avait craint une sécession; elle s’acheva dans un esprit d’union…» (A. Maurois. ibid. p. 113).

Aujourd’hui, aux yeux des historiens, ce qui apparaît le plus paradoxale de la Guerre de 1812, c’est l’opposition entre la banalité des récriminations américaines et le grand bénéfice que les États-Unis tirèrent de cette needless war. L’historien français André Kaspi, auteur d’une synthèse sur l’histoire américaine, insiste à son tour sur les querelles économiques qui précédèrent la déclaration de guerre : «À partir de mai 1810 (Macon’s Bill No. 2), les États-Unis reprennent leur commerce avec la France et l’Angleterre, tout en déclarant que si la France abroge ses décrets qui instituent le blocus, les États-Unis boycotteront les importations britanniques. Napoléon fait un geste à l’endroit des Américains et en mars 1811 l’Angleterre ne peut plus exporter vers les États-Unis. L’année suivante, le président Madison entraîne son pays dans un conflit armé avec l’ancienne métropole. Sans doute est-ce pour en finir avec cette guéguerre économique, pour protester contre le recrutement forcé des Américains dans la marine britannique. Sans doute aussi parce qu’aux États-Unis ils sont nombreux ceux qui pensent que le Canada et la Floride devraient être annexés à l’Union et qu’il est temps de profiter des difficultés de l’Angleterre en Europe continentale. Sans doute enfin l’arrogance de la Grande-Bretagne est-elle devenue insupportable. Les Américains ont le sentiment que leur indépendance n’a toujours pas été acceptée par l’ancienne métropole. Il n’est pas étonnant que cette guerre anglo-américaine ait été baptisée la “deuxième guerre d’Indépendance”» (A. Kaspi. Les Américains, t. 1: Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, p. 124). Voilà. Rien qu’une guégerre associée à un complexe d’Œdipe national où le fils libéré reviendrait hanté le Pater familias anglo-saxon. Et Kaspi de terminer : «À la réflexion, les États-Unis ont obtenu mieux. L’Angleterre a compris que ces “damnés Yankees” méritent le respect, qu’il faut compter avec eux sur le continent américain et qu’au fond en dépit d’un vieux fond de méfiance, voire d’hostilité, inaugurerait entre les deux nations un “grand rapprochement”. Quant aux Américains, ils ont appris, depuis une trentaine d’années, à ne plus se sentir anglais. Au sein de leur immense pays dont la superficie a doublé par l’acquisition de la Louisiane, ils prennent conscience maintenant de leur force, démographique, économique, commerciale. En ce sens, l’année 1815 est peut-être plus importante que l’année 1783. Elle symbolise la fin du commencement et inaugure une autre période de l’histoire des États-Unis» (A. Kaspi. ibid. p. 125). Voilà qui est manifeste. En plaçant 1815 au-devant de 1783 (date du traité de Versailles qui reconnaissait l’indépendance des États-Unis), c’est peut-être en 1815 que les Américains finiront par fêter la Guerre de 1812?

Pour Howard Zinn, auteur d’une très «populaire» Histoire populaire des États-Unis, la Guerre de 1812 est entièrement absorbée par les guerres indiennes, dans lesquelles Jackson fit non seulement son profit thymotique, mais également des profits de terres, d’argent et d’esclaves. L’auteur de gauche ramène la Guerre de 1812 en une seule phrase: «[Jackson] devint un véritable héros au cours de la guerre de 1812, qui ne fut pas - quoi qu’en disent les manuels d’histoire - un simple réflexe de survie de la part de la jeune nation face à l’agrssivité des Anglais, mais une véritable guerre d’expansion vers la Floride, le Canada et les territoires indiens» (H. Zinn. Une histoire populaire des États-Unis,  Marseille/Montréal, Agone/Lux, 2002, p. 151). Bref, la Guerre de 1812 marquerait le départ de l’impérialisme formel des américains, ce que concrétisent l’idéologie de la Manifest Destiny et la Guerre du Mexique de 1848.

Que conclure de ce survol de l’historiographie américaine? Tandis que l'historiographie britannique passait assez vite sur les causes économiques du conflit et se bornait à tirer un bilan de l'inutilité de cette guerre; pour sa part, l'historiographie américaine a développé, au cours du dernier siècle, une vision positive de la Guerre de 1812. Certes, les États-Unis ont peu gagné au traité de Gand, sinon le statu quo ante bellum, alors qu'ils auraient pu perdre beaucoup si Prevost et Ross avaient réussi à mettre à genoux le gouvernement de Washington, dont la capitale avait déjà été incendiée. Or les défaites britanniques ont non seulement éteintes les demandes anglaises, mais ont stimulé un nouveau sentiment national, un sentiment appelé à se dresser de plus en plus devant les forces régionales. Dans l'issue de la Guerre de 1812, on sent déjà poindre l'inexorable aporie devant mener à la Guerre civile, un demi-siècle plus tard. Ceci pourrait expliquer le sentiment trouble des Américains devant une Guerre qu'ils cherchent maintenant à minimiser dans la mémoire nationale. La Guerre d'Indépendance est de moins en moins une révolution américaine; les champs de bataille de la Guerre de Sécession ont recouverts les accrochages de 1812 et la terrible guerre avec le Mexique de 1848. Enfin, les guerres du XXe siècle, en particulier la Seconde Guerre mondiale, la Guerre de Corée et la Guerre du Vietnam ont fourni une épopée militaire refoulant dans l'insignifiance les défaites terrestres et l'humiliation de l'incendie de la résidence présidentielle qui, depuis l'époque, porte le nom de Maison-Blanche. L'image de l'Oncle Sam, qui devait progressivement succéder à celle de Brother Jonathan comme idiosyncrasie nationale et l'hymne américain sont tous des produits de cette Guerre de 1812, qui, ainsi, complètent l'œuvre inachevée de la Révolution américaine.

c) chez les Canadiens:

Nous voici rendu de plein pied sur le champ de l’historiographie canadienne. Après la Britannique et l’Américaine, que nous dit-elle de la Guerre de 1812; qu’évoque-t-elle à notre conscience celle que les principaux intéressés reconnaissent comme une needless war et que le gouvernement conservateur Harper est prêt à célébrer à coups de gros millions de dollars?

Il faut bien commencer par le commencement, et dans l’historiographie canadienne aussi bien que québécoise, le commencement, c’est François-Xavier Garneau. Garneau, qui avait 3 ans lorsque débuta la guerre, s’est informé auprès des sources britanniques et américaines de son temps. Le chapitre premier de son livre quatorze, des pages 491 à 544 du volume 2 de son Histoire du Canada (édition française de 1920), accorde donc une place très importante à cette guerre, contrairement aux historiens nationalistes actuels qui, suivant Jacques Lacoursière, minimisent l’importance de cette guerre dans l’histoire du Québec. Car c’est avant tout du point de vue des Canadiens-Français que Garneau écrit son récit. Il est le premier, parmi nos historiens choisis, à remarquer très tôt l’apparition d’une perplexité dans le cours de l’engagement américain, surtout après la violente propagande que les War Hawks avaient exercée sur la population des États-Unis. Garneau écrit ainsi, aussi philosophe qu’historien: «Le mobile des hommes d’aujourd’hui est surtout un intérêt froid et calculateur. C’est le seul des citoyens de la République américaine. La guerre du Canada, après la première ardeur passée, parut une spéculation hasardeuse. Aussi, craignant de trop s’aventurer, ce peuple marcha-t-il avec précaution; par suite la guerre de 1812 fut un ensemble d’escarmouches, où il se cueillit peu de lauriers des deux côtés. Engagée comme elle l’était en Europe, l’Angleterre résolut de se tenir d’abord sur la défensive en Amérique. Ce plan était le seul du reste qu’elle pût suivre avec les forces dont elle disposait. L’immensité de la frontière coloniale rendait sa situation d’autant plus difficile que le Saint-Laurent est fermé l’hiver par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne l’Océan était séparée du Canada par des forêts et de vastes territoires inhabités. Le courage des colons et le peu de secours qu’elle pourrait leur envoyer devaient former la principale barrière» (F.-X. Garneau. Histoire du Canada, t. 2, Paris, Librairie Félix Alcan, 1920, p. 495) Garneau situe ici le conflit dans son contexte géographique proprement nord-américain (l’hiver, le faible taux démographique, les communications difficiles) et diminue l’argument américain de «l’agressivité» britannique, qui se situait peut-être à Londres mais ni à Québec ni à York. C’est donc bien une guerre défensive dans laquelle vont s’engager les Canadiens en 1812. Avec résignation mais fermement, le gouverneur George Prevost et les députés de l’Assemblée législative recrutèrent les miliciens essentiels à la protection du territoire de la colonie britannique. Le clergé se mobilisa pour encourager les paroissiens à soutenir le gouvernement. Garneau insiste: «Les dispositions militaires prises en Canada furent entièrement des moyens de défensive. La tâche paraissait plus difficile qu’elle ne l’était en réalité, car le gouvernement de Washington allait conduire toute cette guerre avec l’inexpérience et la timidité d’un état-major bourgeois. Les efforts de la République, durant la guerre de 1812, se perdirent dans une multitude de petits chocs, sur une frontière de trois à quatre cents lieues, et il est difficile de dire ce qu’elle attendait de cette tactique» (F.-X. Garneau. ibid. p. 502). Nous retrouvons ici l’étrange stratégie soulignée par Maurois.

Comme l’expérience de 1775 l’avait enseignée, la rivière Richelieu avait de bonnes chances de servir à nouveau de voie de pénétration aux armées américaines.  Aussi, les corps de milices s’organisèrent-ils à la frontière du lac Champlain. «Cependant les Américains montraient sur cette frontière, comme sur celle du Haut-Canada, beaucoup d’hésitations dans leurs mouvements. Il n’y avait encore eu que de petites escarmouches, lorsque le général Dearborn sembla enfin vouloir s’ébranler. Salaberry, qui commandait nos avant-postes, s’était fortifié à la rivière Lacolle. Le matin du 20 novembre (1812), avant le jour, une de ses gardes avancées fut assaillie par quatorze cents fantassins et quelques cavaliers, qui avaient traversé la rivière par deux gués à la fois; mais en voulant envelopper cette garde, les ennemis se fusillèrent entre eux dans l’obscurité, ce qui détermina aussitôt leur retraite. Dès que la nouvelle de cette attaque parvint à Montréal, le colonel Deschambault eut ordre de traverser le fleuve à Lachine et de marcher au village d’Acadie avec les milices de la Pointe-Claire, de la rivière du Chêne, de Vaudreuil et de la Longue-Pointe; une partie de celles de la ville de Montréal était passé à Longueuil et à Laprairie; toute la milice du district était déjà sur pied, prête à courir aux points menacés. Soit que Dearborn fût intimidé par ces mouvements, soit qu’il n’entrât point dans ses plans d’envahir alors le Canada, il se retira dans ses quartiers de Plattsburg et de Burlington, sur le lac Champlain, pour y passer l’hiver» (F.-X. Garneau. ibid. pp. 507-508). L’impréparation des troupes américaines et la position défensive prise par les forces canadiennes pose l’essentiel de la dynamique des combats qui s’étireront jusqu’en 1814.

C’est alors que l’essentiel de la force de pénétration américaine se déplaça vers les Grands Lacs et par le fait même, le Haut-Canada. Ce sont ces événements que le gouvernement conservateur a en tête lorsqu’il entend célébrer le bicentenaire. Le lac Érié, le lac Ontario devinrent des lacs de batailles, comme le général Harrison et ses officiers traversèrent la frontière afin de poursuivre les Amérindiens qui venaient faire des incursions sur le territoire américain. C’est dans ce contexte que le commandant Brock et le chef Tecumseh conclurent l’accord célèbre. À la fin de 1813, Garneau note: «On touchait à la fin de la deuxième année de la guerre. Où en étaient alors les parties belligérantes? Après de multiples petits combats, dont la diversité embarrasse, dont le but est difficile à démêler, le résultat de la campagne semblait favorable aux Américains; mais c’était tout. S’ils occupaient la frontière de Niagara, leurs généraux, trouvant bientôt leurs entreprises de conquête au-dessus de leurs forces, avaient résigné le commandement. Le secrétaire de la guerre aussi avait été changé. Sous son successeur, le général John Armstrong, leurs affaires n’allèrent pas mieux. Au contraire, le succès des armes anglaises dans le Bas-Canada va leur faire perdre les avantages qu’ils ont obtenus dans le Haut, et les rejeter partout sur leur territoire, à la fin de la campagne, avec d’assez grandes pertes» (F.-X. Garneau. ibid. p. 519). La Guerre de 1812, c'est en fin de compte que ça : une guerre de mouvements hésitants, improvisés, sans buts stratégiques fixes.

C’est au cours de cette année 1813 que se produisit l’événement qui touche la mémoire québécoise: «L’armée du Nord, commandée par Hampton, était restée immobile durant presque tout l’été. En juillet, le colonel anglais John Murray avait fait irruption, à la tête de mille hommes, jusque dans son voisinage. Parti de l’Île-aux-Noix sur une petite flottille, il était entré dans le lac Champlain, avait brûlé les casernes, les arsenaux et les édifices publics de Plattsburg, de Burlington, de Champlain, de Swanton (31 juillet-3 août 1813), et était revenu sans accident. Le 20 septembre, Hampton voulut s’ébranler, mais il fut arrêté sur la route d’Acadie par le colonel Charles de Salaberry, chargé de l’y attendre avec six cents hommes. Après plusieurs escarmouches, n’osant risquer cette action générale dans les bois, les Américains se portèrent à Four Corners, vers la naissance de la rivière Châteauguay, où Salaberry surprit leur camp dans une reconnaissance qu’il fit avec deux cents voltigeurs et cent sauvages abénaquis, et les jeta un moment dans une confusion extrême (1er octobre)» (p. 520)

Tout se mettait en place pour la scène conservée par les manuels scolaires: «Hampton poussa en avant une colonne d’infanterie, forte de trois mille cinq cents hommes, à la tête de laquelle marchait un officier de haute stature, qui se détacha et cria en français aux voltigeurs : “Braves Canadiens, rendez-vous; nous ne voulons pas vous faire de mal!” Pour réponse il recut un coup de fusil qui le coucha par terre. Ce fut le signal du combat. Les trompettes sonnèrent, et la fusillade s’engagea sur toute la ligne. Comme elle se prolongeait sans aucun résultat, le général américain changea ses dispositions pour essayer de percer la ligne anglaise par des charges vigoureuses. Il concentra ses forces et se mit à attaquer tantôt le centre des Canadiens, tantôt une aile et tantôt l’autre. Partout repoussé, il quitta enfin le champ de bataille. Le bruit du combat avait attiré l’attention de la division du colonel Purdy, qui était entrée dans le bois, de l’autre côté de la rivière, et qui s’y était égarée. Aussitôt qu’elle se fut reconnue, elle marcha aux détachements postés en avant du gué, et les fit reculer d’abord devant la trop grande supériorité de son feu. C’était au moment où la fusillade sur la rive nord avait presque cessé par la retraite d’Hampton. Salaberry, voyant que l’action à sa gauche devenait sérieuse, alla se mettre à la tête des troupes placées en potence le long de la rivière, et dirigea de la voix les mouvements de celles qui étaient au delà. Il fit faire dans le moment sur le flanc de la colonne ennemie un feu si vif, qu’il la contraignit de retraiter avec précipitation. Telle était l’ardeur de ses gens, qu’on vit des voltigeurs traverser la rivière à la nage, sous les balles, pour aller forcer des Américains à se rendre. Hampton, dont toutes les mesures étaient dérangées et qui croyait les Canadiens beaucoup plus nombreux qu’ils ne l’étaient, prit alors la résolution d’abandonner la lutte. Ainsi trois à quatre cents hommes à peine en avaient vaincu sept mille après un combat opiniâtre de quatre heures. Le gouverneur Prevost, accompagné du colonel Watteville, arriva vers la fin de l’action; il complimenta les Canadiens sur leur courage et leur commandant sur ses dispositions judicieuses» (F.-X. Garneau. ibid. pp. 523-524). Poursuivi, Hampton ne put que retourner prendre son quartier d’hiver à Plattsburg. Son collègue, Wilkinson, qui dirigeait ses troupes vers Montréal décida à son tour de battre en retraite. La guerre était finie sur le territoire du Bas-Canada. Reportés à nouveau dans le Haut-Canada, les combats furent nettement plus sérieux. Les armées des deux camps eurent à souffrir des combats terribles, des échecs sanglants compensés seulement par des victoires incertaines, jamais définitives.

Pour Garneau, «le traité de Gand ruina les espérances du parti qui avait poussé à la République à tenter la fortune des armes, car il n’avait rien obtenu de ce qu’il s’était proposé par la guerre. Une grande faute des Américains, c’était d’avoir attendu trop tard pour agir. Depuis longtemps Napoléon les pressait de prendre les armes. Il savait que, depuis la révolution, les Américains convoitaient les provinces anglaises, qui, adossées au Nord, semblent peser sur eux dans toute la largeur du continent. Mais ils mirent tant de lenteur à se décider, qu’ils ne s’ébranlèrent qu’au moment où leur puissant allié commençait à pencher vers sa ruine. Le vrai motif de la guerre était la conquête du Canada; les prétextes en étaient le droit de visite et le refus des Anglais d’admettre le principe que le pavillon couvre la marchandise» (F.-X. Garneau. ibid. pp. 538-539) Garneau est donc le premier historien canadien, à ma connaissance, à oser affirmer que l’objectif de la Guerre de 1812 était la conquête du Canada, mais il exagère l'importance du facteur américain dans la stratégie de Napoléon.

Mais Garneau ne se contente pas de constater, il analyse, il prophétise : «L’Angleterre fit une faute en laissant persister ces prétextes; car sa faiblesse en Amérique augmente en proportion de la marche
Le Leopard britannique prend d'assaut le Chesapeake américain, 1807
ascendante des États-Unis. Deux choses contribuent à cette faiblesse, l’inégalité numérique croissante des populations, et le vice fondamental d’un gouvernement colonial ayant son point d’appui à mille lieues de distance, dans un monde dont l’organisation politique et sociale diffère essentiellement de celle de l’Amérique. Aussi l’historien Alison avoue-t-il que le traité de Gand doit être regardé plutôt comme une longue trêve que comme une pacification finale. La question de la frontière du Maine fut laissée indécise. Les États-Unis, profitant du levain resté dans l’esprit des colons canadiens à la suite des événements de 1837, ont obtenu depuis, à cet égard, presque tout ce qu’ils demandaient» (F.-X. Garneau. ibid. p. 539). Garneau parle ici de la compétition en Amérique du Nord, mais les faits, un siècle plus tard, étendront cette vérité à l’ensemble du monde. Après la Grande Guerre de 1914, et en accéléré après la fin de la Seconde, la faiblesse de l’Empire britannique se développa parallèlement avec la croissance de l’influence américaine dans les affaires internationales. Une transmission du sceptre impérial de la Grande-Bretagne aux États-Unis (au sein de la «famille» anglo-saxonne) a donc commencé à s'opérer à travers la Guerre de 1812.

Garneau note ensuite: «Le traité de Gand fut accueilli avec joie par le Haut-Canada, où la guerre avait été une suite d’invasions cruelles et ruineuses. Il fut bien reçu aussi des États-Unis, surtout des pays qui bordent la mer [ceux qui avaient résisté à la propagande des War Hawks et menacés de Sécession]» (p. 539). Garneau confronte régulièrement la Guerre de 1812 aux Rébellions de 37-38. Sa philosophie de l’histoire du Canada s’inscrit dans la disparition éventuelle du lien colonial, ce qui, par le fait même, rend obsolète la volonté américaine de «libérer» le Canada : «…il est peu probable que les Américains cherchent jamais à acquérir le Canada malgré ses habitants. À leurs yeux, la dépendance coloniale n’est pas un état naturel et permanent, et les métropoles elles-mêmes ont ce sentiment sur l’avenir. Le sort des colonies préoccupe les politiques et les historiens de l’Angleterre; mais ni ses historiens, ni ses hommes d’État ne peuvent s’affranchir assez de leurs antiques préjugés pour porter un jugement impartial sur ce qu’il faudrait faire afin de conserver l’intégrité de l’Empire. De quelque manière qu’on envisage cette question, la solution paraît bien difficile. L’Angleterre ne peut permettre à ses colonies d’exercer la même influence sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-même, ni donner à leurs députés le droit de siéger dans le Parlement impérial en nombre proportionné à la population, car il viendrait un temps où la représentation totale du Canada et de toutes les autres colonies excéderait celle de la métropole, qui serait ainsi réduite au rôle de dépendance et recevrait la loi comme telle. Cette conséquence nécessaire montre la force des obstacles que rencontre le régime colonial à mesure qu’il vieillit et que les populations s’accroissent. La séparation parait donc inévitable, malgré le désir que l’on peut encore avoir de part et d’autre de l’éviter. Il ne reste à la politique qu’à travailler à en reculer l’événement, et, quand elle arrivera, qu’à en diminuer autant que possible les effets les plus funestes. Mais cette prévoyance manque presque toujours aux métropoles, lorsque le temps est venu de donner la liberté à une colonie trop puissante. La crainte retient la main des gouvernants, et la contrainte irrite l’ardeur de la jeune nation, qui se révolte et brise ses liens. Les métropoles se trompent souvent sur la cause de ces révolutions. “Pour nous assurer la possession de nos colonies de l’Amérique du Nord, dit encore Alison en jugeant les événements de 1837, nous devons surtout nous en attacher les habitants. Quoique nous devions déplorer l’effet des actes coupables et de l’ambition criminelle des révolutionnaires du Bas-Canada, qui nous ont aliéné l’affection d’un peuple simple et industrieux, autrefois fidèle et dévoué, le mal n’est pas  encore sans espoir : si l’on y remédie dans un bon esprit, il peut résulter de ces maux passagers un bien durable. Ces événements, en attirant l’attention, ont fait découvrir bien des abus qui, sans cela, seraient restés dans l’ombre, et ils nous ont montré la nécessité de les faire disparaître”. Mais les abus sont l’abîme des gouvernements coloniaux. Ceux qui, à Londres, paraissent désirer les réformes avec le plus d’ardeur, sont ceux-là mêmes qui s’attaquent avec le moins de réserve aux réformateurs coloniaux. Les insurrections qui ont eu lieu dans les deux Canadas en 1837, n’ont été que la conséquence de la mauvaise administration de ces deux provinces, et de l’obstination du pouvoir à ne pas prêter l’oreille aux représentations formelles de leurs députés en pleine législature, pendant une longue suite d’années. Les préjugés sont si difficiles à surmonter, qu’Alison justifie presque le révolté du Haut-Canada, sans doute parce que ce pays est peuplé d’hommes de sa race, et note le rebelle du Bas-Canada, parce qu’il est d’une autre origine; il attribue la conduite de l’un à la supériorité de ses lumières et de son énergie, et la conduite de l’autre à l’ignorance et à l’ambition; de la même chose, il fait un crime au Canadien-Français, et un mérite à l’Anglais» (F.-X. Garneau. ibid. pp. 541-542). Dans cet exposé, Garneau nous montre qu’il est bien de la trempe d'un Tocqueville, son contemporain. Il voit l’avenir du Canada dans la mesure où, reprenant à son compte le conservatisme européen des institutions impériales (et plus tard ultramontaines), les États-Unis n’auront plus de raisons pour envahir la colonie, car elle cessera d’être colonie pour être un voisin de statut égal à celui des anciennes treize colonies, avec une pensée et un système politique essentiellement conservateur et bourgeois.
Garneau rappelle, enfin, l’adresse de la Chambre d’Assemblée lue par l’Orateur, le jeune Louis-Joseph Papineau, au gouverneur Prevost: «Les événements de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, le pays était sans troupes, sans argent, et Votre Excellence se voyait à la tête d’un peuple en qui, disait-on, plus d’un demi-siècle de repos avait détruit tout esprit militaire. Vous plaçant au-dessus des préjugés, vous avez su trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle, injustement calomnié, assez de ressources pour déjouer les projets de conquête d’un ennemi nombreux et plein de confiance en ses forces. Le sang des enfants du Canada a coulé, mêlé avec celui des braves soldats envoyés à leur secours. Après toutes les preuves que la métropole et la colonie ont données, l’une de l’efficacité de sa protection, et l’autre de sa fidélité inaltérable, les habitants de ce pays peuvent prétendre avec plus de raison que jamais à la conservation et au libre exercice des avantages que leur assurent leur constitution et leurs lois» (in F.-X. Garneau. ibid. p. 543). Prevost était rappelé peu après pour rendre compte de sa défaite à Plattsburg en 1814.

Il apparait important de tirer les lignes dominantes du texte de Garneau. D’un côté, la position militaire du Canada ne pouvait être qu’une position défensive et non agressive. D’autre part, les forces assaillantes en provenance des États-Unis n’étaient pas dirigées par un plan précis, malgré sa stratégie de déployer trois armées vers le Canada. Les officiers répondaient aux circonstances plus qu’aux nécessités d’objectifs précis et unanimes. La guerre se transforma en guerre d’escarmouches, en jeu d’échecs d’un fort à l’autre, d’un côté de la frontière à l’autre. Les victoires de 1812 et de 1813 dans le Bas-Canada montrèrent la participation active des Canadiens-Français dans la défense du territoire qui est le leur, avec la même énergie et le même courage qu’ils en mettront, vingt-cinq ans plus tard, pour s’opposer au même gouvernement colonial dont ils venaient de sauver la peau des fesses.

La position de Garneau fut reprise par les clercs ultramontains et nationalistes, insistant davantage sur l’aspect «messianique» du geste de Salaberry et des Voltigeurs. Pourtant, des événements secondaires se rajoutent au récit princeps. Une des causes d’origine canadienne de l’aigreur des Américains envers les Canadiens proviendrait de «la publication d’une correspondance de Craig avec son agent Henry. Mécontent de se voir refuser un emploi, Henry vendit, en 1812, au président Madison, les lettres du gouverneur pour une somme de $10,000» (P.-É. Farley et G. Lamarche. Histoire du Canada, Trois-Rivières, Librairie Saint-Viateur, 1935, p. 273). Ces lettres devaient être assez compromettantes pour que le Président paie une telle somme à un émissaire frustré. Le bilan que les auteurs Farley et Lamarche tirent de la Guerre de 1812, à la suite de Garneau, est l’intention américaine de conquérir purement et simplement le Canada dissimulé sous des prétextes oiseux: «Les Américains, maintenant convaincus qu’ils ne réussiraient pas à conquérir le Canada, ne tenaient pas à continuer la guerre. D’autre part, les Canadiens n’avaient combattu que pour se défendre. La paix s’imposait» (P.-É. Farley et G. Lamarche. ibid. p. 280). Cette vision est strictement canadocentriste et fait passer à l’arrière-plan les vrais dimensions de la guerre anglo-américaine de 1812. Le bilan reprend celui convenu : «Le traité qui mit fin aux hostilités fut signé à Gand le 24 décembre 1814. Les deux nations revenaient au statu quo. C’était vraiment beaucoup de sang répandu et d’immenses richesses gaspillées pour aboutir à une telle conclusion» (P.-É. Farley et G. Lamarche. ibid. p. 280).

Regardant la Guerre de 1812 avec un siècle de distance, les conclusions de Farley-Lamarche élargissaient la vision de Garneau : «Si la guerre de 1812 n’eut pas de suites politiques, elle exerça au Canada une sérieuse influence sociale. Comme les hostilités s’étaient surtout déroulées dans le Haut-Canada, les Loyalistes eurent la conviction qu’ils avaient sauvé le pays et, pour ce motif, réclamèrent une plus grande part dans l’administration. De plus, la coopération des Canadiens-Français, des Anglais, des Écossais et des Irlandais durant la guerre allait se continuer, établir une plus étroite cohésion entre les groupes ethniques et contribuer à développer le sentiment national, malgré les conflits qui surgirent dans la suite à propos de la distribution des subsides. Personne désormais ne pourrait accuser les Canadiens-Français d’être “de mauvais sujets britanniques”. La victoire de Châteauguay constituait une preuve éclatante de leur loyalisme et de leur patriotisme» (P.-É. Farley et G. Lamarche. ibid. p. 281). Ce n’est là que l’expression d’un rêve, puisque moins de vingt ans après cette étroite cohésion, des journalistes de la trempe d’Adam Thom reprendront ouvertement, dans leurs journaux racistes, l’idée que les Canadiens-Français sont bien de mauvais sujets britanniques. L’idéal canadianiste sorti de la coopération dans les coups de feu de 1812-1814 et que reprend aujourd’hui le gouvernement conservateur appartient aux désirs frustrés et non au principe de réalité historique.

Contemporain du manuel des deux Clercs de Saint-Viateur, l’Histoire du Canada de Bruchési nous informe que les documents vendus par Henry à Madison contenaient les échanges de Craig qui demandait à Henry «d’enquêter secrètement sur les tendances de l’opinon publique aux États-Unis» (J. Bruchési. Histoire du Canada, Montréal, Beauchemin, 1954, p. 402 ), ce qui suscita des accusations de trahison reprisent par les War Hawks. Bruchési insiste sur la légèreté d’esprit avec laquelle les Américains pensèrent prendre le Canada : «Les Américains, dont c’était le désir, se voyaient déjà maîtres du Canada. Rien, pensait-on, ne devait être plus facile que d’en faire la conquête. “Ce sera l’affaire d’une simple marche”, affirmait Jefferson. “Nous pouvons prendre le Canada sans soldats”. Et, de fait, comment un pays, dont la population disséminée atteignait 500.000 à peine, pourrait-il résister à l’attaque d’un État voisin qui comptait près de huit millions d’habitants» (P. Bruchési. ibid. p. 402). Bruchési soulève donc «l’intoxication de la victoire» qui animait, dès le départ, l’establishment américain aux risques de se méprendre sur les dispositions militaires, politiques et morales des Canadiens des deux «races».

Pour la suite, Bruchési reprend l’enseignement de Garneau : lenteur de l’organisation américaine, rapidité de la réaction du gouverneur Prevost, enrôlement de l’Église dans la consolidation de la résistance canadienne-française : «Battus sur terre, les Américains avaient, d’autre part, remporté plusieurs succès sur mer», etc. Et surtout, malgré le fait que c’est dans le Haut-Canada que furent livrés les combats les plus sanglants, notre nationaliste canadien-français n’hésite pas à écrire : «C’est dans le Bas-Canada que l’ennemi devait subir l’échec le plus cuisant de toute la campagne [de 1813]» (J. Bruchési. ibid. p. 405), et c’est le récit de la bataille de Châteauguay, inscrivant dans l’historiographie, ce que Garneau s’était bien gardé de faire à propos de Salaberry : «Celui que ses contemporains ont surnommé le “Léonidas canadien”, allant même jusqu’à comparer sa victoire au célèbre combat des Thermopyles, venait de sauver Montréal et de venger les défaites essuyées sur d’autres points par les troupes anglaises. Celles-ci, du reste, ne tardèrent pas à reprendre l’offensive dans le Haut-Canada, envahissant à leur tour le territoire ennemi, brûlant, sur leur passage, Lewiston, Manchester et Buffalo. Pendant ce temps, quelques victoires navales s’ajoutaient au crédit de la Grande-Bretagne» (J. Bruchési. ibid. p. 406). Bruchési rappelle toutefois que les Américains devaient, malgré les traités d’amitiés conclus avec Gand, ronger quelques terres canadiennes, en particulier à la frontière du Bas-Canada. Non sans tristesse, reconnaît-il, «les Américains invoquaient des prétentions qui allaient finir par être reconnues. Ils sortaient de la guerre avec un prestige accru et prenaient rang parmi les grandes nations» (J. Bruchési. ibid. p. 407). Nulle apologie du sentiment national canadien autant que l’amplification du succès prêté à la bataille de Châteauguay dans le cours de la campagne de 1813.

La guerre de 1812 est également traité en un chapitre dans l’Histoire du Canada de Robert Rumilly. Lui aussi accorde beaucoup d’importance aux lettres vendues par Henry à Madison. Ici encore, les populations britanniques des différentes colonies sont solidaires avec l’Empire contre les prétentions américaines. Sa présentation de la bataille de Châteauguay est moins dithyrambique que celle de Bruchési : «La bataille de Châteauguay, rencontre peu sanglante, où les armées ne se sont pas engagées à fond, entraîne des conséquences majeures. Elle compense les résultats de la campagne dans le Haut-Canada. Elle permet une contre-offensive, où des régiments anglais renforcés par des sauvages de l’Ouest, reprennent Newark dévasté par l’ennemi et dévastent de petites villes américaines en représailles. L’année 1813 se termine sur l’échec généralisé de la tentative d’invasion. Sur mer, les escadres anglaises ont remporté l’avantage, détruit des bâtiments américains dans la baie de Delaware et ravagé quelques établissements sur les côtes de la Virginie» (R. Rumilly. Histoire du Canada, Montréal, La Clé d'Or, 1951, p. 293). Bref, Châteauguay est un point tournant, un renversement dans le cours malheureux de la guerre. Les défaites de 1812-1813, en octobre 1813, se renversent à travers la victoire des Voltigeurs, et l’année 1814 conduira à la revanche des Britanniques qui envahiront et sèmeront la peur et la destruction sur le territoire américain même. Rumilly souligne «le succès décisif remporté par un chef canadien à la tête de troupes canadiennes fait sensation. Le Conseil législatif et l’Assemblée du Bas-Canada votent des félicitations à Salaberry, surnommé le Léonidas canadien, et à ses intrépides voltigeurs. Le duc de Kent fait frapper une médaille commémorative. Les Canadiens Français lèvent le front» (R. Rumilly. ibid.  pp. 293-294). Rumilly achève en rappelant le match nul décrété par le traité de Gand.

Un autre français, Robert Lacour-Gayet, dans son Histoire du Canada, parvient à amalgamer les origines européennes et nord-américaines du conflit. «La situation était, d’ailleurs, absurde, et les historiens de langue anglaise, américains, britanniques, canadiens, l’ont jugée sévèrement. “Une guerre très étrange…” (Brebner); “futile et d’aucune utilité…” (Morison); “une succession de prudentes offensives et de retraites hâtives, de plans mal conçus, de stratégies incompétentes, le tout relevé par quelques brillantes actions et quelques manœuvres adroites, tout à la gloire de quelques-uns mais peu flatteuses pour les autres…” (Lower). Le plus dur est l’Anglais Carrington : “Dans l’histoire des deux pays il n’y a sûrement pas d’événement qui fasse à l’un et l’autre si peu d’honneur. En Amérique, on s’en souvient encore comme une sorte d’épilogue de la guerre d’Indépendance; en Angleterre, on l’a pratiquement oublié, et c’est pour le mieux. Issue de préjugés nationaux, conduite de chaque côté avec un manque total de magnanimité, cette guerre n’a abouti qu’à raviver de vieilles rancunes. Il est navrant que l’historien impartial soit obligé d’exhumer un si vilain épisode…» (R. Lacour-Gayet. Histoire du Canada, Paris, Fayard, 1979, p. 307) Bref, on a peine à croire que le Canada a vraiment été mêlé dans cette rencontre, même si c’est sur une grande partie de son territoire qu’elle s’est déroulée! L’historien français reprend ici les couleurs de ses confrères québécois à propos de la campagne de 1813 : «L’effort [que les Américains] accomplirent au début de 1813 déplaça l’équilibre naval à leur profit. Grâce à de meilleures lignes de communication, ils reprirent Detroit et avancèrent suffisamment en territoire ennemi pour s’emparer de York (le futur Toronto, alors encore un village [mais tout de même, capitale du Haut-Canada où siégeait son gouverneur]) qu’ils pillèrent et brûlèrent en partie. Ces succès dans une région excentrique ne réglaient rien, cependant. La prise de Montréal eût été d’une autre importance. Une attaque renouvelée de la stratégie du XVIIIe siècle fut mise sur pied. Un détachement descendant le Richelieu devait rejoindre dans la vallée du Saint-Laurent une colonne partie du lac Ontario. Ce fut l’occasion pour les Canadiens français de montrer, plus encore qu’en 1776, qu’à tout prendre ils préféraient les Anglais aux Américains. Deux mille miliciens avaient été tirés au sort parmi les célibataires de dix-huit à trente ans. À part une émeute de peu de conséquence à Lachine, cette conscription, bien modeste, s’effectua sans difficultés. À Châteauguay, non loin de Montréal, les jeunes recrues prouvèrent leur valeur. À un contre trois, sous la conduite du colonel de Salaberry, Canadien français, officier dans l’armée anglaise, ils arrêtèrent en octobre l’offensive américaine. “Châteauguay a servi de Thermopyles au Canada”, écrit avec quelque exagération un savant religieux. Ce fut la seule circonstance où des opérations militaires se déroulèrent sur le territoire du Bas-Canada» (R. Lacour-Gayet. ibid. p. 310). Lacour-Gayet mentionne, en passant, la mini-émeute de Lachine tout en attribuant à un clerc l’exagération, l’amplification des Bruchési et autres Rumilly, mais déjà Salaberry lui-même et ses savants contemporains se comparaient à l’épisode racontée par Hérodote.

L’historien français ne peut éviter de reprendre la vision britannique du traité de Gand : «La paix de Gand fut, de part et d’autre, une paix de lassitude. On adopta la solution de facilité, celle du retour au statu quo ante bellum. […] Qui était vainqueur? Ni la Grande-Bretagne ni les États-Unis. La première avait constaté que la maîtrise des mers ne leur suffisait pas pour triompher: mais où trouver sur le continent américain les légions qui étaient venues à bout de Napoléon? Les seconds, de leur côté, avaient dû reconnaître que sans le contrôle de l’océan une lutte contre l’Angleterre ne pourrait jamais être décisive. Cette impuissance réciproque aurait dû conduire les deux pays à rechercher une entente : elle suscita, au contraire, chez l’un comme chez l’autre une atmosphère de rancœur et d’amertume, génératrice de nouvelles controverses. Il faudra une cinquantaine d’années pour que le risque d’un autre conflit militaire soit définitivement écarté. S’il y eut un bénéficiaire de la guerre de 1812, ce fut assurément le Canada. Elle enrichit, on le sait, les Provinces maritimes, mais ce n’est là qu’une de ses conséquences mineures. Plus important, elle créa chez beaucoup de Canadiens une vague conscience de leur nationalité; elle les confirma presque tous dans leur volonté de ne pas devenir Américains» (R. Lacour-Gayet. ibid. pp. 312-313). Il faut bien entendre que Lacour-Gayet épouse les conclusions  de l'historiographie britannique lorsqu'il écrit que la Grande-Bretagne ne gagna rien à cette guerre, alors que la position canadienne est tout autre, au moins depuis Garneau : la Grande-Bretagne gagna le cœur des Canadiens qui n'étaient jusque-là que des colons essaimés ça et là sur un immense territoire de colonisation. Sa présence s'en trouva donc renforcée. Par contre, ce qui est un étrange corollaire, aussi étrange que les causes mêmes de la guerre, au Canada, la vague conscience de la nationalité était une conscience négative; celle non pas d’être Canadien, mais de ne pas devenir Américains. Cette conscience négative prolongeait la position défensive qu'avait tenu la population des Canadas devant l'agression étrangère. Aux États-Unis, au contraire, le sentiment était positif et ne correspondait pas à ne pas devenir Canadiens, ou ne pas redevenir Britanniques. Dans tous les cas, une scission psychologique s'insinuait entre les origines européennes des habitants du Nouveau-Monde, et l'identité propre aux nouveaux pays en voie d'appropriation.

L’arrivée de la génération des historiens nationaux des années 60 du XXe siècle porta ombrage aux faits d’armes de la Guerre de 1812.  Le célèbre manuel scolaire Lacoursière, Provencher, Vaugeois, en vigueur dans les écoles depuis près d’un demi-siècle, reprend les données connues de l’historiographie canadienne, mais le portrait est plutôt mat. Les campagnes sont ternes, y compris celles de 1813. Avec Châteauguay et Chrysler’s Farm, «les écoliers du Québec et de l’Ontario y trouveront leurs héros respectifs : Charles de Salaberry et J. W. Morrison». Le traité de Gand en ressort, une fois de plus, inepte. Les conséquences de la guerre? «Si les provinces maritimes ont été tout à fait épargnées, il n’en va pas de même pour les deux Canadas. Trois années de guerre, bien qu’aussi mal conduite d’un côté que de l’autre, avaient donné à réfléchir. Les Britanniques des deux Canadas se sentent plus près que jamais aupravant des Canadiens. Ils commencent à se considérer eux-mêmes Canadiens et souffriront de moins en moins de se faire traiter d’étrangers. Ils ont eu peur et ils en concluent à la nécessité de s’unir, de fédérer le “British North America”. Grouper les forces de l’Amérique du Nord britannique, c’est compter sur tous les éléments non républicains. Les Canadiens français en sont. On revient aux idées de Murray, Carleton et Haldimand : entretenir, préserver et utiliser le particularisme canadien-français. […] Les Canadiens français, pour leur part, comprennent mieux la différence entre une appartenance à l’empire britannique et l’annexion aux États-Unis. Les uns conscients de la protection que leur assure la Grande-Bretagne, jurent sur leur vie qu’ils sont les plus loyaux des plus loyaux sujets de Sa Majesté. Ils acceptent donc le drapeau britannique, mais demandent à jouir de leur majorité dans le Bas-Canada. D’autres, peu nombreux il est vrai, souhaitent un rapprochement avec les autres provinces pour mieux lutter contre les États-Unis. La guerre de 1812, aussi ridicule fut-elle, a donné une conscience nouvelle aux Canadiens anglais; on a même affirmé qu’elle leur avait donné une âme!» (J. Lacoursière, J. Provencher, D. Vaugeois. Canada-Québec, 1534-2000, Sillery, Septentrion, 2006, pp. 220-221). Cette vision n’est pas très loin de celle exprimée par Lacour-Gayet, la prise de conscience canadienne, tant anglophone que francophone, est une prise de conscience négative.

L’Histoire des Canadas d’un groupe d’historiens, dont certains d’orientation idéologique marxiste, noie la guerre de 1812 dans le conflit constitutionnel qui sévira de Craig à Dalhousie. En fait, la factualité de la guerre n’y existe tout simplement pas. Le tome 2 de l’Histoire du Canada de Lahaise-Vallerand, L’Amérique du Nord britannique 1760-1867, parle bien de la guerre canado-américaine de 1812-1814 (ce qui omet la bataille de la Nouvelle-Orléans, propre à l’affrontement strictement anglo-américain). Les auteurs ouvrent ainsi leur chapitre : «La guerre de 1812 fut, au sens propre du terme, un accident historique dont les causes, en raison de leur multiplicité et de leur complexité, sont difficiles à cerner. Elles découlent directement de la conjoncture internationale extrêmement mouvante des années 1793-1812 et convergent, au gré de rebondissements imprévisibles, vers cette audacieuse déclaration de guerre des États-Unis à l’Angleterre que les Américains croyaient pouvoir ainsi incommoder en frappant le Canada» (N. Vallerand et R. Lahaise. L'Amérique du Nord britannique 1760-1867, Montréal, Centre de Psychologie et de Pédagogie, 1971, p. 105). Si le Canada est la cible de la guerre, il n’en est ni le causus belli, ni l’objet de convoitise. Les auteurs font toutefois précéder les questions des droits de navigation de «l’appétit territorial des “Frontiersmen” américains, leur nationalisme exacerbé et leur désir d’anéantir l’opposition des Indiens à la colonisation de l’hinterland» (N. Vallerand et R. Lahaise. ibid. p. 107) Pour eux, le bilan se résume à la paix blanche, c’est-à-dire au traité de Gand.

À la même époque parut un livre d’histoire du Canada, présenté comme le manuel national d’Histoire du Canada. Ce manuel, dirigé par une équipe d’historiens des «deux peuples fondateurs», Cornell, Hamelin, Ouellet et Trudel, décrit l’état du Haut et du Bas-Canada au moment du déclenchement du conflit, dont la responsabilité demeure la rivalité entre les pionniers américains et les Autochtones qui leur résistent, soutenus par les Anglais du Haut-Canada. Du côté sud de la frontière, «bien des gens
Les Britanniques tentent de reprendre le fort Érié, août 1814.
des États de l’Ouest voulaient détruire ce Haut-Canada qui était à leurs yeux un vestige de l’empire ennemi, gênait leur expansion et soutenait l’animosité persistante des Indiens» (Cornell, Hamelin, Ouellet, Trudel. Canada : Unité et diversité, s.v. Holt, Rinehart & Winston Ltée, 1968, p. 212). Du côté nord de la même frontière, au «Haut-Canada, la déclaration de la guerre cause des sentiments divers. La province est à peine peuplée et les habitants sont disséminés, isolés les uns des autres par des grandes étendues de terre. Les Loyalistes et tous ceux qui sont venus d’Angleterre sont des patriotes. Il y a les Américains qui ont simplement traversé la frontière, qui sont installés un peu partout et qui entendent demeurer neutres. D’autres, mais en petit nombre, veulent appuyer la cause américaine» (Cornell, Hamelin, Ouellet, Trudel.  ibid. p. 213). Après un bref exposé des combats les plus significatifs, le collectif conclut : «Pour le Canada et l’Angleterre, la guerre de 1812 se soldait par une victoire. Les Américains avaient échoué dans leur projet d’anéantir les forces anglaises du Canada». Par contre, ce qui ressort d’important des observations du manuel, c’est lorsqu’il est dit : «La guerre avait démontré aux opposants l’importance du contrôle naval des Grands Lacs, et une course à l’acquisition d’une flotte s’annonçait. Pour la première fois, l’ensemble des Grands-Lacs et de leurs cours d’eau se présentait comme une Méditerranée intérieure où, peu importe les limites frontalières, l’ensemble d’une économie intégrée était appelée à se dégager au cours des décennies à venir, avec le canal Érié, la construction des voies ferrées et l’installation des grandes industries dans les villes aussi bien américaines que canadiennes.

Cornell, Hamelin, Ouellet et Trudel concluent : «Le peuple du Haut-Canada trouva… dans les expériences de la guerre de 1812 beaucoup d’idées et d’attitudes qui venaient entretenir le sentiment national. Les héros de guerre, qu’ils aient été Canadiens ou Britanniques, étaient devenus des patriotes locaux : Brock, le capitaine Barclay de la bataille de Put-in-Bay, Laura Secord et le colonel Fitzgibbon de Beaver Dams. Durant les générations suivantes, les représentants de la haute société tory, du monde des affaires et du gouvernement se réclamaient pour une part du rôle qu’avaient joué leurs pères dans la défense du pays pour revendiquer une place particulière dans cette société. Jusqu’à la guerre de 1812, les gens de la colonie ne faisaient pas de différence, chose étonnante, entre colons Loyalistes et Britanniques ni entre “Américains”. La guerre vint modifier cet état de choses. On commença dès lors à prendre conscience que les gens des États-Unis étaient “étrangers” et “différents”. […] Le service militaire, après 1812, devint un devoir normal et attendu des citoyens. Les événements des années 1812-1814 laissèrent une trace indélébile dans la mémoire du peuple du Haut-Canada et constituèrent le premier jalon de l’histoire de cette région» (Cornell, Hamelin, Ouellet, Trudel.  ibid. pp. 215-216). Ce qui confirme notre assertion que les cérémonies du bicentenaire de la Guerre de 1812 sont une affaire essentiellement ontarienne. Enfin, l’Histoire générale du Canada, dirigée par Craig Brown, ramène la guerre de 1812 à deux pages et demie, dont une pleines de vignettes. Par quelques coups de crayons, les manœuvres sont esquissées, et la conclusion reprend celle de l’équipe de Cornell, Hamelin, Ouellet et Trudel : «Le Haut-Canada, ont noté plusieurs de ses habitants, a été “sauvegardé” pour la Grande-Bretagne. Au cours des 175 années qui se sont écoulées depuis, nombre de Canadiens se sont découvert parmi les participants à cette guerre, des héros et des héroïnes - Brock, Salaberry, Secord et Tecumseh ne sont pas les moindres - mais en défintive, il ne s’agit que d’un conflit local» (G. Wynn, in C. Brown (éd.) Histoire générale du Canada, Montréal, Boréal, 1988, p. 256). Il est à observer ici que la bataille du Léonidas canadien est intégré au mouvement militaire du Haut-Canada, ce qui exclu logiquement le Bas-Canada de son héritage d’une mémoire de la Guerre de 1812!

Le premier tome du Canada Une histoire populaire, mentionne évidemment la Guerre de 1812. À l’origine d’une série télévisée retraçant l’histoire (dramatisée) du Canada, les deux tomes télescopent souvent des explications simplistes. Ainsi «une atmosphère d’hostilité et d’avidité règne au sein du Congrès des États-Unis. “Je ne mourrai en paix, déclare Richard Johnson, représentant du Kentucky, que lorsque je verrai les territoires de [la Grande-Bretagne] incorporés aux États-Unis…» (D. Gillmor et P. Turgeon. Le Canada Une histoire populaire, Montréal, Fides, 2000, pp. 164-165). Expliquer une
Bataille de Lundy's Lane, 1814
guerre par une simple «atmosphère» relève presque de la pensée magique! Mieux vaut décrire les récits de bataille et les portraits des principaux participants canadiens au conflit. Brock et Tecumseh sont évidemment les vedettes tragiques de cet affrontement inutile. L’important est de faire sortir la violence et les souffrances entraînées par cette guerre qui, partout ailleurs, passe pour sans effets majeurs, sauf quelques morts de circonstances. Le récit héroïque de la bataille de Châteauguay y trouve une contre-partie plus sombre : «Malgré le repli des Américains, Salaberry pense qu’ils pourraient simplement être en train de se regrouper. Pendant huit jours, l’armée canadienne reste derrière les barricades, attendant dans la froide pluie d’automne. Le temps devient bientôt un ennemi plus âpre encore que les Américains. “Nous souffrons à ce point du mauvais temps que chaque jour certains de nos hommes tombent malades”, écrit le lieutenant Charles Pinguet [à sa femme], qui ajoute : “Je sais à présent qu’un homme peut endurer sans mourir plus de souffrance et d’enfer qu’un chien. Il y a plusieurs choses que je pourrais plus facilement te dire de vive voix que t’écrire, mais du moins seras-tu convaincue que les Canadiens savent se battre”» (D. Gillmor et P. Turgeon. ibid. p. 174). Le bilan est aussi impressionniste : «Pour le Canada et les États-Unis, la guerre se solde par des colonies aux terres brûlées, et, officiellement, par deux victoires. Dans le Haut-Canada, la guerre aura cimenté le caractère essentiellement britannique de la culture et de la politique du pays» (D. Gillmor et P. Turgeon. ibid. p. 178).

Victor Suthren, dans un article pour la série Horizon Canada, décrit d’emblée la Guerre de 1812 comme «une guerre d’embuscades et d’attaques sournoises. Une guerre de bons procédés chez les officiers anglais, mais de maraudage impitoyable chez les renégats. Une guerre où des armées étaient déployées en ordre rangé comme pour ces tueries bien ordonnées des champs de bataille européens, alors que retentissaient les cris de guerre stridents des Indiens dans les sombres profondeurs des forêts. Pour les Américains, la Guerre de 1812 fut une “deuxième guerre d’Indépendance” qui complétait l’œuvre inachevée de 1773-1783 et permettait d’ouvrir les mers à la marine marchande américaine. Au Canada, la légende aura fait naître le mythe de ces hardis miliciens qui, avec l’aide de quelques habits rouges anglais, auront refoulé les Yankees. Dans les deux pays, la vérité sera voilée, afin de stimuler les sentiments nationalistes» (V. Suthren. Horizon Canada, t. 3, # 25, 1985, p. 577). Malgré la paix blanche qui clôt le conflit, Suthren affirme, dès le départ : «S’il est vrai que les Américains ont souvent vu un seul de leurs navires remporter d’étonnantes victoires contre la Marine royale, il est également vrai que les États-Unis étaient soumis à un gigantesque blocus maritime qui rendait ces victoires dérisoires. Que les défenseurs américains aient repoussé les Anglais à la Nouvelle-Orléans n’empêchait pas les États-Unis d’avoir perdu, à quelques exceptions près, toutes les autres batailles de cette guerre livrées sur terre. Au Canada, c’est aux fantassins britanniques et à leurs alliés indiens, à la vérité, que revient presque tout le mérite de la victoire remportée sur les armées américaines» (V. Suthren. ibid. pp. 577-578). Rendu à ce point, nous pouvons conclure que le Canada s’est définitivement fait une idée sur la place de la Guerre de 1812 dans son Histoire.

Mais de toutes ces synthèses, il faut tenir à part la somme que représente l'œuvre de George F. G. Stanley. La Guerre de 1812, les opérations terrestres, (Montréal, Trécarré, 1984), qui n'a pas été suivi, malheureusement, du volume sur les opérations maritimes, toutes aussi importantes. Le livre de Stanley relève d'un exposé classique. Historien militaire avant tout, Stanley évoque le contexte dans lequel se sont ouvertes les hostilités. Une fois la préface parcourue, le premier chapitre s'ouvre avec un Harper, non le Canadien Stephen, mais l'Américain John, représentant du New Hampshire et qui écrivait, au sénateur Plumer du même État : «Cette fameuse question sera indubitablement abordée au début de juin. Le président fera sans doute parvenir au Congrès un message important, qui prêtera à une ardente controverse. Le Comité chargé des affaires étrangères soumettra un manifeste dans lequel on déclarera que les États-Unis et la couronne britannique, ainsi que ses dépendances coloniales, "sont en guerre"» (G. F. G. Stanley. ibid. p. 3). Stanley, même s'il raconte avec un style enlevé et captivant les différents épisodes de la guerre, s'intéresse aux questions des causes et aux bilans à tirer de la Guerre de 1812. «En juin 1812, les Haligoniens [les habitants d'Halifax] ou les Montréalais pouvaient bien croire que le début des hostilités entre les États-Unis et la Grande-Bretagne était attribuable à l'ambition politique d'un James Madison ou aux sinistres manigances d'un Napoléon Bonaparte. Mais aucune de ces hypothèses ne repose sur une connaissance approfondie de l'histoire ou sur une véritable compréhension de la nature des rapports qui existaient entre ces deux puissances au cours de la génération précédente. La principale cause de la guerre remontait à au moins trente ans auparavant, soit à cette lutte qui amena la Grande-Bretagne à s'humilier et à voir ses armées en déroute, et qui devait forcer les dirigeants britanniques à reconnaître que leurs colonies rebelles constitueraient dorénavant une nouvelle entité politique, séparée et indépendante de la mère patrie. Pour les Britanniques, la défaite avait été amère et ils avaient tardé à saisir toute la portée de la victoire américaine, ou le véritable sens de l'indépendance des États-Unis. Pour les Américains, par contre, une telle réussite militaire et politique avait certes été douce mais, s'ils avaient acquis de l'aplomb, ils n'étaient pas encore, en 1812, parvenus à cette assurance qui les caractérisera plus tard. Le temps devait suivre son cours. Aux yeux des Américains, qui se frayaient un chemin au sein des nations du monde, l'indépendance était cette faculté de choisir librement leur propre ligne de conduite politique ou économique sans avoir à céder aux pressions extérieures. Rien ne ronge davantage le sentiment d'appartenir à une nation distincte que de se voir constamment forcé de faire des concessions à de puissants voisins. Aussi, entre 1783 et 1812, la nationalité était-elle au centre des préoccupations des chefs de file de l'opinion américaine. Et, fort malheureusement, la Grande-Bretagne se trouvait alors engagée dans un combat déterminant en Europe, ce qui l'amenait, pour des raisons de légitime défense, ou peut-être même par instinct de conservation, à ne pas tenir compte de la susceptibilité de ses anciens colons d'Amérique du Nord. La dureté des Britanniques et l'hypersensibilité des Américains - toutes deux issues de la guerre de l'Indépendance - furent donc les principaux mobiles d'une reprise du conflit en 1812. Ce sont ainsi l'histoire et la géographie - et non pas tant le ressentiment ou le caprice - qui sont à la source des prises de positions et des disputes qui précédèrent le début des hostilités de 1812. Les Américains, bien entendu, combattaient pour une juste cause - du moins la tenaient-ils pour telle - et demeuraient persuadés qu'il faudrait la défendre, à défaut d'autres moyens, par les armes. Les Britanniques, pour leur part, qui envisageaient la guerre avec beaucoup plus de maturité d'esprit, se bornèrent à soutenir qu'ils se battaient pour défendre leur empire» (G. F. G. Stanley. ibid. pp. 11-12).

Ce long paragraphe préparatoire de Stanley nous dit d'abord que la lutte est une confrontation de deux thymos : celui, vexé et plein de ressentiment des Britanniques et celui, «hypersensible» et national des Américains. Une fois affirmées les causes de psychologie collective, l'historien renverse son explication : «non, ce sont la géographie et l'histoire» qui sont à l'origine du conflit. Bref, deux formes déterministes, deux nécessités historiques, qui auraient conduit les Américains et les Britanniques du Canada à s'affronter. La première série de causes est psychologique, la seconde métaphysique. Stanley doit donc pousser plus loin les causes «historiques», réelles, de l'agressivité qui amènera Madison à déclencher la guerre. Bien sûr, nous retrouvons les questions économiques, la limite des échanges commerciaux et l'arrogance des navires marchands britanniques contre les navires américains. Mais tout cela se révèle secondaire. Stanley rejoindra plutôt l'historiographie américaine lorsqu'il écrira : «Quelle qu'ait été l'incidence de ces questions de libre échange et de droits des marins dans les états du littoral de l'Atlantique, la psychose de guerre, dans les régions de l'Ouest, fut provoquée surtout par la conviction que les Britanniques des Canadas incitaient les peuples indiens à s'opposer constamment à la progression des établissements américains sur leurs territoires. Les Américains étaient toujours obsédés par les Indiens, depuis l'époque des raids guerriers abénaquis et micmacs sur les établissements frontaliers de la Nouvelle-Angleterre et de l'état de New York, sous le régime français. Mais les Français n'avaient pas été les seuls à se servir des Indiens pour combattre les Américains, puisque les successeurs de Frontenac au château Saint-Louis à Québec, Guy Carleton et Frederick Haldimand, avaient fait de même pendant la Révolution américaine. Quelques Indiens avaient suivi John Burgoyne; d'autres commandés par le colonel Barrimore St. Leger, avaient attiré le général américain Nicholas Herkimer dans une embuscade à Oriskany (état de New York). Puis d'autres encore s'étaient joints aux chasseurs de Butler pour faire des raids dans l'état de New York (Cherry Valley et German Flatts) et en Pennsylvanie (Wyoming Valley). D'ailleurs, les Britanniques n'avaient-ils pas donné au réputé Joseph Brant, un Indien de la nation iroquoise des Agniers, un brevet d'officier dans leur armée? Et que dire des raids sur la frontière occidentale qui furent effectués, à l'instigation d'agents britanniques auprès des Indiens - Alexander McKee et Henry Hamilton, "l'acheteur de scalps" par exemple - à Détroit?…» (G. F. G. Stanley. ibid. pp. 21-22). Encore là, l'essentiel de l'explication de Stanley repose sur des traits psychologiques : «psychose de guerre», les Américains «obsédés» par les Indiens. «Bien sûr, ni les marchands ni les agents n'avaient poussé les Indiens à poursuivre la lutte. De l'aveu général, ils se battaient en vain, mais c'était leur bataille, qu'ils livraient afin de pouvoir vivre, à leur guise, sur leurs terres et selon leurs traditions; et seule la pression constante de la progression inexorable de la colonisation vers l'Ouest par les blancs les incitait à continuer leur résistance. Les Américains, pour leur part, ne voyaient dans ce geste des Indiens que la sinistre influence des agents britanniques : des vies américaines étaient sacrifiées, en territoire américain, par des "sauvages", armés de mousquets britanniques, chargés de balles britanniques. "L'amertume ainsi engendrée aux États-Unis empoisonnait l'attitude des Américains, et contribuait à rallumer la guerre contre la Grande-Bretagne", écrit un historien qui connait aussi bien l'histoire du Canada que celle des États-Unis [A. L. Burt]» (G. F. G. Stanley. ibid. pp. 27-28).  Le jeu du ressentiment et de l'amertume entre Britanniques et Américains à l'Est; poussée autochtone et psychose de guerre à l'Ouest, il semblerait que si la Guerre de 1812 fut si erratique dans son commandement et si acharnée dans la résistance que lui opposèrent les Canadiens, le tout repose sur des attitudes psychologiques qui n'auraient aucune racines dans les faits réels, d'où le renversement fatal dans une métaphysique de l'Histoire. La Guerre de 1812 serait-elle née alors de purs fantasmes?

La traduction concrète de ces fantasmes serait alors la conquête militaire du Canada afin de solutionner tous les problèmes, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest; solution radicale, solution miracle. «En général, rappelle Stanley, les Américains n'ont jamais aimé entendre dire que des motifs impérialistes, du moins en partie, avaient pu pousser les États-Unis à déclarer la guerre de 1812. Pourtant, de toute évidence, l'incorporation du Canada dans l'Union américaine était l'un des buts des hommes qui dominaient au Congrès en 1812. L'idée n'était pas nouvelle. Elle avait motivé l'action du Congrès et des hommes qui avaient suivi Richard Montgomery et Benedict Arnold à Québec en 1775» (G. F. G. Stanley. ibid. p. 29). Contre l'opinion exprimée à travers l'historiographie américaine, Stanley conclut que les buts de conquête impérialiste furent à l'origine de l'invasion du Canada, prenant prétexte de la guerre avec la Grande-Bretagne et des vexations qu'elle faisait subir à la marine marchande américaine. En ce sens, le fait que le traité de Gand n'ait pas évincé les Britanniques du Canada serait une défaite  des intentions américaines. Pourtant, Stanley, lorsqu'il traite de la paix, n'insiste pas sur cette «défaite» : «Le traité de Gand - "le traité des Omissions", comme l'appelait Jean-Baptiste Petry, diplomate français, dans une lettre à Talleyrand - fut un triomphe pour la diplomatie américaine. Les cinq commissaires s'étaient révélés plus habiles et plus déterminés que leurs trois homologues britanniques, et ils avaient, tout compte fait, reçu plus qu'ils n'étaient prêts à donner. Ils avaient bien agi envers leur pays. Jusqu'à quel point? On ne le sut que le 11 février 1815, quand on apprit, à New York, ce qu'ils avaient réalisé; plusieurs jours après, le traité soumis au sénat des États-Unis, y fut ratifié» (G. F. G. Stanley. ibid. p. 394). C'est le traité Webster-Ashburton qui, trente ans plus tard (1842), allait, en rognant certains territoires jouxtant la frontière canadienne au Bas-Canada et au Nouveau-Brunswick, donner  un «os» du côté canadien aux revendications américaines. En rognant la frontière canadienne, les Américains bloquaient toute possibilité d'expansion territoriale en deçà du 49º parallèle. «On salua joyeusement, tant en Grande-Bretagne qu'aux États-Unis, la fin des hostilités, sans se soucier des conditions de paix. Toutefois, en Amérique du Nord britannique, on fut bien moins enthousiaste. Les habitants des Maritimes, surtout les gens de Halifax, se demandaient si la prospérité inégalée apportée par la guerre n'allait pas maintenant disparaître; dans les Canadas, les marchands de fourrures trouvaient que le gouvernement de Londres, par indifférence, les avait non seulement abandonnés mais trahis, au même titre que les Indiens, dont la loyauté à la cause britannique en Amérique du Nord assurait la prospérité du commerce des fourrures. Comme d'habitude, on avait sacrifié les victoires obtenues par cette vieille alliance des soldats britanniques de l'armée régulière, des marchands de fourrures et des Indiens dans le but d'apaiser une jeune république ombrageuse à l'excès, et d'obtenir son amitié précaire» (G. F. G. Stanley. ibid. pp. 394-395)
Cette conclusion de Stanley renverse tous les «succès» attribués par les autres interprétations historiographiques canadiennes. Si le sentiment de nationalité amorçait son commencement sur un flanc négatif, comme nous l'avons vu pour les Canadiens Français, les Canadiens Anglais sortaient, à leur tour, vexés, frustrés, abandonnés par la Mère-Patrie britannique comme les Canadiens Français s'étaient sentis, cinquante ans plus tôt, abandonnés par la Mère-Patrie française. Le sort commun les rassemblait tous deux, et c'est dans l'«omission» du traité de Gand de 1814 qu'il faut peut-être chercher les origines du ressentiment violent qui devait conduire, vingt ans plus tard, les citoyens du Haut-Canada à s'engager dans la voie de la rébellion armée contre le gouvernement colonial britannique.

d) chez les Québécois:

Les historiens canadiens-français, puis québécois, ont leur vision propre de la Guerre de 1812. Certes, cette vision s’est dégagée progressivement de l’historiographie canadienne dont nous venons de tracer l’essentiel. Cette spécification s’est accomplie au cours du dernier demi-siècle. Dans son Histoire du Canada français, l’abbé Lionel Groulx ne consacrait encore qu’une page aux événements de 1812-1814. Il l’inscrivait dans le prolongement de la crise constitutionnelle qui avait accompagné «le règne de la Terreur » du gouverneur Craig. Dans son esprit, une certaine continuité unissait la crise parlementaire et la participation à la guerre, à la fois comme trêve, mais aussi comme accélérateur des conflits à venir : «Pour le Canada, voici bien encore une guerre gratuite, provoquée par un conflit où il n’est rien. La défense du territoire n’en rallie pas moins tous les esprits. La Chambre du Bas-Canada vote les crédits extraordinaires qu’on lui demande. Trois ans la guerre sévit dans le Haut et le Bas-Canada avec des alternatives de revers et de succès. Des bataillons de miliciens canadiens-français se portent à la défense des frontières de leur province. En 1813 les Voltigeurs du major de Salaberry bloquent Châteauguay, l’invasion américaine qui déferle vers Montréal. Années d’alertes militaires, mais qui valent au Bas-Canada, disions-nous, une paix politique relative. Deux gouverneurs d’esprit conciliant procurent à la province cet apaisement» (L. Groulx. Histoire du Canada français, t. 2, Montréal, Fides, 1960, pp. 121-122). Le fait, qu’au sortir des guerres napoléoniennes le trésor britannique est à sec, obligera le gouverneur à puiser dans les revenus des lois fiscales du Bas-Canada. Aussi, la belle conciliation entretenue sous Prevost, puis sous son successeur Sherbrooke, précédait de terribles orages, dont la querelle des subsides allait être le puissant déclencheur des crises qui devaient suivre.

Groulx, on le voit, présente la guerre comme une autre tuile qui tombe sur la tête des malheureux canadiens-français, trimbalés par la politique internationale de l’Empire, aussi ne la voit-il que comme une interruption des vrais combats propres aux intérêts nationaux : ceux entre l’Assemblée législative et le gouvernement colonial. Un Français, Léon Lemonnier, auteur également d’une Histoire du Canada français (1942), s’intéresse certes davantage au Régime français, mais il accorde une place quand même au Canada britannique. Il décrit comment, au déclenchement de la guerre, «les Canadiens français s’en émurent aussitôt. Sous l’influence du clergé catholique, qui craignait de voir ses fidèles assimilés par les vastes États-Unis, les habitants du Bas-Canada se déclarèrent résolument pour l’Angleterre et les miliciens, répondant à l’appel du gouverneur, se préparèrent à défendre leur pays» (L. Lemonnier. Histoire du Canada français, Paris, Hachette, 1942, p. 372). Cette importance accordée au clergé n’est plus seulement celle d'un simple «accessoire» que nous retrouvions dans le récit de Garneau. Le clergé est doté d'une influence des plus déterminantes dans la décision des Canadiens français de soutenir le régime colonial. Lemonnier apparaît ici tributaire de l’historiographie cléricalo-nationaliste du tournant des XIXe-XXe siècles.

Un autre étranger, Mason Wade, un Américain, a traité, dans Les Canadiens français de 1760 à nos jours, de l’importance de la guerre pour la population francophone du Canada. Si Groulx n’insistait pas sur les faits d’armes canadiens-français, Wade rappelle pour sa part : «Bien que les historiens aient beaucoup glorifié la part prise par les Canadiens français à la guerre de 1812, ce fut surtout sur mer et dans l’Ouest que se déroula cette guerre et le Québec n’y joua qu’un rôle très modeste. Joseph Bouchette, fils du guide de Carleton en 1775, a beau mettre en relief “le désir insatiable du gain” des Américains - il est vrai que certains d’entre eux, tels que Philémon Wright du Massachusetts, fondateur de l’industrie du bois de construction à Ottawa, faisaient preuve d’une activité particulièrement anti-canadienne - si bien que les visées yankee sur le Québec soient mentionnées dans maintes histoire du conflit, c’est en fait le sud et l’ouest des États-Unis qui voulurent la guerre et leur but en attaquant le Canada était de nuire à l’Angleterre et non l’annexion. Le long retard apporté par l’Angleterre à la cession des postes de traite de l’Ouest, cause du conflit des trafiquants et de leurs Peaux-Rouges avec les Américains, et les difficultés maritimes anglo-américaines avaient irrité le grandissant orgueil national des États-Unis. Orgueil qui s’exprima quelques années plus tard par les cris stridents de l’Aigle proclamant la doctrine de Manifest Destiny». (M. Wade. Les Canadiens français de 1760 à nos jours, Ottawa, Cercle du Livre du France, 1966, pp. 140-141). En tant qu’Américain, Wade greffe la doxa de l’historiographie américaine sur la question canadienne, écartant ainsi toute l’interprétation classique des historiens canadiens basée sur la convoitise du Canada. Plus loin, il ajoute : «L’annexion du Québec ne figurait plus dans le plan yankee : les relations économiques entre la Nouvelle-Angleterre et son voisin du nord étaient devenues si étroites et si profitables qu’un Américain pouvait écrire : “Nous regretterions beaucoup (entre nous) que Québec ne reste pas en possession des Anglais. Ils ne nous imposent aucun droit sur nos exportations vers l’embouchure du fleuve et nos produits étant expédiés du Canada comme produits d’une colonie anglaise, nous recevons les subsides ou bénéficions ainsi des droits protecteurs”. En 1808, le gouverneur du Vermont assurait encore à John Henry, le double renégat servant alors d’agent secret pour Craig, qu’en cas de guerre son État adopterait une attitude de neutralité envers le Canada. Henry révéla les projets anglais au président Madison après avoir été licencié par Craig, ce qui eut une certaine influence sur l’aggravation de la psychose de guerre en Nouvelle-Angleterre. Cependant, les états qui avaient une frontière commune avec le Québec restèrent neutre pendant la guerre» (M. Wade. ibid. p. 141). Qu’est-ce à dire? Que les War Hawks ne se souciaient nullement d’acquérir le Bas-Canada; ce qu’ils voulaient, c’était le Haut-Canada, les terres de l’Ouest jusqu’à l’océan Pacifique, alors que les commerçants de la Nouvelle-Angleterre trouvaient profitables les liens avec le Bas-Canada, voie d'accès sans tarifs vers les ports britanniques, d'où le mécontentement, à la limite du sécessionnisme, des États limitrophes de l'Est. Le métissage des interprétations opéré par Wade nous permet de mieux saisir les motivations et les tensions suscitées par la guerre au sein même des États-Unis, beaucoup mieux que la position bas-canadienne face au déclenchement du conflit.

Et le Québec? «La plus grande partie de la guerre de 1812 se déroula dans le Haut-Canada et, à l’exception de la part prise par les “voyageurs” et “engagés” canadiens-français du trafic des fourrures aux batailles autour des postes des Grands Lacs, Québec n’eut guère l’occasion de traduire par des actes sa loyauté et sa volonté de combattre» (M. Wade. ibid. p. 142), ce qui banalise ce que l’historiographie classique canadienne montait aux nues comme l’engagement «patriotique» des Voltigeurs à défendre coûte que coûte le régime colonial. Un point essentiel que soulève Wade est le suivant : «Les belliqueux marchands de Montréal, qui exhortaient constamment le gouvernement à un plus grand effort et dont les “engagés” et les Indiens influencés par eux furent d’utiles alliés pour les ‘tuniques rouges”, contribuèrent beaucoup aux succès britanniques dans l’Ouest. Une grande partie de l’ancien empire de la traite des fourrures fut récupérée au cours de la guerre mais, une fois de plus, la diplomatie anglaise, malgré l’insistance des marchands pour un nouveau tracé de la frontière de l’Ouest et la création d’un État-tampon indien, sacrifia les gains de la guerre au Traité de Gand (1815). La puissance grandissante d’Astor dans le commerce des fourrures en fut renforcée tandis que les traitants de Montréal voyaient leur dernière ressource dans le Nord-Ouest menacée, après 1812, par les établissements de Lord Selkirk dans le pays de la Rivière Rouge et par l’expansion de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui absorba la Compagnie du Nord-Ouest en 1821» (M. Wade. ibid. p. 143). La dynamique de la participation canadienne-française prend une tournure qu’évitait l’historiographie canadienne. Les intérêts commerciaux étaient ceux que les engagés venaient défendre dans le Haut-Canada. C’étaient les intérêts des riches marchands de Londres et de Montréal contre ceux des premiers tycoons américains, dont John Jacob Astor était le prototype le plus agressif. Le bilan que tracera donc Wade sera beaucoup plus nuancé : «La guerre de 1812 affaiblit la loyauté britannique des Anglais dans le Québec, tandis que les Canadiens français firent preuve d’une loyauté beaucoup plus grande qu’en 1775. Une nouvelle loyauté canadienne commençait à naître dans les deux groupes qui avaient combattu ensemble pour repousser l’invasion et dont la méfiance réciproque avait été dissipée par l’effort commun. Ce nouveau canadianisme devait être mis en lumière dans les années qui suivirent par la collaboration des membres des deux groupes ethniques pour obtenir un gouvernement canadien autonome et combattre les erreurs de l’administration anglaise» (M. Wade. ibid. p. 143).

Le bilan de Wade nourrit la thèse de Stephen Harper dans la mesure où le coude à coude anglo-canadien (français) serait le semis de la future Confédération. En ce sens, après le détour des intérêts commerciaux, Wade revient aux conclusions mises de l’avant lorsque l’historiographie canadienne trace le bilan de la Guerre de 1812. C”est à ce point qu’arrive l’authentique historiographie nationaliste des années 1960-1980. André Garon, dans l’Histoire du Québec dirigée par Jean Hamelin (1976) parue l’année de l’élection du Parti Québécois au gouvernement, commence ainsi le paragraphe sur la Guerre de 1812 : «La guerre canado-américaine donna lieu à une trêve politico-
Drapeau de la première milice du Bas-Canada, 1812
sociale que facilita un climat de prospérité» (J. Hamelin (éd.) Histoire du Québec, Toulouse/Saint-Hyacinthe, Privat/Édisem, 1976, p. 302). D’abord, il faut noter que l’Angleterre, comme principal belligérant, cède la place au Canada, dont nous avons déjà dit pourquoi il ne pouvait être tenu pour l’un des co-belligérants autrement qu’en tant que territoire accessoire. Ensuite, nous retrouvons l’intérêt déjà manifesté par Lionel Groulx pour la guerre comme trêve aux chicanes constitutionnelles entre l’Assemblée et le gouverneur. Les traits ethniques et culturels viennent s’ajouter : «Capitalistes et anti-catholiques, les envahisseurs, dont les Canadiens français avaient dénoncé l’empiètement sur le territoire “national” des townships quelques années plus tôt, symbolisaient tout ce qu’ils rejetaient. Les Américains étaient au surplus républicains, conséquemment dangereux aux yeux des élites canadiennes-françaises qui sublimaient les institutions parlementaires britanniques et qui demeuraient fortement monarchistes. Anxieuses de prouver leur loyalisme, les élites se mirent rapidement à la disposition du gouverneur. N’ayant rien à gagner dans l’aventure américaine et convaincue que le royaume qui avait su vaincre Napoléon viendrait à bout des États-Unis, la population emboîtait le pas. Au total, tous les groupes reconnaissaient que leurs intérêts étaient liés à ceux de la métropole» (J. Hamelin (éd.) ibid. p. 303). On voit jusqu’où le métissage des thèses de Groulx et de Wade ont mené l’historiographie québécoise. Le bilan sera donc bref : «À la signature du traité [de Gand], les deux parties n’y gagnaient que le droit de coexister en Amérique et décidaient de confier à une commission le règlement du différend territorial» (p. 303), différend qui prendra trente ans à se régler, comme nous l’avons dit.

Plutôt que par ses combats, la Guerre de 1812 s’inscrit dans les crises sociales et constitutionnelles du Bas-Canada, ajoutant une prépondérance du clergé catholique qui n’était pas aussi évidente qu’elle n’y paraît. Dans un ouvrage de propagande marxiste, Léandre Bergeron, avec son célèbre Petit manuel d’histoire du Québec paru en octobre 1974 poursuit pourtant dans la lignée de Groulx et des nationalistes dans la mesure où la Guerre de 1812 intervient seulement comme suspension dans l’action d’assimilation et de confrontations issue du gouvernement Craig et qui sera repris immédiatement après la fin des hostilités. Le soi-disant «enthousiasme» des Canadiens Français à participer à la guerre n’est rien de plus qu’un opportunisme béat : «Quel est cet événement extérieur en 1812? Le jeune peuple américain connaît une crise de croissance assez poussée. Il se sent fort et dynamique et veut étendre sa puissance le plus vite possible sur toute l’Amérique du Nord. Au sud, il veut s’assimiler la Floride qui est une possession espagnole; à l’ouest, il veut vaincre la résistance rouge et étendre ses frontières dans les plaines fertiles, au nord, il voudrait bien prendre le fleuve Saint-Laurent qui est une voie commerciale importante. L’ennemi, pour l’Américain, est l’Anglais qui est l’allié de l’Espagnol au sud, l’allié de l’homme rouge à l’ouest et le maître des Canadas au nord. Un incident naval amène les États-Unis à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne» (L. Bergeron, Petit manuel d'histoire du Québec, s.v., Éditions québécoises, 1974, p. 79). Le mauvais rôle est donc donné à l’Angleterre, même si l’«impérialisme», ce que décrit le marxiste Bergeron, et dont il ne dit pas le nom, dévore les Américains, s’associant à une atmosphère d’«esprit de garnison», i.e. une fièvre obsidionale chez nos voisins du Sud. L’explication privilégiée par Lacour-Gayet, Gilmor et Turgeon et surtout Stanley résonne donc dans le pamphlet de Bergeron! Passant vite sur les années de guerre - pour lui, «Salaberry devient un petit héros» suite à la bataille de la Châteauguay -, le bilan tiré par Bergeron est le suivant : «Quand la guerre éclate, les Canayens n’ont pas envie de se joindre aux Américains parce qu’ils craignent les visées expansionnistes, impérialistes de cette jeune nation et n’ont pas de sympathie pour les frères de tous ces Américains qui sont venus s’installer dans les Cantons de l’Est pour les noyer. Pour les Canayens l’Américain est aussi un “maudit anglais”. Le gouverneur va exploiter ce sentiment. Il demande au clergé de rallier le peuple canayen contre les Américains. L’Assemblée vote 928,000 dollars pour les dépenses militaires et une loi de milice qui permet d’enrôler 6,000 hommes. Salaberry recrute le premier régiment canayen, les Voltigeurs canadiens, en quelques jours» (L. Bergeron. ibid. p. 80). On comprend que les «Canayens» sont victimes de la manipulation politique du gouvernement colonial. Comme on peut le constater, Bergeron ne fait pas dans la dentelle, et pousse à l’extrême les interprétations canadiennes et québécoises (nationalistes), beaucoup plus que de fournir une interprétation originale à même la dialectique historique de Marx.

Une historienne canadienne-anglaise, Susan Mann Trofimenkoff, également centrée sur l’histoire sociale du Québec, présente avec plus de subtilité l’enjeu que représente la Guerre de 1812 pour les Canadiens Français : «En interrompant momentanément le jeu politique du Bas-Canada, la guerre de 1812 rappelle opportunément au Québec qu’il fait encore partie de l’empire britannique. Cette guerre ne fait que traverser le Québec, mais elle accorde un répit aux élites traditionnelles et révèle la nature véritable des élites nouvelles. L’affrontement américano-britannique, qui porte une fois de plus sur les territoires de l’Ouest, rencontre peu de sympathie chez les habitants des États américains du Nord ayant des frontières communes avec le Bas-Canada : ces deux régions sont liées par des échanges économiques le long du Richelieu qui font de Saint-Denis un port actif. Elles sont également liées par des mouvements de population, beaucoup de Canadiens français émigrant vers le Sud pour travailler dans l’industrie forestière du lac Champlain. Malgré ces liens, c’est une fois encore cette région qui sert de couloir d’invasion à la guerre, ce qui permet aux vieilles familles seigneuriales de vivre à nouveau quelques heures de gloire militaire : le lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry repousse les troupes américaines à Lacolle en 1812, puis à nouveau à Châteauguay en 1813. De Salaberry et les siens souhaitent ardemment défendre les vieilles valeurs aristocratiques et celles-ci, pour eux, passent maintenant par la fidélité à la Grande-Bretagne. Ils redoutent plus les conséquences sociales que les conséquences militaires d’une victoire américaine. Le clergé se fait le porte-parole des mêmes sentiments et il y ajoute une note religieuse : on doit soutenir l’ordre établi. Il ne se trouve qu’un seul prêtre, le futur évêque de Montréal, monseigneur Lartigue, pour y ajouter la notion neuve de l’obligation nationale. Quant aux marchands anglais du Québec, les liens qui les unissent à l’Empire sont de nature économique et ils ne sont pas prêts à les voir rompre au moment où les victoires britanniques dans le Haut-Canada leur ouvrent à nouveau les territoires à fourrure situés au sud des Grands Lacs et à l’ouest, en direction du Mississippi. Le vieux rêve d’expansion continentale des marchands reprend vie au moment même où la guerre stimule le commerce local dans la vallée du Saint-Laurent. Mais ce rêve est voué à l’échec, une fois de plus, car à la fin de la guerre, la Grande-Bretagne va remettre purement et simplement aux États-Unis les régions de l’Ouest qui ont été conquises. Le seul résultat de la guerre, c’est qu’elle confirme l’existence de deux entités séparées en Amérique du Nord. Malgré la séduction que doivent exercer sur elle plus tard les idées démocratiques et républicaines des États-Unis, la nouvelle classe moyenne est alors attachée à un destin différent, qui, pour le moment, ne peut être que britannique. Face à la menace militaire venue des États-Unis, beaucoup de voix se font entendre dans la classe moyenne pour exprimer un sentiment nationaliste» (S. Mann Trofimenkoff. Visions nationales, Saint-Laurent, Trécarré, 1986, p. 94). Résultat de plus de vingt années de travaux sur l’histoire sociale du Bas-Canada, inaugurés par les ouvrages de Fernand Ouellet, Stanley Ryerson et Gilles Bourque, où les approches libérales aussi bien que marxistes coopèrent à faire connaître l’infrastructure socio-économique d’un Québec que les historiens, jusque-là, faisaient porter sur une dynamique conflictuelle constitutionnelle, il apparaît mieux que les raisons conservatrices (aristocratiques) vont désormais définir l’esprit canadien face à l’affirmation américaine. Pour certains, la Guerre de 1812 a même sauvé le régime seigneurial, lui donnant encore plus de quarante ans à vivre. Mann Trofimenkoff mentionne également que «la guerre a des conséquences financières sur la réalité politique du Bas-Canada. L’envoi de troupes britanniques supplémentaires a apporté à la colonie les subsides mis à la disposition du gouverneur en tant que chef militaire et politique; à la fin de la guerre, en 1814, le retrait de ces subsides accentue ses difficultés financières» (S. Mann Trofimenkoff. ibid. p. 94).

Pendant que s’écrivait l’histoire sociale du Bas-Canada, la tendance nationaliste, animée par Jacques Lacoursière et Hélène-Andrée Bizier, produisait une collection, Nos Racines, où l’on y trouve l’interprétation définitive de la Guerre de 1812. Sur une série qui contient 144 fascicules, deux sont
Drapeau de la milice durant la guerre de 1812-1814
réservés à la Guerre. Réduisant le cercle des causes géographiques, économiques et politiques au seul Bas-Canada dans ses relations avec les États-Unis, Lacoursière et Bizier mettent de l’avant ce qui, jusqu’à ce jour, servait d’anecdotes plutôt que de causus belli réel, les entreprises de l’espion Henry : «Le 9 mars 1812, un grand scandale éclate à Washington. Les membres de la Chambre des représentants viennent de prendre connaissance d’un message du président James Madison qui leur révèle que leur pays a été trahi. “Je soumets au Congrès les copies de certains documents qui restent dans le département de l’État, affirme Madison. ces documents prouvent qu’à une époque récente, tandis que les États-Unis, nonobstant les torts qu’ils ont soufferts, ne cessaient point d’observer les lois de la paix et de la neutralité envers la Grande-Bretagne et, au milieu des professions d’amitié du gouvernement anglais et des négociations qu’il poursuivait par son ministère public en ce pays, ce même gouvernement employait secrètement un agent dans certains États, et plus particulièrement au siège du gouvernement du Massachusetts, à nourrir l’esprit d’indisposition contre les autorités établies de la nation et à comploter avec les mécontents dans le dessein de susciter de la résistance aux lois et de réussir avec l’aide d’une armée anglaise à détruire l’union et à établir des liaisons politiques entre ce qui en fait la partie est et la Grande-Bretagne. Outre l’effet que la découverte de tels procédés doit avoir sur les conseils publics, elle ne manquera pas de rendre encore plus chère à tous les bons citoyens cette heureuse union des États qui, sous les ordres de la divine Providence, est le gage de leur liberté, de leur sûreté, de leur tranquillité et de leur prospérité”. C’était faire beaucoup d’honneur à John Henry, l’informateur de Craig et de Ryland, que de croire qu’à lui seul il pouvait ébranler les États-Unis. L’espion, déçu de voir que ses services à la Grande-Bretagne ne recevait pas une reconnaissance pécuniaire suffisante, était allé tout raconter au secrétaire d’État vers la fin de janvier. Son geste, selon les rumeurs qui courent au Bas-Canada, lui vaut la somme de 50 000 dollars» (J. Lacoursière et H.-A. Bizier (éd.) Nos racines, t. 5, vol. 52, s.v., T.L.M., 1979, pp. 1027-1028). Londres répliquera, par la voix de Lord Castlereagh «que les ministres n’avaient rien su de la mission Henry». Bref, cette pénible affaire résonnait comme le dernier coup, post-mortem, de la politique de l’ancien gouverneur Craig, si malfaisant envers les Canadiens Français durant son «règne de la Terreur».

Par après, la Guerre de 1812 racontée par Lacoursière-Bizier ignore les faits d’armes du Haut-Canada pour s’en tenir à la levée des milices, la composition des bataillons, leurs commandements, la vie quotidienne des engagés. Nous retrouvons ici la résistance à la conscription déjà mentionnée par Wade. Des émeutiers, résistant à la conscription ouverte par le gouverneur Prevost, veulent se rendre jusqu’à Lachine pour délivrer les déserteurs déjà mis sous arrêts : «On se donne rendez-vous pour le lendemain et on passe une partie de la soirée et de la nuit à cabaler. Le 1er juillet [1812], une centaine de personnes, plusieurs armées de fusils, de pistolets ou de bâtons, prennent le chemin de Lachine, puis de Saint-Laurent. Le groupe décide enfin d’envoyer deux émissaires rencontrer les autorités à Montréal pour en connaître davantage sur la loi de la milice et sur ses implications. “Thibodeau et François Rapin, écrit Wallot, se rendirent à Montréal. Ils devaient revenir vers quatre heures de l’après-midi aux 4 fourches du Saint-Laurent”. Pendant ce temps, le Conseil exécutif envoie, à son tour, deux émissaires pour calmer la population et, en cas d’échec, lui lancer un ultimatum : l’intervention armée. L’affaire prend une autre tournure avec l’intervention du magistrat John McCord qui ordonne aux mécontents de se disperser, après avoir lu la loi sur les attroupements illégaux. Après deux avertissements officiels, les soldats qui étaient arrivés sur les lieux tirent un coup de canon au-dessus des têtes. Quelques manifestants ripostent. Des coups de feu sont échangés et l’engagement se termine par la mort d’un Canadien. Un autre manifestant est grièvement blessé. Le 2, l’armée arrête 24 personnes soupçonnées de pratiques séditieuses. Deux jours plus tard, le gouverneur Prevost reçoit la soumission et la demande de pardon de 300 habitants. La Gazette de Québec, dans son édition du 4 juillet, demande que l’on fasse exemple. “S’il y a un homme dans le pays assez malin pour empêcher l’opération des lois, très assurément il sera puni. S’il y en a d’assez ignorants pour ne pas savoir que le premier devoir de tout homme est d’obéir à ceux qui ont une autorité légale sur eux, il faut qu’ils soient instruits, et nous craignons bien qu’une ignorance aussi grossière ne puisse être guérie que par l’exemple”»  (J. Lacoursière et H.-A. Bizier (éd.) ibid. p. 1033). C’est la que ces mêmes autorités font intervenir le clergé afin de prêcher la soumission aux lois et l’engagement de fidélité au gouverneur. Comme en 1917 et en 1942, la «crise anti-conscriptionniste» n’ira pas plus loin. Ainsi se borne l’originalité apportée par l’historiographie nationaliste dans son approche de la Guerre de 1812. Les récits de combats resteront centrés sur le Bas-Canada, malgré leurs relatives insignifiances dans le contexte général du conflit

Dans les études qui se portent essentiellement sur les relations entre le Québec et leurs voisins du Sud, la Guerre de 1812 est, ou bien abordée à l’occasion, comme dans la vieille étude éditée par Gustave Lanctot, Les Canadiens Français et leurs voisins du Sud, Montréal, Éditions Bernard Valiquette, 1941), ou totalement ignorée comme dans la publication de l’Institut québécois de la recherche culturelle, Les rapports culturels entre le Québec et les États-Unis, sous la direction de Claude Savary, (1984). On retrouve, par contre, dans l’ouvrage dirigé par Gérard Bouchard et Yvan Lamonde, Québécois et Américains, la culture québécoise aux XIXe et XXe siècles, des à-propos considérant le rapport de la culture québécoise à l’américanité : «L’américanité québécoise s’est… construite au cœur d’un discours bien adapté aux réalités sociales et politiques du Nouveau Monde.  Pourtant, en 1806, rien ne présage le rejet des modèles européens qui marque la période ultérieure. À l’aube de la guerre de 1812, l’Américain incarne l’immoralité politique dans le discours du parti canadien. On lui reproche son matérialisme et on dénonce sa déchéance morale. Son gouvernement, teinté de corruption, fait preuve des plus flagrants abus de pouvoir. Selon les critiques canadiens, les Américains auraient perdu leurs mœurs politiques en abandonnant l’agriculture pour le commerce. Le caractère américain n’est donc pas propice à la préservation de la liberté et, en conséquence, la république bascule entre l’anarchie et la dictature. Cette caricature de l’Américain sert aussi à dépeindre les ennemis du parti canadien, l’oligarchie locale composée de bureaucrates et de marchands britanniques. Ces “gens à place” exercent leur influence par un patronage corrupteur et menacent ainsi l’indépendance de l’Assemblée et la liberté politique des Canadiens. Cette image de l’oligarchie a son fondement historique dans l’origine américaine de certains hauts fonctionnaires bas-canadiens et elle s’alimente à leurs projets visant l’établissement d’une population américaine dans les Townships. L’arrivée de quelques immigrants dans la province sert de prétexte à une nouvelle attaque sur le caractère des Américains dans les pages du Canadien où l’on prétend que l’oligarchie locale cherche à corrompre la population canadienne par l’introduction d’un peuple sans mœurs politiques. En contrepartie, les auteurs ne manquent pas l’occasion de souligner le caractère vertueux des Canadiens. La vertu politique de ce “nouveau peuple qui est nécessairement agricole” découle tout naturellement du fait qu’il est composé en majorité de petits propriétaires. “La propriété foncière, écrit ‘Canadensis’, est à la base de la civilisation” (Le Canadien, 5 décembre 1807). Selon ce raisonnement, le régime seigneurial se porte garant du caractère vertueux des Canadiens en préservant la nature égalitaire de la société canadienne. En effet, les tentatives de le réformer à l’image du système anglais transformeraient les petits propriétaires canadiens en “esclaves des grands capitalistes qui s’emparent déjà de toutes les terres dans les Townships” (Le Canadien, 12 décembre 1807)» (G. Bouchard et Y. Lamonde. Québécois et Américains, Montréal, Fides, 1995, pp. 92-93). Nous comprenons mieux les intérêts qui guidèrent un Salaberry, seigneur de Rouxville, à se porter à la tête des Voltigeurs pour enrayer l’avance des troupes américaines en sol bas-canadien. C’est la dimension «vieille France», avec ses petits propriétaires seigneuriaux, qui dresse une véritable frontière entre l’américanité nord-américaine et le désir de sauvegarder un héritage culturel européen (français et britannique, comme chez Louis-Joseph Papineau) contre le flot de cette américanité que représente l’armée des États-Unis.

Tel était donc le contexte psychologique et moral lorsqu’arriva la Guerre de 1812 : «L’image globalement négative des États-Unis et l’absence d’une définition explicite de l’américanité bas-canadienne dans le discours politique d’avant 1815 reflètent la situation précaire des chefs politiques canadiens. D’une part, la situation géopolitique ne favorise pas l’américanisme. Les tensions entre la Grande-Bretagne et les États-Unis mettent la colonie sur un pied de guerre dès 1807. La confirmation des rumeurs de guerre en 1812 provoque même un rare moment de consensus entre les diverses factions coloniales. L’élite canadienne semble répondre avec enthousiasme à l’appel impérial et elle se porte à la défense de la colonie. S’il y a lieu de s’interroger sur ses motivations, son comportement démontre que sa marge de manœuvre avant 1815 est très étroite. Sous la menace d’une invasion américaine, les leaders canadiens cherchent d’abord à faire preuve de leur loyalisme et ensuite à remettre en cause celui de leurs ennemis (J.-P. Wallot, 1973)» (G. Bouchard et Y. Lamonde. ibid. p. 93). Ce repos sur le quant-à-soi canadien dit bien ce que sera l’appartenance à un sentiment national québécois négatif. Il annonce déjà ce que sera la grande réaction conservatrice et ultramontaine qui suivra les défaites des rébellions de 1837-1838, la collaboration à l’Union puis à la Confédération. À chaque étape, la marge de manœuvre ne cessera de se réduire : de la répression militaire et politique par l’Acte d’Union (1840), au rep by pop lorsque la population anglophone surpassera dans le Canada-Uni la population francophone, l’abolition du régime seigneurial en 1854, enfin la Confédération de 1867, avec son partage des pouvoirs qui, pour l’époque, se présentait comme une ligne tranchée entre les pouvoirs partagés du gouvernement central et des gouvernements provinciaux. C'est en vue de stopper cette «réduction» de la marge de manœuvre québécoise dans le Canada que la Confédération créa le gouvernement provincial de la Province de Québec. Mais, ce faisant, l’Histoire du Québec s’isolait de l’Histoire du Canada, et l’américanité se mit à opérer en sous-main, par l’attraction du matérialisme des grandes villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, l’appel baroque à parcourir l’Ouest américain en quête d’or ou d’aventures hors normes, enfin l’abandon quasi-total et sans critique à la société de consommation aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.

L’historiographie québécoise a donc pris de la Guerre de 1812 le strict minimum, c’est-à-dire l’impact de la menace, puis des invasions américaines, la résistance limitée, puis le «nationalisme canadien» négatif des lendemains de guerre. Après 1815, les vieilles querelles, suspendues le temps de la menace américaine, reprendront de plus belles autour de la fameuse querelle des subsides qui devaient conduire directement aux 92 Résolutions, puis aux rébellions de 1837-1838. La place prise par la participation à la Guerre de 1812 dans la conscience historique québécoise a donc diminué au fur et à mesure que celle-ci était prise par les affrontements sanglants des hivers de 1837 et de 1838. De la figure du Léonidas canadien, de Salaberry devenait un «petit héros», pour reprendre la formule insolente de Bergeron. Aujourd’hui, alors que le gouvernement Harper veut mousser sa propagande autour des célébrations du bicentenaire de la guerre inutile, les Québécois se demandent sincèrement ce qu’ils ont eu avoir à faire avec cette guerre dont ils paient, par leurs impôts, une partie des frais en festivités.

CONCLUSION

Après avoir interrogé quatre historiographies nationales au sujet de la Guerre de 1812, pouvons-nous justifier les dépenses de 28 millions de dollars affectées aux commémorations du bicentenaire de cette needless war? Les re-anactments, qui sont devenus la passion des travestis de l'Histoire, ne sont que des exotismes qui apportent un divertissement en pique-niques, mais qui suscitent davantage de fausses consciences historiques que d'authentiques. Les fantômes de l'Histoire n'ont pas besoin de figurants en costumes pour revenir hanter les époques ultérieures. L'ombre du XIXe, sinon du XVIIIe siècles pèse sur le début du XXIe comme il n'était pas possible d'imaginer voilà à peine vingt ou dix ans. Du néo-libéralisme sorti tout droit de l'École des économistes de Chicago au néo-conservatisme patriarcal, fondamentaliste et impitoyablement intolérant, nous retrouvons aussi bien la pensée magique de Adam Smith dans nos Think Tanks que le procès du singe, qui mobilisât en juillet 1925 les Américains autour du professeur Scopes, qui avait osé enseigner la théorie de Darwin en classe, est réactualisé maintenant par les partisans du dessein intelligent. Le Canada, dans son penchant pathologique vers le retour à l'état infantile de colonie dépendante, exploitée et aliénée à des morales obsolètes, est un foyer d'infection particulier pour ce genre d'exhibitions de foires. Même la justification par la mémoire est irrecevable tant la conscience historique se meuble de savoirs, d'analyses et de réflexions et non de spectacles, de dramatisations et d'étalements narcissiques petit-bourgeois. Rappelons donc les conclusions essentielles des quatre consciences nationales confrontées à la Guerre de 1812.

a) Pour les Britanniques, 1812 est moins l’année de la guerre anglo-américaine que celle de la retraite française de Russie, commémorée en grandes pompes en Russie et ailleurs en Europe. Après deux siècles, cette guerre inutile a quitté la connaissance historique des Britanniques, et à plus forte raison leur conscience.

b) Pour les Américains, l’importance qu’avait le conflit aux XIXe et XXe siècles s’est amenuisée, surtout après la participation aux deux guerres mondiales et aux autres conflits qui, tels le Vietnam et l’Iraq, occupent essentiellement la mémoire militaire des Américains. Comme la Grande-Bretagne est devenue le plus fidèle allié des Américains dans le monde, Thatcher ou Blair au pouvoir peu importe, les vieux conflits sont désormais «effacés». Par contre, les débuts du sentiment national demeurent rattachés aux affrontements autour des Grands Lacs. Il faut mentionner, toutefois, que la Guerre du Mexique, dans le principe de l’expansion américaine, apporta immensément plus aux Américains que la paix blanche du traité de Gand. L’oubli, que les grands symboles de la nation - la Maison-Blanche, l’Uncle Sam, l’hymne national même - proviennent du contexte de cette guerre, laisse présumer que les Américains ont déjà quasi évacué, à leur tour, la needless war de leur mémoire nationale.

c) Pour les Canadiens, le seul fait que la conscience historique britannique ait évacué la mémoire de 1812 renvoie, au Canada seul, le fardeau de porter cet événement qui a touché les colons britanniques et français entre 1812 et 1814. C’est en tant qu’objet de convoitise par les Américains et résistance défensive des colons des deux ethnies, que les effets du conflit sur la conscience historique canadienne sont évoqués par le gouvernement fédéral conservateur pour justifier les dépenses de 28 millions de dollars. Dans les faits, toutefois, la connaissance historique canadienne n’a jamais retenu d’autres que les retombées négatives de cette guerre, de la perte de territoires à l’affirmation d’une nationalité «canadienne», négative elle aussi, qui a placé jusqu’à nos jours le conservatisme canadien entre l’héritage européen et l’appartenance au territoire nord-américain.

d) Enfin, l’historiographie québécoise a réduit sa mémoire collective de la Guerre de 1812 à rien. Non pas comme les Britanniques, la faisant descendre progressivement derrière d’autres grands conflits beaucoup plus marquants de la représentation sociale, mais en la dévidant de sa substance au point de la rendre relative à des intérêts qui excluent ceux des Québécois du début du XIXe siècle. Même la victoire jadis célébrée de la bataille de la Châteauguay avec son Léonidas, Salaberry, est refoulée dans l’histoire haut-canadienne qui ne tiendrait pas compte de la particularité du loyalisme des habitants francophones de l’époque.


Re-enactment de soldats de la guerre de 1812 pour le ministre Moore
D’où la fausseté des affirmations du gouvernement Harper, que la résistance à l’invasion américaine aurait fondu ensemble «les deux peuples fondateurs» et, comme le vante une publicité de la monnaie royale, permis de «maintenir nos valeurs et conserver notre intégrité» nationale, dont la survivance des particularités culturelles francophones. Cette propagande n'est pas sortie tout droit de l'esprit des conservateurs fédéraux, puisqu'au Québec on l'utilisait déjà sous l'Union, contre Papineau et les Rouges qui s'efforçaient de vendre à la population un projet annexionniste avec les États-Unis. La quasi disparition des cultures bayous de la Louisiane sert aujourd'hui d’exemple à l’incapacité pour un «état» francophone de survivre dans l’Union américaine.

Toutefois, nous ne pouvons accepter entièrement les critiques qui ont été adressées à l’entreprise. Il y a des fondements poétiques, symboliques et idéologiques à l’entreprise du gouvernement conservateur, et nous devons en chercher les racines avec le survol que nous venons d’effectuer. Pour les Québécois, la grosse sottise a été proférée par le ministre Moore, comme nous le rappelions au début de notre texte : «La Guerre de 1812, un bienfait pour les francophones d'Amérique du Nord». Affirmation tranchée, qui a fait surtout plus que grincer des dents les historiens nationalistes québécois. En fait Moore ne faisait que reprendre l’opinion d’un collègue conservateur, le député de Nepean-Carleton, Pierre Poilievre, qui certifie que si les Américains avaient gagné la guerre de 1812 et annexé le Canada, «l’identité francophone du Québec et du Canada n’existerait plus», ce que l’historien Pierre Anctil, spécialiste de l’époque, a qualifié de position révisionniste. Évidemment, depuis les mouvements révisionnistes français critiquant la factualité des camps d'extermination nazis, l’accusation de révisionnisme apparaît excessive et insignifiante en soi. Et Anctil n’y va pas avec le dos de la cuiller pour qualifier l’affirmation de Poilievre de «fiction». L’ancien directeur de l'Institut d'études canadiennes de l'Université d'Ottawa a déclaré tout de go : «C'est un peu de la fiction, tout ça,  Chose certaine, le fait français ne doit pas sa survie à la bienveillance de l'Empire britannique. Et quand on parle de (la défense du Canada) il faut savoir que l'identité canadienne n'existait pas. Les troupes britanniques défendaient les territoires nord-américains de l'Empire (britannique)». Mais les troupes britanniques, au début, étaient fort peu nombreuses sur le terrain pour s'opposer, sans l'aide des volontaires coloniaux, aux trois armées d'invasion. Ce sont les miliciens, relevés à même la population civile, qui ont fait au début une grande partie du travail de résistance. Ce n’est seulement après que l’Espagne se soit libérée de l'oppression française avec l'aide des troupes britanniques que Wellington put détacher des corps expéditionnaires vers le continent américain. C’est la raison pour laquelle c’est Pakenham, le beau-frère du «duc de fer», qui dirigea l’assaut sur la Nouvelle-Orléans, en cette journée fatidique du 8 janvier 1815, deux semaines après la signature de la paix à Gand.

Jacques Lacoursière, historien nationaliste dont la réputation n’est plus à faire, n’a pas été moins élégant que M. Anctil : «On veut vraiment faire de la récupération avec cet événement qui n’a pas eu la portée sur l’histoire du Canada qu’on lui prête aujourd’hui». La chose est certaine, mais à quoi peut bien servir cette récupération de la needless war? Toute la question est là. Un article du web.journal du Devoir (http://www.ledevoir.com/politique/canada/352837/souvenir-des-liens-monarchiques), prête la récupération au service de la monarchie. Après la critique de Lacoursière, le journal donne la parole à un autre historien:
«C’est un événement important dans l’histoire du pays, ajoute Donald Fyson, professeur d’histoire à l’Université Laval et spécialiste de la période. Mais il serait très difficile de soutenir que ce soit un élément fondateur du pays. Du point de vue de quelqu’un qui étudie de près cette période, je ne vois pas comment ça a changé de façon fondamentale le Canada.»

M. Fyson affirme ainsi que «si on enlève 1812 dans l’histoire canadienne, le Canada serait probablement sensiblement le même qu’aujourd’hui. Le conflit n’a à peu près rien changé à la dynamique canadienne qui prévaut avant 1812 et après 1815 [date de la fin des hostilités]. Or, si vraiment la guerre avait été ce moment fondateur qui a soudé les Canadiens, il n’y aurait pas eu tout de suite après la reprise des conflits intérieurs qui mèneront aux Rébellions de 1837-1838. La guerre de 1812 n’a marqué qu’une petite pause.»

Quand le gouvernement dit que le Canada n’existerait pas sans la victoire obtenue en 1815, il fait «de l’histoire contre-factuelle», estime ainsi M. Fyson. «C’est évident que si l’invasion américaine du Haut-Canada avait été une réussite, l’histoire serait différente. Mais on ne refait pas l’histoire avec des si, ou en inversant des événements.»

En remontant le cours des événements, M. Fyson soutient que le conflit n’a pas fait de grand vainqueur. «Personne n’est sorti gagnant, il n’y a pas eu d’échange significatif de territoire et on n’a pas vraiment réglé les tensions qui existaient à l’époque, dit-il. En fait, un seul groupe a vraiment perdu, et ce sont les Amérindiens, qui ont perdu des territoires importants.»

De l’autre côté de la frontière, l’historien Don Hickey estime que «ç’a été un conflit important aux États-Unis parce qu’il a jeté les contours du paysage politique, militaire et culturel qui sera celui de la jeune république pour les décennies suivantes, note ce spécialiste de la guerre de 1812 au Wayne State College du Nebraska. Et ç’a été encore plus important pour les Canadiens parce qu’ils ont pu préserver leur identité et demeurer au sein de l’Empire britannique… tout en continuant sur le chemin qui mènera à 1867.»

Cette question des liens avec la monarchie explique d’ailleurs en grande partie l’intérêt des conservateurs pour ce conflit, juge Roch Legault, professeur d’histoire militaire canadienne au Collège militaire royal de Kingston. «On en parlait peu avant les conservateurs, dit-il. En fait, il y a toujours eu un trou entre la Conquête [1759] et les Rébellions. Mais pour le gouvernement actuel, c’est une façon de dire que nous sommes canadiens, tout en étant en même temps britanniques. C’est une occasion de célébrer cet héritage britannique, de rappeler ces racines.»

Dans un ouvrage à paraître cet automne, M. Legault écrit que «la guerre de 1812 célèbre la concorde politique au sein de la colonie, Canadiens français, colons britanniques et Amérindiens luttant ensemble pour repousser l’envahisseur. Mais elle renouvelle aussi les vœux de l’union entre le Canada (anglais) et la Grande-Bretagne».

Si Donald Fyson note que la concorde fut de courte durée, il acquiesce aux propos de M. Legault. «La guerre de 1812 a permis la construction d’un mythe où le Canada a rejeté la tentation républicaine pour rester fermement rattaché à la Couronne, explique-t-il. D’un point de vue conservateur, ces liens avec la monarchie sont un des fondements de l’identité du Canada. La célébration de 1812 est donc parfaitement logique si on la situe dans le courant actuel où le gouvernement fait beaucoup d’efforts pour rappeler ce passé.»

Et ces efforts par rapport à 1812 seront visibles longtemps : le calendrier de célébration s’étend jusqu’en 2015».
Dans ces témoignages, il y a moins de révisionnisme et de récupération qu'il y a ce que Renouvier appelait, de l'uchronie. Le Canada serait sensiblement le même, même s'il n'y avait pas eu la guerre de 1812 (Fyson) ou encore, c'est évident si les Américains avaient réussi à s'emparer du Haut-Canada, le pays aujourd'hui serait tout à fait différent (Fyson, encore). Mais on ne peut pas dire en quoi il aurait été sensiblement le même ou évidemment différent.
Bataille de la Nouvelle-Orléans et mort du général Pakenham, 1815

On aura reconnu certains des thèmes abordés depuis longtemps par les différentes historiographies. Parmi les quelques questions qui nous viennent à l’esprit, il y a celle-ci : dans l’optique où Harper entend bien rappeler les liens britanniques et monarchiques avec la Grande-Bretagne, comment peut-il se montrer plus britannique que la Reine ou le Prince de Galles qui eux, ont  oublié  - jubilé oblige et justifie - la Guerre de 1812? Le Canada est un pays souverain, bien que son autonomie soit discutable. Comme le rappelle le professeur américain Hickey, ce sont les États-Unis qui sont sortis grands gagnants de cette guerre, alors que pour le professeur Fyson, ce sont les Amérindiens qui ont perdu le plus dans le  conflit.

Le même site web, à une autre adresse, revient sur le sujet (http://www.ledevoir.com/politique/canada/352786/guerre-de-1812-refaire-l-histoire). Le Devoir rappelle que la Guerre de 1812 trouverait «ses racines dans la guerre qui faisait rage entre la France de Napoléon et la Grande-Bretagne»:
«Pour tenter d’asphyxier l’économie de la France, la Grande-Bretagne promulgua en 1807 un décret qui interdisait aux navires de pays neutres (comme les États-Unis) de faire du commerce entre les ports contrôlés par la France. Or, cette mesure touchait de plein fouet la jeune économie américaine.
Mort du Général Brock
Les tensions entre les États-Unis et la Grande-Bretagne sont ensuite montées d’un cran quand Londres s’est mise à fouiller les vaisseaux américains pour confisquer des marchandises… et remettre la main sur des déserteurs qui détenaient pourtant désormais la citoyenneté américaine.

Les hostilités lancées en sol nord-américain, la guerre de 1812 durera plus de deux ans et se déroulera principalement dans le sud de l’Ontario (Haut-Canada). Des combats auront aussi lieu au Québec, notamment à Châteauguay en 1813, en haute mer… et jusqu’à la Maison-Blanche, à laquelle les Britanniques mirent le feu en 1814.

L’objectif avoué des Américains était d’envahir le Haut-Canada (dont la majorité de la population était américaine, et dont on supposait qu’elle accueillerait positivement cette invasion) et ainsi mettre la main sur une grande partie de l’Amérique du Nord britannique. L’effort de guerre combiné des Britanniques, des Canadiens et des Amérindiens a empêché la percée».

L’interprétation apportée ici reprend la doxa canadienne, mais insiste sur la portion convoitée par les Américains n’était pas tout le Canada mais seulement le Haut-Canada, c’est-à-dire l’Ontario, et que c’est un moment décisif pour l’histoire de cette province (et dans un sens aussi peut-être pour Montréal, puisque l’on n’était pas encore tout à fait fixé de situer dans le Haut plutôt que dans le Bas-Canada, la grande ville commerciale des fourrures, d’où l’affrontement de la Châteauguay). Même s’il est vrai que la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick furent également affectés par les conflits frontaliers, aucune de ces deux provinces n’a été autant menacées que l’actuelle Ontario. Si le gouvernement fédéral du Canada lance la célébration du bicentenaire d’un océan à l’autre, il va de soi qu’il veut ressouder les liens entre les régionalismes qui tendent, depuis le début de son gouvernement, à s’isoler les uns des autres et développer chacun des récriminations directes envers son gouvernement. Il y a plus que des histoires de symboles monarchiques dans cette entreprise.

Dans un éditorial polémique nationaliste publié encore dans Le Devoir, Josée Boileau écrit:
«On peut craindre que la révision à la sauce conservatrice de la naissance du Canada, à force d’être répétée, finisse par avoir des résonances, en dépit de ses extravagances. Ainsi du ministre du Patrimoine, James Moore, qui répète depuis des mois que la guerre de 1812 a permis de protéger le français.

Cela n’a rien à voir. Comme l’a rappelé l’historien Jacques Lacoursière au Devoir la semaine dernière, l’immigration britannique menaçait à l’époque le Canada français. Les batailles contre les Américains ne s’arrimaient d’aucune manière à la dualité linguistique représentée par le Haut et le Bas-Canada. Le vrai lien de la guerre de 1812 était monarchique, point. En tirer d’autres leçons, c’est sombrer dans la démesure interprétative.

Il y a quelques années, les professeurs Stéphane Kelly et Guy Laforest ont publié, aux Presses de l’Université Laval, l’ouvrage Débats sur la fondation du Canada, édition française des débats menés entre 1864 et 1873 dans les Parlements de l’Amérique du Nord britannique pour décider de la création d’un nouveau pays. Une brique où résonnent les discours de MacDonald, Cartier, D’Arcy McGee, Dorion, Robson, Taché, Riel…

Comme l’écrivent les directeurs anglophones de cette impressionnante recension, dans leurs discours, «les députés font montre de vastes connaissances en droit, en histoire, en politologie et en pensée politique moderne». Il s’agit, comme ils le notent, d’une «délibération politique d’un très haut niveau». Le passé est appelé à la rescousse des débats, tout comme la comparaison avec les États-Unis. Différents conflits sont évoqués : la rébellion des Patriotes, la guerre civile américaine, les soulèvements populaires de 1848 à Paris, en Hongrie, en Irlande… Il y est bien question d’une invasion américaine : celle de… 1775, qui verra les villes de Québec et Saint-Jean assiégées. Et 1812 ? Pas-un-mot!»
On peut être sympathique à l’idéologie livrée par Refaire l’histoire? titre de la critique de Mme Boileau, mais notre inventaire historiographique montre que pour «avoir des résonances, en dépit de ses extravagances», la conscience historique canadienne n’a jamais considérée comme une extravagance le Poétique d’une unité nationale canadienne issue de la Guerre de 1812. Où réside la démesure interprétative, c’est croire que ce Poétique était positif, alors qu’il était né du désenchantement, voire du ressentiment à l'égard du gouvernement métropolitain (comme chez les Américains en 1773), et l’apprentissage inattendu de se débrouiller seul contre un puissant voisin. Autant d’avoir crû que c’était avec enthousiasme que les Canadiens-français loyalistes s’enrôlaient dans la milice, autant c'est une extravagance d'un autre type de croire que l'Imaginaire des habitants des deux Canadas n'en ait pas été affecté. Autant ne pas tenir compte du contexte de 1812 - qui n’est pas celui de 1867 - qui, pourtant, lui ressemble par certains aspects. Ainsi, les débats qui entourent la Confédération se situent en un temps où la situation internationale était aussi tendue qu’en 1812. L’Angleterre, dont le Canada était toujours l’une des colonies, avait pris fait et cause pour les Sudistes, dont la production de coton faisait rouler les manufactures britanniques. Les Américains du Nord regardaient à nouveau le Canada comme une proie qui pourrait compenser la perte des riches états sudistes survenant la défaite dans la Guerre de Sécession. Trop insister en discussions constitutionnelles sur les menaces que faisaient peser la colère américaine sur les provinces isolées au nord du 49º parallèle pouvait froisser les susceptibilités mises à vif par la guerre civile. On pouvait parler de la guerre d’Indépendance, qui remontait à presque cent ans, du siège du Fort Saint-Jean et de Québec, oui, mais pour les survivants de la Guerre de 1812, cela éveillait des souvenirs encore douloureux. Dans le contexte où l’Union et la Grande-Bretagne furent à un doigt de se déclarer la guerre après l’arrimage du Trent, navire anglais, par les Américains en novembre 1861, la nécessité de conclure le nouveau pacte confédératif prenait une gravité d'urgence. Aussi, est-il fort probable qu’à chacune des conférences préléminaires à la Confédération, les Pères du Canada se disaient un peu ce que Gambetta dira à ses partisans, après la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870 : «Pensez-y toujours, n’en parlez jamais!».

En fait, l’usage du bicentenaire de 1812  sert de souvenir-écran afin de préparer une autre série de commémorations de centenaires qui vont s’échelonner de 2014 à 2018, je parle, bien évidemment, de ceux entourant les grandes batailles de  la Première Guerre mondiale. Beaucoup plus qu’en 1812, la participation canadienne, encore là controversée aussi bien parmi les Canadiens Français que les Canadiens Anglais, fut bien plus importante. Comment pourrait-on ignorer les deux batailles d’Ypres? Courcelette? Pascendaele? et toutes les autres batailles sur le sol français ou belge où des troupes canadiennes, dont le Royal 22e Régiment, ont laissé des dizaines de milliers d'hommes sur le terrain? À côté des 28 millions qui seront dépensés pour les célébrations du bicentenaire de 1812, les sommes investies par le gouvernement conservateur dans les commémorations de 2014-2018 seront, comme certains de ses budgets, des dépenses-mammouth!

Elizabeth II reine du Canada, par Phil Richards
Mais nous pouvons soupçonner signifiances plus perverses encore que ces parades idéologiques en vue de resserrer le sentiment d’appartenance au Tout canadien. Ce Tout canadien a sans doute reposé fort symboliquement sur un sentiment d’appartenance nourri d'un flux affectif négatif. Mais pour les Américains, le sentiment d’appartenance à l’américanité était extrêmement positif. Les Américains ont arraché au Haut-Canada les terres où les marchands britanniques exploitaient le commerce des fourrures. Par le fait même, les Amérindiens y ont perdu leurs territoires. Vingt ans plus tard, le traité Webster-Ashburton allait ronger la frontière canadienne au Bas-Canada et au Nouveau-Brunswick. Tout ça, en grande partie, aux bénéfices des Américains et avec l'approbation tacite des Britanniques. Le déficit de l'économie symbolique réside dans ces transferts d'influences qui font des Américains, qu'importe les «omissions» du traité de Gand, les vrais gagnants de la Guerre de 1812. Or, dressant hautement le portrait d’une reine qui ignore la needless war, Stephen Harper n'agiterait-il pas le drapeau républicain américain? Derrière les combats affichés de Queenston Heights et de Châteauguay, n’entendrait-on pas déjà résonner les coups de canons et de mortiers et crépiter les mitrailleuses de Ypres et de Paschendaele? Pendant que les Canadiens - et les Québécois - seront invités à parcourir les Parcs du Canada pour voir des troupes d’opérettes costumées défiler pour célébrer une sympathique petite guerre, les fonctionnaires conservateurs et les députés recevront les commandes et les discours à réciter pour les quatre années qui suivront, dès à partir de l’année prochaine, en vue de célébrer l'une des plus sales guerres de l'Histoire à laquelle la résistance des Québécois à la conscription fut autrement plus tragique, à Québec en 1917, qu'à Lachine en 1812. Pourquoi célébrer 1812? Parce que c'est une mystification nationale, dont les dupes sont essentiellement les Canadiens-anglais d'Ontario et les Autochtones. Comment célébrer une needless war? En pensant aux célébrations prochaines de la Grande Guerre. En célébrant le vaincu (de 1814) dans le vainqueur (de 1918). Un autre oxymoron baroque dont les Canadiens - et les Québécois - ont l’impénétrable recette. À la manière américaine, il s'agit de célébrer le sang, les souffrances et les morts au nom de la Patrie reconnaissante. Mais comme cet agent américain des C.S.I. qui dresse une lettre transpercée d'un poignard qui a tué la nanny, nous pouvons lire, avec lui, écrits en lettres de sang : WE HAVE HARPER

Montréal
21-23 juin 2012

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