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samedi 14 mars 2015

La symphonie des angoisses


David Pitin. Mothers Room, 2008
LA SYMPHONIE DES ANGOISSES

Note
Ce texte est extrait d'un ouvrage en cours
de rédaction, Anus Mundi, et représente le
sous-chapitre I.4.6 de la partie sur l'Histori-
cité

 
Edvard Munch. Angoisse, 1894
L’historicité de l’Anus Mundi s’explique et se comprend à travers notre approche de l’angoisse paranoïde comme expression des haines et ressentiments des membres de la civilisation occidentale. Mieux qu’aucune autre idéologie de l’histoire moderne de l’Occident, le fascisme et son apothéose dans le nazisme sont issus d’un ensemble d’angoisses agissant à plusieurs niveaux, mais dominant essentiellement les classes moyennes des différentes nations occidentales. Ce sont elles qui ont cultivé la culture de la haine dès le milieu du XIXe siècle et manipulé les esprits à travers différentes théories du complot, tant en Europe qu’en Amérique. et ce sont elles qui ont fini par engager l’ensemble des nations occidentales, puis le monde, dans la destructrice Guerre de Trente Ans (1914-1945).

Passons rapidement sur ces complots que nous connaissons bien. Raoul Girardet en résume assez bien la méthode de fonctionnement psychologique et social : «La logique de la manipulation se voit substituée à l’imprévisibilité des accidents de l’histoire. Dans le secret du complot, un metteur en œuvre inconnu va disposer des événements en fonction d’un plan préétabli dont lui seul connaît l’inexorable dénouement».[1] Les mouvements ouvriers qui ouvrent sur une grève violente; les attentats anarchistes la plupart du temps commis par un individu isolé; les assassinats qui menèrent à la Grande Guerre (François-Ferdinand, Jaurès, etc.); la défaite allemande de 1918 et la révolte spartakiste réprimée dans le sang qui suivit peu après; les incessants scandales sous la Troisième République française et tutti quanti, tout cela relève de complots insidieux fomentés généralement de l’étranger ou par des étrangers. Le docteur Martin, chargé de l’organisation du service de renseignement afin de détecter les manigances de la Cagoule financée par Mussolini en territoire français, confirmera : «Il n’y a pas de révolution spontanée, dit-il, de révolution qui n’ait été préparée par une société secrète…»[2] On aura reconnu-là la vieille maxime de l’abbé Barruel à propos de la Révolution française. Personne ne pense à comprendre les mouvements sociaux comme le faisait Tocqueville un siècle plus tôt : «Étranger à la mythologie du complot, il formule cette loi générale à propos des journées de février 1848 : “Les révolutions, qui s’accomplissent par émotion populaire, sont d’ordinaire plutôt désirées que préméditées.” Privées d’auteurs, elles sont plutôt le fait de profiteurs. Spontanées et fortuites, elles proviennent d’abord “d’une maladie générale des esprits amenés tout à coup à l’état de crise”. Imprévues, elles n’ont ni inventeurs ni conducteurs et sont dirigées par des gens allant toujours droit devant eux tant que le vent les pousse».[3] La chose manque sans doute de romantisme et pour y pallier, rien de tel que d’imaginer des interventions diaboliques ou d’ennemis dont l’identité peut changer sans prévenir, comme en 1940. Plus intéressant et plus pertinent de chercher ce qui cause cette atmosphère de complots appréhendés. Les écrivains et les artistes sont plus sensibles à ces inquiétudes que ne le sont les «sociologues». L’importance de la demeure familiale, de la maison privée plus spécifiquement, comme métaphore de la cible d’une menace appréhendée se retrouve jusque chez un naturaliste comme Émile Zola : «Et de fait, souvent chez Zola la maison est cette forteresse minérale que tenteront d’investir les assauts insidieux ou brutaux de la végétation, du limon et de la boue: de l’extérieur, par force; de l’intérieur, par traîtrise».[4] Avant les Communards, avant les Communistes, avant les soldats allemands, avant les Juifs, ce qui s’attaque aux maisons, ce sont les bactéries, les virus, ces êtres infiniment petits que l’on ne peut percevoir à l’œil nu et que les manuels d’hygiène et les médecins encouragent à identifier et à anéantir. Et, il y a ces intrus, les étrangers qui profitent des avantages de l’État sans contribuer comme les nationaux : la patrie en danger! Finalement, c’est toute la civilisation occidentale qui se trouve, sur le modèle déformée de la demeure-mère (la nation) en proie à une invasion mortelle. L’industrialisation, la modernisation, bientôt la consommation, vont extirper tout sens de la gravitas, tout esprit chevaleresque de la conduite des hommes, amputés de leur virilité. Car pour aiguiser la lame de la terreur, «la pénétration de l’appartement par la rue, par le galop de la foule, ne suffit pas à entraîner la désagrégation et la ruine. Une stricte discipline peut toujours réussir à contenir le flot, à le canaliser. La catastrophe n’est sûre que, lorsque, à la furie extérieure, répond de l’intérieur une lassitude, un abandon, ou un désir qui finalement a usé ses brides, rompu ses freins. Alors la brèche est vite élargie et les deux troupes opèrent leur liaison».[5] Et de fait, Zola périra asphyxié dans sa demeure, la cheminée obstruée, par qui? Par un antidreyfusard haineux ou par sa propre négligence?

C’est afin de protéger les demeures bourgeoises que les propriétaires se sont réfugiés sous la botte des fascistes. Qui s’est senti menacé le premier dans sa demeure nationale? Le regard se tourne généralement vers la France de Barrès et de Dreyfus. Bien que les historiens Plumyène et Lasierra «affirment que “le fascisme est à l’origine un phénomène étranger à la France”, ils évoquent une filiation directe entre le nationalisme français de la fin du XIXe siècle et des comportements intellectuels et politiques qui, dans la France de l’entre-deux-guerres, relèvent incontestablement du fascisme. Celui-ci n’aurait donc pas été en France un pur article d’importation. Il serait au contraire le produit d’une culture politique enracinée dans la tradition nationale et dont Barrès, en qui s’opère la fusion de la révolution et du conservatisme, de la nation et du “social”, serait le premier représentant».[6] On voit tout de suite la précipitation avec laquelle on a cherché à jeter les origines du mouvement sur les autres. Il y a quelque chose d’obscène à poser la question de l’attribution. Benedetto Croce n’est pas moins distant que Plumyène et Lasierra lorsqu’il s’interroge sur la nature du fascisme italien. Milza et Berstein s’interrogent : «Qu’avait-il été au juste? Certainement pas cette “parenthèse” dans l’histoire italienne dont parlera Benedetto Croce. Pas davantage l’expression pure et simple d’un capitalisme en mal de croissance dont Mussolini et ses troupes n’auraient été que le jouet docile et aveugle. Mais peut-être l’alliance - combien précaire et conflictuelle! - des deux forces qui avaient pensé le Risorgimento et réalisé l’Unité autour de la monarchie de Savoie : classe dirigeante et petite bourgeoisie. L’Italie de Cavour et celle de Garibaldi. Si le fascisme, en tant que phénomène spécifique, doit davantage à la seconde qu’à la première, il reste que leur mariage de raison fut nécessaire à son essor. Mais pourquoi cette alliance et contre qui? Peut-être parce que ces masses qui n’avaient pu être intégrées à la vie politique italienne et que la guerre avait radicalisées apparaissaient au lendemain du conflit comme l’anti-Risorgimento, une menace mortelle pour l’État national et libéral. Dans cette perspective, le ventennio fasciste peut être interprété comme un ultime effort d’intégration des masses, par leur enrégimentement et leur mobilisation permanente au service d’un cadre politique conforme aux vœux des classes moyennes et des milieux dirigeants. Dans une optique assez proche, il est aussi tentative d’adaptation rapide à une économie en pleine mutation. Là encore, seul un pouvoir fort pouvait imposer aux masses les sacrifices nécessaires à l’accumulation du capital. Enfin, il fut aussi sans doute effort d’intégration de la nation italienne, jusqu’alors traitée en parente pauvre, dans une Europe dominée par les grandes puissances européennes. Ce programme, vingt ans et plus de dictature n’ont pas permis de le réaliser».[7] Du domaine privé, le fascisme s’est voulu défendre la maison nationale en poussant jusqu’au chauvinisme le plus borné et le plus fermé sur une historicité imparfaite. L’Italie et l’Allemagne étaient de jeunes nations issues d’une collection de petits États rassemblés sous la maison de Savoie et celle de Prusse. Le mot maison, ici, ne fait pas seulement référence à la dynastie des Bourbons ou celle des Hohenzollern; elle est la maison de la noblesse confrontée à la modernité bourgeoise et à la menace ouvrière. Il fallait nationaliser la nation, cessez d’en faire la propriété de quelques junkers ou de quelques capitalistes pour y cultiver un sentiment de ralliement populaire; c’était la condition ultime pour sauver les meubles face à une puissance voisine qui, après une révolution, s’était imposée par la volonté populaire. Doit-on voir là qu’une définition instrumentale du fascisme? Comme le dit l’historien italien Gentile : «En fait, le principal obstacle à une enquête scientifique dans l’univers culturel fasciste a été le fait des préjugés idéologiques d’orientation historiographiques qui prétendaient fonder la validité scientifique de leur interprétation du fascisme moins sur la recherche concrète et systématique que sur la fidélité à une tradition antifasciste particulière, dont ils se considéraient seuls interprètes et gardiens des orientations. Suivant cette interprétation, le fascisme avait été un mouvement politique totalement instrumental, au service du grand capital, le bras armé de l’idéologie nationaliste, et donc un mouvement sans individualité historique propre, sans aucune autonomie “objective” ni “subjective”; un épiphénomène, plutôt qu’un phénomène, une manifestation contingente sous une forme extrême et dégénérée, de phénomènes préexistants au fascisme, tels que la réaction bourgeoise, le caractère des Italiens, l’autoritarisme conservateur, etc. Le fascisme, selon cette image, n’avait été qu’un ramassis de brutes ignares et de pseudo-intellectuels opportunistes, d’aventuriers, de délinquants et de ratés sans idées ni idéaux, une main-d’œuvre armée et violente à la solde des forces réactionnaires qui voulaient arrêter le progrès de la modernité pour faire marche arrière sur le chemin de l’histoire».[8]

La convergence des analyses de Gentile et de Kershaw, le premier sur le fascisme italien, le second sur le nazisme conduit à faire reposer la théorie du complot longtemps véhiculée par une certaine historiographie elle-même fort mal à l’aise avec la modernité, sur un ensemble de mythes antithétiques : «Le présupposé idéologique de cette interprétation était une vision dichotomique et téléologique des vicissitudes du monde moderne représentées sous la forme d’un antagonisme entre “révolution” et “réaction”, “progrès” et “régression”, “modernité” et “antimodernité”, “histoire” et “antihistoire”. Dans le cadre de cette vision, le fascisme était une simple négativité historique, une aberration régressive, anti-moderne et antihistorique dans l’évolution de la civilisation moderne vers la réalisation du monde de la raison et de la liberté, monde diversement préfiguré, suivant les idéaux contradictoires de la liberté et de la civilisation, par les idéologies des divers mouvements antifascistes. De ce point de vue, pour expliquer le succès du fascisme pendant une longue période, attirant à lui l’adhésion de masse et impliquant des hommes de culture autonomes et prestigieux, y compris des esprits novateurs, modernes et d’avant-garde, les seules raisons jugées recevables étaient la violence, la ruse, la démagogie, la corruption et l’opportunisme. Tous les aspects idéologiques et institutionnels propres au fascisme - la militarisation de la politique, la mobilisation des masses, le culte du duce, la conception de l’État totalitaire, l’éducation de l’“Italien nouveau”, les mythes de la “nouvelle civilisation”, les rites et les symboles d’une nouvelle religion politique - passaient pour un simple camouflage de la dictature d’un démagogue et d’une classe sociale qui avait pour unique projet d’arrêter l’horloge de l’histoire».[9] Fascistes et antifascistes en appelaient tous les deux à des forces obscures ou occultes qui minaient le développement de la nation et la sécurité de la maison.

Tout dépend en fait de l’endroit où l’on établit la ligne d’horizon temporelle : «…les historiens n’ont pas fini de s’interroger sur le sens de ce long voyage à travers le fascisme (Zangrandi). Pour les uns (B. Croce), il constitue une “parenthèse” dans l’histoire de l’Italie, une maladie soudaine inoculée à un organisme sain. Pour d’autres (Mack Smith), il représente au contraire le point d’aboutissement d’une évolution qui, de l’aube du Risorgimento au “mai radieux” de 1915, passe par l’autoritarisme cavourien, le nationalisme plébéien et anarchisant des bandes garibaldiennes, les rêves impérialistes d’un Crispi, le syncrétisme politique et la dictature larvée de l’ère giolittienne».[10] Il en va de même lorsque l’on considère que le nazisme n’a été qu’un accident dans l’histoire de l’Allemagne, ou qu’il représente un point d’aboutissement d’une longue tendance issue de Bismarck et de Guillaume II. La Shoah intervient alors pour montrer que le nazisme a dépassé le fascisme dans une mauvaise direction. Que là où Hitler devenait intolérable, Mussolini pouvait être un dirigeant acceptable, capable de faire envier Winston Churchill lui-même. L’intentionnalisme et le fonctionnalisme sont réunies comme Kershaw manifeste le souhaiter :
«Le fascisme a été la rencontre d’un homme et d’une situation. L’homme est un renégat du socialisme, ayant le goût de la violence, dévoré d’ambition et à la recherche d’une force politique capable de servir cette ambition. Il la trouve dans ce mélange confus de déclassés, de nostalgiques de la guerre, d’anarchistes dressés contre l’État, de bourgeois en difficulté, de représentants des couches nouvelles aspirant à substituer leur pouvoir à celui des élites traditionnelles, de chômeurs enfin, qui va constituer la clientèle du fascisme. Mais ce groupe politique de mécontents et d’inadaptés n’a pas d’assise véritable dans les masses, comme en témoignent les élections de 1919. Comment parvient-il dans ces conditions à conquérir le pouvoir?
D’abord parce que l’État libéral est en pleine décomposition, contesté à gauche par les socialistes, à droite par les nationalistes. Parce qu’il a perdu la confiance des milieux d’affaires qui lui reprochent à la fois ses interventions dans le domaine économique et son impuissance en matière politique et sociale. C’est de cette décomposition de l’État que le fascisme tire sa propre vigueur. Rompant avec ses origines de gauche, il offre ses services aux possédants et se présente comme la seule solution de rechange possible au libéralisme en faillite.
Mais jusqu’à l’automne 1920 le fascisme ne peut rien. La force est du côté des masses révolutionnaires. Ce n’est qu’après l’échec de l’occupation des usines qu’il trouve, au creux de la vague révolutionnaire, une chance réelle d’accéder aux grands rôles. En s’attaquant aux organisations d’une classe ouvrière en plein désarroi, il détruit du même coup ce qui reste d’autorité de l’État. Jusqu’au moment où son chef peut faire constater aux classes dirigeantes que le fascisme a partout pris la place de l’État bourgeois et doit maintenant en assumer seul l’héritage.
L’arrivée au pouvoir des fascistes n’est donc pas, comme le prétendra la légende forgée par Mussolini, le résultat d’une lutte victorieuse contre le bolchevisme, mais bien davantage celui de la violence anarchique du squadrisme succédant à l’échec d’un mouvement socialiste moribond. Celui, d’autre part, d’une intrigue politique menée par Mussolini dans le cadre d’un État en pleine décomposition. Le fascisme n’a pas remporté une victoire sur des adversaires menaçants. Il s’est installé à la tête de l’Italie à la faveur du vide politique qui y régnait».[11]
Ce que nous avons ici, ce n’est pas un complot juif ou bolchevique, ni même un complot fasciste ou nazi : c’est la rencontre de deux logiques du cours historique sur une moyenne durée de 80 ans; la logique de la nécessité qu’on appelle modernité, industrialisation, urbanisation, capitalisme ou anomie sociétale, et une logique de contingences qui a trouvé des individus ou des groupes d’individus puissants, une minorité créatrice sans doute mais très différente de celle qui avait fait la Renaissance au XVe siècle, mais qui a emporté la civilisation vers sa phase régressive sadique-anale.

C’est ici qu’il devient important de réviser l’action des principales angoisses qui meublent depuis le XIIIe-XVe siècles la maison occidentale.

a) L’ANGOISSE VITALE

Au XIXe siècle, libéralisme et nationalisme sont étroitement liés. Nous avons dit que la naissance d’une nation passait par l’union économique de provinces et de régions souvent ethniquement fort différentes les unes des autres. La France, l’Angleterre et l’Espagne sont ainsi nées. L’Allemagne et l’Italie pas autrement. La nouveauté de la fin du XIXe siècle, suite aux découvertes de Darwin et de Mandel, c’est d’avoir assimilé la nationalité à la race. Michelet, au milieu du siècle, insistait pour montrer que s’il y avait des caractères spécifiques aux différents peuples européens, aucun n’était spécifiquement une «race». Il vantait plutôt le métissage exemplaire de la France. Barrès, au lieu de le contredire, déplorera plutôt le fait : «À vrai dire, Barrès sait bien qu’il n’y a pas de “race” française, “hélas!” : “Nous ne sommes point une race, mais une nation.” Mais nous n’existons que par la solidarité nationale : nous ne sentons, pensons, agissons, qu’à travers de “très anciennes dispositions physiologiques” d’un organisme collectif par lequel nous sommes déterminés. Barrès exprime de manière plus poétique la continuité qui définit chacun d’entre nous : celle de la Terre et des Morts. “Nous sommes le produit d’une collectivité qui parle en nous. Que l’influence des ancêtres soit permanente, et les fils seront énergiques et droits, la nation une”».[12] À défaut de la race qui serait le dénominateur commun biologique et naturel d’une collectivité, Barrès puise dans la pensée socio-darwinienne la conception organiste : la nation doit devenir une entité vitale, organique, unique, voire une «espèce» qui, aussitôt conçue, se sent en voie de disparition. En ce sens, il rejoint la weltanschauung allemande. Un délire d'indignité se répand qui ramène inlassablement la même question viscérale : cette nation, cette race, ces peuples sont-ils dignes de vivre?

L’affaire ne concerne pas seulement les nations établies – la France ou l’Angleterre -, ce qui est universel, c’est précisément cette crainte de disparaître. À peine unie, l’Allemagne se sent menacée par la jalousie de toutes ses voisines; l’Angleterre ne peut supporter de voir une nouvelle puissance – l’Allemagne ou les États-Unis – concurrencer sa marine; l’Italie, se sentant atteinte d’une hémorragie de ses jeunes nationaux vers les États-Unis ou l’Argentine – lorgne vers la Libye et l’Éthiopie pour établir des colons et se créer son empire à soi. Dès la Guerre civile américaine, l’Union s’est vue déchirée entre ceux qui moins d’un siècle plus tôt s’étaient alliés contre la domination anglaise. L’agressivité de l’Union déplaça sa rancœur des Sécessionnistes du Sud et certains politiciens tournèrent leur regard vers l’Amérique britannique au nord. Ne se sentant pas suffisamment protégés par le Colonial Office de Londres, les «Britanniques» s’engagèrent dans une course à la nation en formant un marché – un Zollverein nord-américain –, la confédération du Canada que George-Étienne Cartier défendra comme une solution de survie pour la minorité francophone du Québec, l’annexion aux États-Unis signifiant pour lui la disparition du fait français et catholique en Amérique du Nord.

Nous sommes bien ici dans l’angoisse vitale. La peur biologique de la disparition de l’espèce. Cette angoisse est bien sûr celle des élites, des propriétaires, des investisseurs, bref des capitalistes et des impérialistes britanniques. Les colonies sont nécessaires au dumping de la surproduction industrielle anglaise. Mais le trouble dans lequel l’Angleterre s’était mise lors de la perquisition de son navire, le Trent, par un navire de guerre de l’Union durant la Guerre de Sécession, a suffi à faire craindre le pire. De même, l’unité italienne a été faite contre l’Autriche et contre le pape et laisse des rancunes sérieuses; le triomphe de l’Allemagne en 1871 n’a pas suscité la confiance chez les nouveaux Allemands, mais la crainte et l’inquiétude. La littérature et plus tard l’art et le cinéma vont capitaliser sur l’angoisse vitale à travers des romans de terreur ou des films fantastiques inquiétants. Indistinctement, le fascisme va ramasser tout cela – et l’angoisse propre à la psychose va nourrir l’idéologie archaïque du sens de l’honneur : «C’était un mythe ramasse-tout qui s’efforçait de coopter tout ce qui avait pu séduire les gens au XIXe siècle et au début du XXe : romantisme, libéralisme et socialisme, ainsi que darwinisme et technologie moderne. On s’est trop peu intéressé à ce processus que l’on a subsumé sous le prétendu éclectisme du fascisme. En fait, le mythe nationaliste fasciste fondamental intégra tous ces fragments du passé en une attitude cohérente face à la vie».[13] C’est le paradoxe de l’Anus Mundi de voir que ce sens de l’honneur va être en effet celui du déshonneur de l’humanité. La Shoah est l’antithèse même de l’honneur qui était le thème du parfait courtisan et de son modèle unique : le Prince. On voit combien le sentiment nietzschéen était perverti par ceux qui se revendiquaient de lui : Mussolini comme Hitler. Le chevalier teutonique n’était plus qu’un vulgaire soldat de tranchée névropathe et sociopathe tandis que l’ancien professeur et journaliste va-t-en-guerre se hissait sur les tréteaux, incapable de définir politiquement son idéologie, lui qui connaissait pourtant les œuvres de Sorel et de Pareto : «Jusqu’à ce moment [1927] il évita de définir le fascisme (qui… ne semblait pas être autre chose qu’un mot signifiant le groupisme), déclarant que celui-ci n’était que de la pure action en marche».[14] Hitler, qui n’avait pas la culture politique du Duce, délirait suffisamment pour se persuader qu’il en avait une qui résoudrait les problèmes de la race, épurant la pureté germanique de ses scories étrangères. La psychose dévorait ici le sens de l’honneur pour atteindre une abjection industrialisée incomparable dans l’Histoire, avant et depuis : «La tendance du Führer et des forces totalitaires qui lui étaient directement subordonnées, à détacher de plus en plus nettement leurs volontés des contraintes imposées par les compromis passés, entraîna un abandon croissant de la rationalité et un recours de plus en plus fréquent à la violence pour atteindre divers objectifs militaires et politiques. La décision prise par Hitler, en 1939, de franchir le pas de la guerre et de développer la politique raciale et d’espace vital, en mettant en jeu, par là même, tout ce qu’il avait obtenu politiquement et institutionnellement jusqu’à cette date, ne fut donc pas accidentelle».[15]

En ramenant la civilisation à un degré zéro de l’humanité, assimilée à une nature violente et compétitive, l’angoisse vitale s’est répandue dans l’ensemble du monde occidental de 1860 à 1945. Différente du sentiment de précarité qui avait suivi la Grande Peste de 1348, elle participait des discours de la décadence (niveau moral) et de la dégénérescence (niveau symbolique) qui accompagnaient le déclin des forces vives et participa, à sa façon, à la régression sadique-anale qui marqua cette période de la psychologie collective de la civilisation.

b) L’ANGOISSE PSYCHIQUE

L’angoisse psychique qui se développe après la Guerre de Sécession en Amérique et la Guerre franco-prussienne en Europe poursuit dans une voie encore plus nettement régressive. La rapide industrialisation que subissent les États-Unis après la paix font basculer une société aux valeurs spiritualistes dans un monde pragmatique et matérialiste sans limites. La Belle-Époque vit sous le signe du divertissement d’une bourgeoisie lasse et décadente. L’Allemagne unie est insatisfaite comme toujours et l’Angleterre victorienne balance entre les interdits extrêmes et les débauches qui repoussent toujours plus loin les limites de l’érotomanie. Les ouvriers traduisent par des grèves voisinant la guerre civile la résistance au patronat et à l’organisation technique du travail. Les grèves où s’affrontent lignes syndicales et corps policiers permettent un certain pouvoir libérateur, pour reprendre l’expression de Michèle Perrot, laissant échapper le trop plein de privations et de violences subies au quotidien. L’inhibition retient aussi longtemps l’explosion que lorsqu’elle la libère, elle se traduit par une violence inouïe dont Zola a fait la description célèbre dans Germinal.  

Dans l’ensemble de la société, l’esprit est au plus triste. Le jeune Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont (1846-1870), explore dans sa poésie les divagations de ce monde qui se perd dans la dépression : «La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute; le doute est le commencement du désespoir; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, lisez la Confession d’un enfant du siècle [de Musset]. La pente est fatale, une fois qu’on s’y engage. Il est certain qu’on arrive à la méchanceté. Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine…»[16] Écrites peu de temps avant sa mort, ces lignes apparaissent aujourd’hui d’une sombre prophétie. Nous verrons plus en détail, dans la seconde partie de cet ouvrage, l’ampleur de la détresse psychologique qui va marquer les quatre-vingt années suivant le déclenchement de la Guerre de Sécession. Et l’apothéose de l’indécence avec Hitler permet de mesurer la profondeur avec laquelle s’étiola l’esprit de la civilisation occidentale : «Hitler comprenait très bien sa propre fonction, le rôle qu’il se devait de jouer en sa qualité de “chef” du IIIe Reich. Il avait un très bon sens de la mise en scène populaire de la dictature; on peut même dire qu’il finit par se transformer en fonction, la fonction de Führer. Plusieurs aspects de sa conduite à cet égard sont bien connus : son refus d’épouser en public n’importe quelle décision politique (à l’exception des grandes décisions de politique étrangère), sa répugnance à rejeter les requêtes ou les suggestions de la vieille garde des dirigeants du Parti, sa façon de tirer avantage de sa propre popularité personnelle dans les conflits au sein du régime, et sa façon de se dérober dans le cas de conflits difficiles à arbitrer. Il paraissait toujours plus impitoyable, plus insensible et plus sûr de lui-même qu’il ne l’était en réalité».[17] Toutes ces mises en scène sont autant de délires érotiques, en effet, et qui se proposent, dans un nouveau décor païen, de donner le sens du Sacré aux rites d’apparence et aux mensonges consensuels. Vivre dans les apparences. Non plus comme à l’époque baroque où un certain dialogue s’engageait entre l’Être et le Paraître; mais dans une constante supercherie, où tous participent sinon volontairement du moins tacitement, essayant de percer l’insoluble mystère d’une conduite erratique qui finit par faire écho à la prophétie de Lautréamont : «C’est que la chaîne infinie du raisonnement logique conduit à la folie, et il y a effectivement une espèce de démence à vouloir approfondir les apparences et les attitudes les plus banales, à vouloir traquer la vérité là où il importe peu qu’elle soit, mais où elle n’est plus dès qu’on s’interroge. Et Pirandello ne cesse d’interroger…»[18] la source de cette fascination obsessive-compulsive.

Plus que sociale, la révolution nazie est une révolution psychique : «On cherche le sens de la “révolution nazie” moins dans ses programmes que dans son style. Les mères de famille et les boutiquiers sont envahis d’émotion à la vue des rangs carrés qui défilent en plein chaos. Comment la rigueur des formes n’indiquerait-elle pas une morale solide et une volonté de fer? Voici que parlent comme autant d’indices irréfutables la planification et la programmation, le sérieux de la jeunesse enrégimentée, l’ordre et la fermeté de cette Allemagne au pas de l’oie. Prouvent, témoignent, déclinent à l’infini l’identité du nazisme les traits jeunes de l’élite nouvelle, son ton, l’insolence du Heil Hitler que lance à la Court Saint James le nouvel ambassadeur von Ribbentrop…»[19] Alors que les historiens ont examiné sous tous ses angles les compromissions sociales du national-socialisme; alors que les psychanalystes n’en ont eu que pour la psychose du Führer et de ses acolytes, la psychologie collective en est encore aux balbutiements de la compréhension de ce qui a prédisposé tant d’Occidentaux à se montrer fascinés par ces personnages médiocres au possible.

c) L’ANGOISSE HISTORIQUE

Comme toujours, c’est non pas le sens du Sacré qui va venir résoudre une psychose insurmontable, mais l’ascension vers un autre niveau d’angoisse : celui de l’angoisse historique. La logique de nécessité persévère dans sa diabolisation de la modernité. Dès la Guerre de Sécession américaine, le ton est donné : «“Une particularité de la guerre moderne, nous rappelle-t-on, c’est qu’elle mène le jeu. Une fois commencée, il faut la conduire jusqu’à son terme, ce qui met en route des événements qui échapperont peut-être au contrôle des hommes. En faisant le nécessaire pour gagner, les hommes accomplissent des actes qui altèrent le sol même où la société plonge ses racines.” C’est de Bruce Catton, et il ne parle pas de la Seconde Guerre mondiale mais de la guerre de Sécession. À ses débuts, disons la bataille de Bull Run (21 juillet 1861), tout le monde s’attendait à un “service léger”. Un ou deux jours avant l’engagement, membres du Congrès, dames de la bonne société, amateurs de pique-niques et autres dilettantes étaient venus de Washington en fiacre pour assister, des collines environnantes, à la plaisante déroute, croyaient-ils, des impudentes forces sudistes. Quelques femmes avaient même emmené leurs robes du soir : un bal de la victoire à Fairfax Court House couronnerait peut-être les succès du jour. En fait, la bataille fut une cuisante défaite pour le Nord, et il fallut désormais regarder les choses en face. La guerre serait longue, sanglante, brutale, totale et absurde».[20] Et si la Guerre de Sécession fut menée déjà comme le seront les guerres du XXe siècle, c’est que dans son origine même agissaient des compulsions paranoïaques obsessives : «Dans une telle situation, où il était impossible de séparer la forme d’exploitation économique et un puissant préjugé racial, il n’est pas étonnant que les Blancs du Sud aient réagi, comme des hommes sur la défensive qui se sentent menacés dans l’idée qu’ils se font de l’intégrité de leur être, par une agressivité exacerbée, par un refus désespéré de toute possibilité d’évolution, par une exaltation paranoïaque faite de méfiance systématique à l’égard des Yankees. Ce délire de la persécution aboutit à dramatiser tous les conflits; toute revendication des Nordistes était transformée en un noir complot contre la noble civilisation du Sud. Ainsi s’explique l’importance attachée au problème de l’extension de l’esclavage dans les territoires. C’est là qu’on créerait à l’avenir les futurs États de l’Union : s’il étaient tous non-esclavagistes, le Sud deviendrait une minorité de moins en moins nombreuse, entourée de voisins hostiles…»[21] Le délire n’est plus d’ordre érotique mais bien de persécution. L’envie de réécrire l’histoire de l’humanité et de lui imposer le sens du Cosmos, ordonné et fonctionnel. La guerre peut – et certains l’espèrent – ouvrir la voie à la révolution. Mais attention! À la veille même de son assassinat, «Jaurès, le 31 juillet 1914, s’en tient donc à sa thèse de 1905 : “D’une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer. Mais il peut en sortir aussi, pour une longue période, des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer sur ce coup de dés sanglant la certitude d’émancipation progressive des prolétaires, la certitude de la juste autonomie que réserve à tous les peuples, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie socialiste européenne”».[22] A posteriori, comme pour la prophétie de Lautréamont, Jaurès prédisait ce que sera le monde après la défaite – car ce ne peut être qu’une défaite du monde ancien – de la guerre qui vient.

L’impuissance des États à maintenir un nouveau «cosmos» européen à partir du traité de Versailles de 1918 se répète de la création de la Société des Nations au traité de Locarno, du pacte Briand-Kellogg mettant la guerre hors-la-loi et que signent les grandes puissances européennes au fiasco de Munich. Les conventions de Genève font rire les dictateurs : «En dépit des bonnes intentions des chefs d’État, leur violation est inscrite dans la nature même des armes modernes, comme la guerre totale est inscrite dans les conditions créées par la révolution industrielle».[23] Tous ces petits États de la Mitteleuropa, créés par le droit à l’auto-détermination des peuples imposé par les Quatorze Points de Wilson, sont les premiers à se doter de gouvernements tyranniques et militaristes. Il est vrai que, dans le cas de la Hongrie, l’éphémère gouvernement communiste de Béla Kun a donné des sueurs froides à la bourgeoisie occidentale : «Chronologiquement, Horthy devance largement Mussolini. Le 1er mars 1920, l’Assemblée nationale hongroise lui confiait les pouvoirs de “régent” du royaume de Hongrie, après l’écrasement de la république “soviétique” de Béla Kun. Ce régime de tendance fascisante bénéficiait de la reconnaissance et de la protection du président “socialiste” français Millerand, dans la droite ligne du traité de Trianon (juin 1920) : ce type de dictature ne posait pas problème, bien au contraire. En Yougoslavie, la répression anticommuniste est tout aussi violente…»[24] Les fascismes ultérieurs seront mieux outillés idéologiquement, mais leur obsession restera celle du cosmos chargé de rivaliser avec le modèle de tous les désordres : le bolchevisme communiste russe. Contre la dignité du travailleur, ils élèveront l’ode au soldat. Contre l’égalité des fortunes, ils prêcheront l’expansion coloniale et la réduction à l’esclavage. Les vieilles hypocrisies bourgeoises de la mission civilisatrice ne seront même plus à l’honneur! «L’hitlérisme représente selon A. Césaire la fin naturelle de la logique coloniale. A. Césaire cite l’exemple d’un texte d’Ernest Renan de 1871, La Réforme intellectuelle et morale, dans lequel le philosophe acclamé se laisse aller à des formules qui anticipent presque littéralement le nazisme : “Nous aspirons - écrit Renan - non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi”. Si de semblables discours ont pu être formulés par un académicien aussi en vue sans provoquer de scandale, c’est parce que la barbarie était déjà présente à l’intérieur de la société française et que le colonialisme en était sa tête de pont. L’horreur de l’hitlérisme qui se peint sur les visages de la bourgeoisie occidentale bien-pensante, n’est pour A. Césaire que la preuve d’un défaut de cohérence. Avant même d’être la victime de la folie nazie, l’Europe a été durant toute son histoire coloniale la complice de sa logique, une logique fondée sur la distinction entre populations privilégiées et sous-privilégiées, de races esclaves et de races maîtresses. Au fond de lui, ce que le “très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle” - qui a su aussi longtemps accepter la nécessité du colonialisme, son caractère de mission morale, réalisée au nom et pour le compte de l’humanité - ne pardonne pas à Hitler».[25] Pour les plus puissants, en effet – l’Italie et l’Allemagne -, il s’agit de dépasser le stade primitif du colonialisme occidental ou voire même celui de l’Espagne franquiste qu’ils ont soutenue, car «il existe… une différence entre la glorification des armes dans les dictatures autoritaires et la passion que manifestent les régimes fascistes pour la guerre. Les premières jouent de la pompe militaire pour soutenir les régimes qui se consacrent au maintien du statu quo, mais elles n’ont guère recours aux armes sur le terrain. Alors que les régimes fascistes n’auraient pu survivre sans se lancer dans l’acquisition de nouveaux territoires pour leur “race” - Lebensraum, spazio vitale - et qu’ils ont délibérément choisi la guerre d’agression à cette fin, ayant clairement l’intention de faire monter encore d’un cran la tension dans la population».[26] Et, comme le disait un journal anarchiste, Le Libertaire, du 7 avril 1938, en effet, «Hitler, cet “enfant du traité de Versailles”…»[27]

Si la Guerre de Sécession est le point de départ de l’angoisse historique, l’Allemagne nazie en est son point d’arrivée. Ce régime est entièrement dévoué, sinon dévoré, par le goût de la guerre au point qu’il en vient à oublier sa fantaisie idéologique du cosmos nouveau : «En raison du développement particulier du capitalisme sous le IIIe Reich, notamment à partir de 1936, la guerre impérialiste de pillage devint une nécessité logique - et de plus en plus la seule option possible; l’industrie allemande fut structurellement impliquée dans les décisions politiques qui culminèrent dans des destructions et une barbarie sans précédent en Europe. Toutefois, il est nécessaire d’établir une distinction entre, d’une part, l’économie comme facteur structurel déterminant le cours et la nature de l’agression et, d’autre part, les besoins spécifiques de groupes économiques particuliers. Très souvent, les tenants de la “primauté du politique” se contentent de réfuter l’idée que, sous le IIIe Reich, les décisions étaient prises directement dans l’intérêt des capitalistes allemands. En fait, leur attaque demeure superficielle et n’atteint que les versions naïves de la théorie instrumentaliste de “l’argent” qui ne voient dans les dirigeants nazis que des marionnettes aux mains du “grand capital”. La réalité était un peu plus complexe, comme l’illustre la décision d’envahir l’Union soviétique».[28] Bien entendu, même après la défaite de 1945, restera le problème d’expliquer et de comprendre ce que signifie cette «parenthèse» dans l’histoire de l’Allemagne. On assistera ainsi au fameux débat des intentionnalistes et des fonctionnalistes, mais le malheur sera de centrer sur l’Allemagne seule une fêlure de l’ensemble de la civilisation occidentale : «Les deux historiens les plus importants de l’Allemagne d’après-guerre, Friedrich Meinecke et Gerhard Ritter, tous deux formés dans cette tradition [positiviste] et ses dignes représentants, se caractérisaient par une pensée historique et politique profondément enracinée dans la philosophie idéaliste allemande. Ni l’un ni l’autre n’avait été nazi. Au contraire, chacun avait eu sa part de démêlés avec le régime : Meinecke avait été écarté de son poste de rédacteur en chef du Historische Zeitschrift en 1935; proche de Carl Goerdeler. Ritter avait été incarcéré en 1944, à la suite de l’attentat manqué contre Hitler. Le livre important de Meinecke, Die deutsche Katastrophe, paru en 1946, et celui, plus nettement apologétique, de Ritter, Europa und die deutsche Frage, publié en 1948, visaient en fait à justifier l’idéalisme allemand, ainsi que la tradition nationale et politique allemande. D’après eux, le nazisme, sorte d’excroissance parasite issue des forces négatives de la Révolution française, avait accompagné le développement, par ailleurs sain et positif, de l’État allemand. Bien que des signes menaçants fussent perceptibles dès la fin du XIXe siècle, c’est avant tout un enchaînement fatal d’événements déclenché par la Première Guerre mondiale qui avait entraîné, dans toute l’Europe et pas seulement en Allemagne, un effondrement des valeurs morales et religieuses, la montée du matérialisme comme idéologie dominante, le développement de la barbarie, et la corruption de la politique en machiavélisme et démagogie. Par conséquent, le nazisme était le résultat tragique de tendances, non pas spécifiquement allemandes, mais européennes; loin d’en être le produit, il avait représenté une rupture brutale avec un passé allemand fondamentalement “sain”. Meinecke parlait de l’“histoire de la dégénérescence de l’humanité allemande”. Ritter trouvait “presque insupportable” l’idée que “la volonté d’un seul homme dément” ait pu plonger l’Allemagne dans la Seconde Guerre mondiale. Bref, le nazisme était plus ou moins un accident de parcours dans un développement autrement digne d’éloges».[29] Le lointain écho de Bull Run se fera entendre un matin de juin 1944 sur les côtes de Normandie, beaucoup plus concluant que les simples apories des historiens allemands : «C’était l’heure H. [les troupes de débarquement anglo-américains] mirent le pied sur la plage d’Omaha, ces hommes épuisés et peu glorieux que personne n’enviait. Pas de fiers étendards pour eux, pas de clairons ni de trompettes. Ils n’avaient pour eux que l’Histoire. Ils appartenaient à des régiments qui avaient bivouaqué dans des lieux appelés Valley Forge, Stoney Creek, Antietam, Gettysburg, qui s’étaient battus en Argonne. Ils avaient traversé les plages d’Afrique, de Sicile, de Salerne. Et ils allaient en aborder une autre qui ne tarderait pas à s’appeler “Omaha la Sanglante”».[30]

d) L’ANGOISSE EXISTENTIELLE

Les conséquences de ce siècle d’horreur ont eu pour résultat l’acquisition d’une conscience coupable qui a tourmenté les esprits confrontés aux gestes qui avaient été commis, surtout après la Seconde Guerre de Trente Ans. Comme le souligne Pierre Ayçoberry, les historiens les plus scrupuleux ont également porté «la culpabilité collective, malgré les avertissements de Thomas Mann : “Ne parlons pas de culpabilité. Ce n’est pas un nom pour l’enchaînement fatal des conséquences d’une histoire malheureuse, et si c’est de la culpabilité, elle s’entrecroise avec beaucoup de culpabilité du monde entier”».[31] Bien avant l’issue tragique de 1945, l’angoisse existentielle s’exprimait déjà à travers les délires de culpabilité exprimés pour toutes sortes de raisons ou plutôt d’impressions vagues. La question du comment en était-on arrivé là? se posa dès la fin de la Guerre de Sécession. Elle se posa encore lorsqu’on ramassa les cadavres et les débris de la Commune de Paris. Elle revint après les lâches assassinats de Rosa Luxemburg et de Karl Leibnecht, sans parler, bien entendu, des 4 années où les Occidentaux se terrèrent dans des tranchées où grouillaient rats et vermines et les sorties meurtrières où les combattants tombaient par milliers, mitraillés, gazés, ouverts à la baïonnette… Certes, les Occidentaux vivaient depuis toujours dans la violence, mais l’idéologie du Progrès et les percées de la science promettaient des lendemains qui devaient chanter et non hurler de douleurs. Trotsky fut l’un de ceux qui, agent de la Révolution russe avant que celle-ci ne se retourne contre lui, se posait cette question avec la plus grande incidence : «Car la terreur est cruelle, comme l’est la guerre, “affreuse école de réalisme social, créatrice d’un type humain nouveau”. Ce n’est pas la révolution, c’est la guerre qui a “développé dans les mœurs la brutalité”, qui a “habitué à la violence”, qui a “appris à la bourgeoisie à ne s’embarrasser nullement de l’extermination des masses”. Comment renoncer à la terreur quand on est un révolutionnaire, confronté à des cliques de capitalistes “disposant d’une caste d’officiers aguerris et trempés”? Celui qui renoncerait au terrorisme, c’est-à-dire à l’emploi de la répression contre la contre-révolution armée, renoncerait du même coup à la domination politique de la classe ouvrière et au socialisme. Trotsky explique : “La révolution n’implique pas “logiquement” le terrorisme de même qu’elle n’implique pas l’insurrection armée […] Mais elle exige de la classe révolutionnaire qu’elle mette tous les moyens en œuvre pour atteindre ses fins : par l’insurrection armée, s’il le faut, par le terrorisme, si nécessaire”. La terreur implique aussi l’intimidation, les menaces, les arrestations préventives. Évoquant les précédents historiques, les révolutions anglaise et française, la guerre de Sécession, la Commune de Paris, il explique que l’“intimidation” est l’un des plus puissants moyens d’action politique, et que la classe ouvrière ne peut s’en passer dans le cadre de sa lutte contre “une classe vouée à périr et qui ne s’y résigne pas”».[32]

La bourgeoisie, en effet, était une classe qui, en tant que minorité créatrice, avait fondé le monde nouveau. Même Marx, au début du Manifeste du Parti communiste, la célébrait comme la classe qui avait instauré les Lumières et apporté la modernité au monde. Cette classe, contrairement à la noblesse et son code martial ou à la paysannerie et ses soulèvements anarchiques, passait pour une classe pusillanime, tranquille, préférant la paix de ses petites affaires au goût des aventures sanguinaires. C’est ainsi que le célèbre texte de Max Weber nous la présente encore, affairée à sa mystique du beruf qui fait mijoter sa fortune. Or, il apparaît que tel n’était pas le cas. La violence ouvrière, héritée des anciens soulèvements populaires de la paysannerie, et qui explosa lors de la Commune de 1871, suffit pour terroriser les bourgeoisies de tout l’Occident. La pusillanime bourgeoisie, à son tour, pouvait se montrer sans pitié. Les Adolphe Thiers, Jules Favre et autres Jules Ferry, épouvantés comme à peu près tout ce qui appartenait aux classes moyennes, firent venir des campagnes des petits propriétaires cultivateurs pour sabrer et mitrailler la populace parisienne. Or il faut bien garder à l’esprit que les soldats qui se tinrent dans les tranchées pendant les cinq années que durèrent la Grande Guerre étaient fils de, ou eux-mêmes paysans et ouvriers; que leur violence de propriétaires angoissés par les révolutions sociales avait servi par deux fois, en juin 1848 et au printemps 1871, à exterminer les «Partageux» qui demandaient l’abolition de la propriété privée. Que c’était, encore-là avec la même rage, qu’ils avaient affronté l’ennemi sur les champs de bataille. Qu’en Allemagne, la montée du mouvement des Spartakistes menaçait de reproduire les horreurs de la Commune de Paris, d’où l’usage des Frei Korps appelés en vitesse du front disloqué pour les exterminer sans pitié, et cela sous les ordres d’un gouvernement social-démocrate. On peut comprendre pourquoi les bourgeoisies européennes suèrent des gouttes de sang après la Grande Guerre et surtout face à l’expérience sans précédent de l’Union Soviétique, tant : «la bataille, la vie au feu, ne furent pas un accident éphémère. La durée en fut suffisante pour permettre l’adaptation des sens et de l’intelligence, la correction des erreurs de la veille par l’expérience plus claire du lendemain. Au lieu de phases rapides, toutes dissemblables, il y eut la répétition monotone et presque identique des journées mouvementées ou des journées rien-à-signaler, la récurrence des mêmes angoisses sous le bombardement, des mêmes angoisses avant l’attaque, des mêmes périodes d’apaisement où veille, sous l’insouciance joyeuse, la même sourde angoisse devant la mort imprécise en des lendemains toujours menaçants. Le témoin observateur, probe, doué pour l’expression claire de ce qu’il observe et sent, a tôt fait d’adapter ses sens et son esprit tout en se maintenant dans un état de réaction active à son milieu. Il voit nettement en même temps qu’il proteste, il note fidèlement en même temps qu’il s’affirme, il dépeint artistement en même temps qu’il défend l’indépendance de sa raison. La conséquence de cette attitude morale, de cette discipline intellectuelle des notations quotidiennes, c’est que les légendes les plus contagieuses ne contamineront pas ce témoin en état de défense et que sa vision de la guerre, incomplète mais fidèle, aura une étonnante ressemblance avec la vision d’autres soldats appartenant à d’autres secteurs, à d’autres armes, à d’autres périodes, à d’autres guerres, témoins aussi incomplets mais aussi fidèles que lui».[33] John Norton Cru, dans ses épais dossiers d’enquête des anciens combattants de la Grande Guerre, détenait des exemples audacieux de courage et de veulerie les plus extraordinaires de ce que le petit peuple armé pouvait faire lorsque excité au combat. Si, comme en Russie, la guerre de masse se retournait contre les possédants, tout les rapports de la légalité à la légitimité pouvaient s’en trouver renverser.

Zeev Sternhell, pourtant, ne considère pas la guerre de 1914-1918 comme une cause particulière dans l’apparition du Duce : «Ce n’est pas non plus la conjoncture de l’après-guerre qui en fait un fasciste, pas plus que la guerre elle-même n’est à l’origine de cette métamorphose. En réalité, la démarche mussolinienne est la résultante d’une évolution intellectuelle et d’une prise de conscience des réalités européennes et italiennes qui prévalaient avant la guerre et n’ont donc aucun rapport avec elle».[34] Sans doute, mais alors quelle était l’épreuve existentielle qui rendait possibles la levée spontanée de miliciens par des groupes de dilettantes fascistes? Le délire de jalousie qui anima l’angoisse existentielle aux lendemains de la Guerre dévorait la rhétorique des luttes de classes, comme durent le constater les communistes. Les ouvriers et les membres des basses classes ne cessaient de lever la tête pour ne voir que des profiteurs de guerre étaler leur fortune et leur bonheur alors qu’eux-mêmes commençaient à peine à retrouver une vie digne de ce nom. Blessés, gazés, gueules cassées, victimes ébranlées par les shock shells, les soldats interrogés par Norton Crue rappellent le grand contraste entre ceux qui durent subir les affres et la famine suite à la crise financière et économique de la paix et ceux qui avaient tiré leur épingle du jeu de la Grande Guerre. Déjà les Sudistes prétendaient défendre leur mode de vie dont les esclaves noirs faisaient partie, non seulement en tant que main-d’œuvre servile, mais aussi en tant qu’étalage de la richesse du Cotton Belt. Ils pouvaient alors crier à la jalousie des abolitionnistes du Nord et, il faut bien reconnaître que leur dédain de l’esclavage permettait de cacher à la conscience morale des nordistes, une certaine envie de la manière de vivre de cette aristocratie sudiste suffisante mais économiquement arriérée. La position morale des classes petites bourgeoises plaçait les classes moyennes dans une situation où elles pouvaient envier ceux qui les dominaient et défier ceux qu’elle pouvait regarder de haut. Ce que Marx n’avait pas prévu - la classe moyenne, inexistante dans le schéma de la polarisation bourgeoisie/prolétariat -, et par le fait même échappant aux analyses et aux stratégies des partis marxistes aveuglés par cette vision binaire de la lutte des classes. Cette classe moyenne ne formait pas une réalité tant au niveau économique qu’au niveau psychologique. C’est elle qui érigea le sens de la Justice au faîte de ses récriminations, nécessitant la conservation du système capitaliste afin d’accéder à la strate de la grande bourgeoisie, et qui pouvait reprocher aux Partageux, à ces communistes russes le couteau entre les dents, de vouloir la déposséder. Son potentiel de violence était aussi grand, sinon plus, que celui des bourgeois de monsieur Thiers. C’est bien cette violence qui alimenta les Frei Korps recrutés par le socialiste Ebert afin de sabrer les Spartakistes avant qu’ils aillent rallier les premières troupes de choc national-socialistes.

Franz Neumann, l’auteur de Béhémoth, le démon de la désorganisation opposé à Léviathan, analyste marxiste contemporain de la montée du nazisme, fut le premier à faire la synthèse des moyens développés par la guerre moderne et le sens de la Justice comme panacée de l’angoisse existentielle lorsqu’il fait «la distinction entre le liberaler Rechtsstaat, né de la Révolution Française et incarné dans la constitution de l’Angleterre, et le nationaler Rechsstaat, d’abord développé par le fascisme italien avant de triompher dans l’Allemagne nationale-socialiste. Ce dernier se caractérise par un État réconciliant la justice avec les impératifs de la nécessité politique».[35] La République de Weimar, comme sa voisine, la Troisième République française, expérimentèrent les faiblesses de la démocratie libérale. Ce que Maurice Vaussard appelle la carence totale d’autorité des régimes démocratiques contrastait avec la fureur que ces régimes avaient mis à envoyer les peuples s’entretuer pendant cinq ans pour des intérêts dont ils se trouvaient finalement spoliés. Non seulement les enfants des classes moyennes avaient dû payer de leur sueur et de leur sang les années de tranchées et de combats impitoyables, mais maintenant ils souffraient de la famine, de l’hyperinflation, de la corruption des partis politiques, de l’impuissance des radicaux français comme des sociaux-démocrates allemands. La Révolution russe n’en était pas encore aux purges staliniennes et les années folles qui faisaient danser les Américains sur les airs de jazz et de black bottom avaient de quoi faire rêver. Là aussi les délires de jalousie se firent entendre. L’Italie avait subie des revers humiliants durant la guerre et la bourgeoisie italienne – qu’elle soit du «grand capital» ou tout simplement de l’honnête médiocrité – sentait bien que ni l’unité ni la guerre n’avaient créer un peuple italien heureux et docile. Voilà pourquoi le sens de la Justice fut-il ciblé par D’Annunzio sur les terres irrédentes promises par les accords secrets de Londres, et finit-il par être approprié par un groupe qui faisait leur une définition bien particulière de la justice : «Si l’on essaie d’établir impartialement le bilan des responsabilités dans l’avènement au pouvoir des fascistes, il faut placer au premier rang la carence totale d’autorité des chefs de gouvernement libéraux, qui sous-estimèrent constamment le péril représenté par l’illégalisme et la violence fascistes pour le régime même qu’ils avaient charge de défendre. En second lieu, l’effarante incompréhension des véritables intérêts de la classe ouvrière, - lancée aveuglément dans des grèves incessantes, sans lien entre elles et souvent sans but discernable, - par les différentes fractions du socialisme italien, mais surtout par les maximalistes. Le P.P.I. ne fut pas non plus exempt d’erreurs par un excès de rigidité doctrinale à un moment historique où elle devait faire place à une certaine souplesse, et par des exclusives personnelles hors de saison. Les responsabilités du roi viennent assurément les dernières : quand il eut à intervenir, la situation était trop compromise pour pouvoir être redressée sinon sans guerre civile (celle-ci existait à l’état larvé depuis deux ans), du moins sans troubles intérieurs graves et prolongés».[36] La même bifurcation s’effectua dans la jeunesse allemande déçue par l’impuissance de la République de Weimar devant ses attentes d’après-guerre : «Le tournant rapide vers la droite pris par la jeunesse bourgeoise affecta également la République. Ce n’était pas non plus une évolution fortuite déclenchée par la guerre et les diverses crises économiques, mais l’aboutissement d’une évolution historique induite par l’endoctrinement complet de pans importants de la bourgeoisie auxquels avaient été inculqués le néo-romantisme et l’idéologie germanique. Ce fut surtout la foi dans le Volk qui conféra une telle puissance à la crise nationale. Aussi bien la jeune génération que l’ancienne éprouvèrent des difficultés à résister à l’appel d’une idéologie qui promettait de résoudre les problèmes de la nation en termes völkisch, par un retour entre des mains allemandes de tous les biens, pouvoirs et capacités se trouvant prétendument détenus par des intérêts étrangers et antivölkisch».[37]

La violence bourgeoise, mieux équipée, mieux organisée, mieux rationalisée aussi, l’emporta sur la violence prolétarienne, spontanée, héroïque et épique mais menée par des syndicats et des partis politiques qui se méfiaient les uns des autres. L’échec des partis socialistes de la IIe Internationale à contrer la Première Guerre mondiale, allant même jusqu’à rallier l’Union sacrée exigée par les gouvernements en guerre, illustre assez bien cette faillite. Après le coup d’État d’octobre 1917 et l’hécatombe qui venait de frapper l’Occident, les bourgeoisies nationales, encore en rivalités, commencèrent à douter de la légitimité de leurs pouvoirs, ce qui les rendirent encore plus méchantes et plus cruelles. Les purges staliniennes durant les années trente apaisa leur crainte, mais le vieil autoritarisme russe reposait désormais entre les mains d’un dictateur plus puissant qu’aucun des tsars qui l’avaient précédé. Depuis le jour où les pions de Versailles, obéissant à la stratégie d’encerclement de monsieur Thiers, avaient liquidé dans le sang les Communards jusqu’aux Frei Korps qui fusillèrent les Spartakistes, la violence fasciste semblait la seule capable de résister au démantèlement de la civilisation occidentale.

e) L’ANGOISSE MÉTAPHYSIQUE

Évidemment, la justice n’avait rien à voir là-dedans. Elle n’était que partie prenante du délire de culpabilité qui sentait la légalité dériver de la légitimité, ce à quoi seule une révolution – peu importe la couleur – pouvait parvenir à rétablir l’identification. Dans la civilisation chrétienne-orthodoxe, cette révolution fut de couleur rouge; en Occident, elle varia du noir au brun en passant par le bleu, mais elle s’appuya toujours sur les mêmes supports idéologiques : la démagogie, le nationalisme chauvin, le politique d’abord, le protectionnisme économique, les ségrégations, la violence gratuite. Le monde européen était prêt au saut qualitatif dans l’angoisse métaphysique. De la justice, on passa facilement au sens de la transcendance capable de satisfaire le délire psychotique mégalomaniaque.

Comment, ce siècle, qui vit triompher tour à tour la notion de progrès, l’impératif de la liberté et le perfectionnement des techniques, a-t-il pu susciter cet esprit millénariste qui culmina avec l’apothéose destructrice du nazisme? Les millénarismes apparaissent dans des périodes de troubles profonds, de remise en question de la foi acquise, du désespoir de la transcendance devant le poids de l’absurdité et du Néant. Une telle période avait suscité, en 1535, la révolte des anabaptistes de Münster. 1935 vit l’enracinement du nazisme comme mode de domination de l’Allemagne et projet d’étendre à l’Europe, sinon au monde entier, la sotériologie aryenne. L’erreur serait de croire que ce délire mégalomane est apparu avec quelques hommes – Hitler, Staline ou Mussolini – alors qu’il a hanté l’ensemble de la civilisation occidentale. Trop de révolutions concentrées en une si courte durée (un siècle et demi tout au plus) avaient établi un état d’anomie quasi permanent. Un renversement psychologique s’effectua dans l’ensemble de ces sociétés modernes qui virent les paradoxes les plus extraordinaires se produire. Ainsi, le goût de la liberté répandu par l’idée de bonheur au XVIIIe siècle sécréta sa parfaite antithèse : l’Amor fati, le «goût du destin» fatal. Le sorélien Édouard Berth distingua bien «le fait que les libéraux “prennent le capitalisme pour une catégorie économique éternelle, tandis que les seconds [les marxistes] la tiennent pour une catégorie historique”»[38] C’est donc du capitalisme libéral même que surgit cet amor fati et non des utopies révolutionnaires du XIXe siècle comme certains tendent à le suggérer. Bien que le fascisme et le nazisme aient considéré le capitalisme comme un produit de la vulgarité juive, ils entretinrent toujours ce système économique tant ils en partageaient le goût de l’immuabilité historique. Pour ne pas trahir cette immuabilité, il était fondamental que les contingences historiques ne viennent pas renverser l’ordre établi. Le fascisme apporta au capitalisme ce que la démocratie libérale ne pouvait lui apporter : la maîtrise de la société contre les aventures révolutionnaires, et en particulier celle du communisme qui s’était implantée en Russie.

La rhétorique marxiste reprise par Lénine le disait ouvertement : «La prise du pouvoir par les bolcheviks - c’était là le premier article du credo de cette nouvelle Église universelle athée - n’a pas été un accident, un coup d’État réussi mais précaire. C’était un début, un premier accomplissement des promesses, des prévisions “scientifiques” du marxisme. “Le pouvoir des Soviets est la forme de la dictature du prolétariat qu’impose l’histoire”, proclamait l’Internationale ajoutant qu’elle se donnait comme but “la lutte armée pour le renversement de la bourgeoisie internationale et la création de la République internationale des Soviets”».[39] Vue dans la doxa marxiste, la révolution faisait triompher la raison sur l’ordre organique du monde. Dans son traité philosophique, L’Anti-Dürhing, Engels avait présenté la dichotomie opposant le mouvement communiste à l’anarchie libérale de la main invisible du marché : «Mais vienne la révolution et “par la prise de possession sociale des moyens de production, la production marchande cesse et, par là même, la domination du produit sur les producteurs. L’anarchie au sein de la production sociale est remplacée par une organisation consciente et systématique… C’est l’humanité passant d’un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté”».[40] La révolution apportait enfin, contre la médiocrité des démocraties libérales et la décadence de l’esprit bourgeois, le sens du Sublime, une beauté si terrifiante qu’elle se révèlerait l’image de la perfection absolue de l’humanité.

Or, c’est précisément cette liberté que capitalistes et fascistes rejettent d’emblée alors que l’utopie révolutionnaire du communisme est de l’étendre au monde entier. Il ne s’agit pas tant de la façon dont les différents partis sociaux-démocrates, ni même la IIe ou la IIIe Internationale vont l’interpréter ni de comment l’évangile marxiste l’énonce dans les textes fondateurs de Marx et de Lénine : «La différence de contenu entre la révolution socialiste dans un sens large et la révolution socialiste dans un sens étroit renferme, parmi d’autres aspects fondamentaux, une différence d’espace et de temps. Dans le premier cas, l’espace est mondial et le temps comprend toute une époque historique; dans le deuxième cas, l’espace est national, ou plus exactement étatique, et le temps se réduit à une période historiquement courte. Lorsque Marx et Lénine parlent de la possibilité de victoire de la révolution socialiste dans tel ou tel pays, considéré isolément, ils utilisent le concept au sens étroit. Ils n’envisagent pas l’hypothèse que cette victoire reste isolée, dans un espace national, pendant une longue durée. Ce problème fut posé par la pratique elle-même, lorsque la révolution prolétarienne fut écrasée hors de Russie, dans les années qui suivirent la guerre de 14-18, alors que se consolidait le pouvoir soviétique. La non-considération de cette éventualité que les marxistes, de Marx à Lénine, s’explique parce que leur conception théorique de la révolution socialiste comme révolution nécessairement mondiale les poussait à exclure une éventualité de cette sorte».[41] Voilà pourquoi la lutte opposant les partisans de Staline à ceux de Trotski fut si virulente et si violente. En imposant le communisme dans un seul pays, Staline finissait par récupérer le système économique et le régime politique en une seule entité qui donna le capitalisme nationalisé par d’État. La propriété privée, caractéristique du capitalisme occidental, passait entièrement sous la coupe de l’État. Par le même mouvement, le capitalisme devenait une affaire institutionnelle, propre aux instances du Parti Communiste bolchevique d’Union soviétique dans son osmose avec l’État. Hannah Arendt et Jacob Talmon ont commis tous les deux la même erreur d’identifier la dictature comme étant un caractère universel de toutes révolutions égalitaristes, la terreur menée par Lénine, Trotski et Staline s’inscrivant dans les pas de celle de Marat, Hébert et Robespierre. Plus que Arendt, Talmon usa de sophismes pour parler d’une «démocratie totalitaire» annonçant la dictature du prolétariat : «Pour pouvoir montrer que la terreur et la dictature sont un produit exclusivement français et le résultat immanent d’une idéologie déterminée, le révisionnisme historique, en cela pleinement d’accord avec la vulgate néo-libérale, procède à une double ou triple abstraction arbitraire : l’une écarte les circonstances; l’autre isole une seule étape (celle qui est relativement la plus indolore) du cycle révolutionnaire anglais et américain, pour l’opposer triomphalement au cycle révolutionnaire français dans son ensemble; l’isolement de cette étape particulière (la Glorieuse Révolution et la guerre d’Indépendance américaine) fait en même temps abstraction de l’histoire de la société civile par rapport à l’histoire des barbares et des sauvages (irlandais et écossais dans un cas, noirs et peaux-rouges dans l’autre). C’est là le fondement sur lequel s’élève ce que nous pourrions appeler le sophisme de Talmon, en référence à l’auteur qui s’est le plus distingué dans l’opposition en noir et blanc des différentes traditions politiques, le tout à la plus grande gloire du libéralisme anglo-saxon. Le sophisme réside ici dans la comparaison entre des grandeurs totalement hétérogènes : une tradition politique jugée à partir d’un état d’exception dans une situation de péril aigu est comparée à une autre tradition politique, jugée exclusivement à partir des périodes de normalité dont ne jouit d’ailleurs pleinement qu’une fraction privilégiée de la population totale. C’est sur cette base que Talmon (mais c’est aussi substantiellement la pensée de Furet) peut célébrer la tradition libérale anglo-saxonne, comme étant dès le début synonyme de liberté pour tous et de refus de toute forme de “coercition” et de “violence”. Il est clair qu’avec de tels hymnes, on abandonne le terrain de l’historiographie pour monter au ciel et dans les nuages de l’hagiographie».[42] Or, précisément, anglo-saxonnes ou françaises, ces révolutions étaient toutes bourgeoises. C’est la bourgeoisie française et non le prolétariat ouvrier qui érigea les mesures draconiennes en juillet 1830, en juin 1848, et qui plébiscita le coup d’État de Louis-Napoléon avant d’aller pourchasser les derniers communards jusqu’au fin fond du cimetière du Père-Lachaise! La dictature n’était pas un produit de la révolution en soi, mais un produit de la révolution pour les capitalistes et la bourgeoisie. L’idée même que les révolutions se font pour le meilleur du progrès et de l’évolution est elle-même une fausse conscience de la révolution moderne. Un historien aussi perspicace que Michel Winock se laisse prendre lui aussi au jeu lorsqu’il écrit : «Tout se passe comme si les révolutions, pour se survivre, étaient condamnées à se trahir; pour être fidèles à leur génie libertaire, condamnées à périr. Rosa Luxemburg, critique de la révolution léniniste, proclamait : “Sans élection générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, la vie s’éteint dans toute institution publique, devient un semblant de vie où seule la bureaucratie reste l’élément actif. La vie publique s’endort progressivement, une douzaine de chefs de parti à l’énergie inépuisable et d’expérience illimitée dirigent et gouvernent. Parmi eux, en réalité, une douzaine de têtes exceptionnelles mènent le jeu et une élite de la classe ouvrière est invitée de temps en temps […] à applaudir les discours des dirigeants et à approuver les résolutions proposées à l’unanimité - au fond, une affaire de clique…” Et Rosa Luxemburg est morte en 1919 : si elle avait vu la suite!…»[43] Contrairement à la révolte, avons-nous dit ailleurs, la révolution est une affaire de bourgeois et de bureaucrates, d’où l’impossibilité apparente de sortir du capitalisme par les moyens révolutionnaires.

Le capitalisme seul est révolutionnaire. Il est destructeur de civilisations par nature et tout le sens du Sublime en lui réside dans cette capacité infinie de détruire complètement afin d’ériger des œuvres toujours plus laides, fragiles et éphémères. C’est dans le kitsch que le capitalisme atteint son expression la plus fidèle de ce qu’il représente comme esprit. Aussi, ce qu’on appelle communément révolutions, parmi les intellectuels, le prolétariat et les utopies contemporaines, ont pour but de révolutionner la révolte. Parmi celles-ci, beaucoup veulent respecter les acquis libérateurs du Siècle des Lumières, mais d’autres – et ils sont nombreuses – voudraient une révolution réactionnaire. Les partis communistes qui ont suivi le stalinisme ont fait du capitalisme monopoliste d’État la définition moderne de l’utopie marxiste; pour d’autres, leur socialisme s’est vite transmué en voie réactionnaire et tous ont conservé la marque même du capitalisme : ce goût vulgaire pour la destruction : «La comparaison concerne les partis communistes selon qu’ils aient été ou pas au pouvoir, faibles ou puissants. Elle intéresse aussi les pays que les partis communistes ont dirigé la plupart du temps sans partage pendant plusieurs décennies. Elle peut également porter sur les formes autoritaires et répressives, communes à différents types de régimes politiques, autres que ceux dont les communistes ont eu la responsabilité. De ce point de vue, la comparaison entre fascisme et communisme est légitime à condition de ne pas l’entendre comme une procédure qui sert à les assimiler».[44] Voilà pourquoi dès le milieu des années trente, des observateurs ont tenu à opposer le fascisme rouge au fascisme brun. En ne voyant que la tyrannie, la terreur et la dictature, à la manière de Arendt et de Talmon, ils finirent par associer les deux régimes sans porter attention à la différence entre l’osmose capitalisme d’État/dictature stalinienne et la symbiose capitalisme privé/dictature fasciste. Lorsque nous traitons, encore aujourd’hui, les régimes démocratiques occidentaux de «fascistes», ce n’est pas tant à la nature du capitalisme que nous pensons, mais à ses capacités de destructions infinies pour la bourgeoisie et la minorité dominante qu’elle constitue par le pouvoir du régime électoral.

La symbiose fasciste aurait bien voulu accéder à l’osmose stalinienne. Mussolini n’y parvint pas. Il fut toujours obligé de supporter la tutelle difficile du roi d’Italie qui ne l’aimait guère. Après tout, ce n’était là qu’un opportuniste, un aventurier. Le Vatican négocia avec lui ce que Hitler ne se permit pas en occupant la Cité du Vatican durant la guerre. Son Amor fati s’acheva d’une façon des plus honteuses. Les Partisans anti-fascistes (Comité de libération nationale du nord de l’Italie) qui le capturèrent l’exécutèrent avec précipitation pour des raisons demeurées obscures, mais le sens de la transcendance nationale n’est pas absente d’en finir avec ces 20 années de «parenthèse» dans le cours de l’histoire italienne : «Le CLNAI déclare : que l’exécution de Mussolini et de ses complices, ordonnée par lui, est la conclusion nécessaire d’une phase d’histoire qui laisse notre pays couvert encore de ruines matérielles et morales. Elle est la conclusion d’une lutte insurrectionnelle, prémisse pour la patrie d’une renaissance et d’une reconstruction. Le peuple italien n’aurait pu retrouver une vie libre et normale - que le fascisme lui a refusée pendant vingt ans - si le CLNAI n’avait pas en temps opportun montré sa détermination farouche à faire sien un jugement déjà prononcé par l’histoire. Au prix seulement de cette coupure nette avec un passé de honte et de crimes, le peuple pouvait avoir l’assurance que le CLNAI était décidé à poursuivre avec fermeté le renouveau démocratique du pays. À ce prix seulement, l’épuration nécessaire des rémanences fascistes peut et doit venir avec la conclusion de la phase insurrectionnelle dans les formes de la plus stricte légalité. De l’explosion de haine populaire qui, en cette unique occasion, a dégénéré en excès - compréhensibles seulement dans le climat voulu et créé par Mussolini - le fascisme est seul responsable. Le CLNAI, qui a su diriger l’insurrection, admirable de discipline démocratique, communiquant à tous les insurgés le sens de la responsabilité de cette grande heure historique, qui a su faire sans hésitation justice des responsables de la ruine de la patrie, entend qu’en cette nouvelle époque ouverte au libre peuple italien de tels excès ne se renouvellent plus. Aucun excès ne saurait se justifier dans le nouveau climat de liberté et de stricte légalité démocratique que le CLNAI est décidé à rétablir, la lutte insurrectionnelle étant désormais close».[45] Le capitalisme italien sacrifiait celui par lequel il s’était conforté contre toutes formes d’opposition en provenance des campagnes aussi bien que des villes, des milieux aristocratiques que des luttes ouvrières. Voilà pourquoi Malaparte s’étonna tant de voir d’anciens fonctionnaires fascistes qui avaient occuper les mêmes fonctions sous le nouveau gouvernement italien après la guerre. Lui-même, qui avait rédigé un Traité du coup d’État inspiré de la façon de faire de Lénine, s’engagea parmi les Partisans afin de lutter pour la libération de l’Italie occupée par l’Allemagne.

Le cas de Hitler peut sembler tout aussi lamentable. Lui aussi s’imposa l’Amor fati comme sens du Sublime à sa vie. Restait à savoir s’il ouvrirait le Salut par l’Absolu ou par le Néant. Son destin était encore plus mégalomaniaque que celui du Duce. Il atteignait l’acmé de la transcendance en faisant de la pureté de la race aryenne le Sublime dans toute sa terreur alors qu’il jetait dans le Néant, pêle-mêle, Juifs, Tsiganes, Homosexuels, Communistes, Russes, Polonais… L’osmose fut atteinte entre lui et son Parti, mais son Parti ne parvint jamais à s’assimiler totalement à l’État, ce qui le distingue finalement de Staline : «Le national-socialisme est si inextricablement lié à l’ascension et à la chute de ce personnage singulier, à ses objectifs politiques et à son idéologie destructrice, qu’on peut légitimement qualifier le nazisme d’“hitlérisme”», écrit avec raison Ian Kershaw.[46] Avec la défaite militaire de l’Allemagne en 1918, Hitler fit de sa vie un «destin», non pas illustre même si la vanité du personnage ne l’écartait pas, mais le destin transcendant d’accéder à l’Absolu contre toutes les forces coalisées du monde s’il le fallait. Comme le gouverneur du Cap, Milne, à propos de l’échec de la rencontre de Bloemfontein avec le président boer Kruger, le 31 mai 1899, on peut dire que «son but n’était pas d’obtenir des concessions, ni de conclure des compromis. Il voulait une confrontation. Il résuma lui-même son rôle en ces termes : “(…) J’ai précipité une crise qui était inévitable avant qu’il ne soit vraiment trop tard”».[47] Hitler, c’était cela aussi. La part de l’Absolu se confondant avec la part du Néant, il était prêt à endosser l’une aussi bien que l’autre, et il le fit jusqu’à l’extrême. Il le fit, parce qu’il s’était convaincu, au cours des années de pouvoir, qu’il incarnait en sa personne le Volksgeist germanique, messie de l’Allemagne bafouée par l’Histoire : «Ici s’intègre tout un courant d’interprétation qui confère au national-socialisme le caractère d’une réalisation : accomplissement d’une histoire, d’une culture ou d’un tempérament germaniques. “Jamais le peuple allemand ne se serait laissé prendre aux gesticulations de Hitler, écrit Jung, si ce personnage n’avait été le reflet d’une hystérie communément allemande.” La formule fait sursauter!»[48]

Pourtant. Si le monde n’était pas apparu aussi extraordinaire qu’il fut perçu de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, peut-être que cette régression n’aurait pas conduit à des profondeurs aussi anéantissantes que l’Anus Mundi peut l’exprimer. «On dirait que Paul Claudel vit… en dehors du temps», s’exclame Jacques Madaule dans son étude sur le dramaturge catholique français, et cela semble se généraliser pour tous les individus des nationalités occidentales. Les règles n’encadrent plus la création. Les alexandrins ont implosé dans la poésie. Le cinéma oblige les arts plastiques et le théâtre à se redéfinir. La musique elle-même n’échappe pas à la modernité déstructurante. Sans doute peut-on considérer ces réactions créatrices comme autant de réponses sublimes aux destructions apportées par le capitalisme. En ce sens, comme les mouvements de résistances qui croyaient faire la révolution, elles ont fait mieux, elles ont sauvé ce qu’il y avait de plus noble dans la révolution : son esprit de refus de l’aliénation de la liberté et de la responsabilité de l’individu, mais elles n’ont pu lui épargner ce retour du thème de la symphonie des angoisses en ramenant l’angoisse vitale (par les armes de destruction massive), le délire d’indignité (les limites insondables jusqu’où l’homme peut perdre sa dignité entre les créatures) et le sens d’un honneur bafoué

Montréal
14 mars 2015




[1] R. Girardet. Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, Col. L’Univers historique, 1986, p. 31.
[2] Cité in P. Bourdrel. La Cagoule, Paris, Flammarion, Col. J’ai lu, Dossier, 1970, p. 334.
[3] J. Solé. Révolutions et révolutionnaires en Europe 1789-1918, Paris, Gallimard, Col. Folio-
Histoire, 2008, p. 46.
[4] J. Borie. Zola et les mythes, Paris, Seuil, rééd. Livre de poche, Col. Biblio/essais, # 4319, 2003, p. 175.
[5] J. Borie. Ibid. p. 198.
[6] P. Milza. Fascisme français, Paris, Flammarion, Col. Champs, 1987, p. 22.
[7] P. Milza et S. Berstein. Le fascisme italien 1919-1945, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, #, 1980,
pp. 413-414.
[8] E. Gentile. Qu’est-ce que le fascisme ?, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, #, 2004, pp. 401-402.
[9] E. Gentile. Ibid. p. 402.
[10] P. Milza et S. Berstein. Op. cit. p. 5.
[11] P. Milza et S. Berstein. Ibid. pp. 122-123.
[12] M. Winock. Le siècle des intellectuels, Paris, Seuil, Col. Points, 1999, p. 45.
[13] G. L. Mosse. La révolution fasciste, Paris, Seuil, Col. XXe siècle, 2003, p. 47.
[14] E. Wiskemann. L’Axe Rome-Berlin, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1950, p. 21.
[15] M. Broszat. L’État hitlérien, Paris, Fayard, Col. L’espace du politique, 1986, pp. 20-21.
[16] Cité in F. Caradec. Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Paris, Gallimard, Col. Idées, # 330, 
1975, p. 200.
[17] T. Mason, in M. Ferro (éd.) Nazisme et communisme, Paris, Hachette, Col. Pluriel, 1999, pp. 214-215.
[18] G. Dumur. Luigi Pirandello, Paris, L’Arche, Col. Les grands dramaturges, # 5, 1955, p. 46.
[19] D. Pélassy. Le signe nazi, Paris, Fayard, Col. L’espace du politique, 1983, p. 30.
[20] P. Fussell. À la guerre, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 1992, pp. 19-20.
[21] J. Heffer. Les origines de la guerre de Sécession, Paris, P.U.F., Col. Dossier Clio, #, 1971, pp. 11-12.
[22] J. Fonvielle-Alquier. Ils ont tué Jaurès!, Paris, Robert Laffont, Col. Ce jour-là, 1968, p. 128.
[23] E. Traverso. La guerre civile européenne, Paris, Hachette, Col. Pluriel, 2009, p. 143.
[24] L. Canfora. La démocratie. Histoire d’une idéologie, Paris, Seuil, 2006, p. 277.
[25] D. Constantini. La mission civilisatrice, Paris, La Découverte, 2008, p. 175.
[26] R. O. Paxton. Le fascisme en action, Paris, Seuil, 2004, p. 267.
[27] J. Maitron. Histoire du mouvement anarchiste en France, t. 2 : de 1914 à nos jours, Paris, La découverte, 1975, p. 28.
[28] I. Kershaw. Qu’est-ce que le nazisme? Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, 1999, pp. 118-119.
[29] I. Kershaw. Ibid. pp. 35-36.
[30] C. Ryan. Le jour le plus long, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 187.
[31] P. Ayçoberry. La question nazie, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 1979, p. 151.
[32] P. Broué. Trotsky, Paris, Fayard, 1988, p. 273.
[33] J. Norton Cru. Du Témoignage, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967, pp. 29-30.
[34] Z. Sternhell, M. Sznajder et M. Ashéri. Naissance de l’idéologie fasciste, Paris, Gallimard, Col. Folio-Histoire, 1989, p. 350.
[35] F. Neumann. Béhémoth : structure et pratique du national-socialisme 1933-1944, Paris, Payot, Col. Critique du politique, 1987, p. 61.
[36] M. Vaussard. Histoire de l’Italie contemporaine, Paris, Hachette, 1950, p. 199.
[37] G.L. Mosse. Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, 2006, p. 338.
[38] Z. Sternell, M. Sznajder, M. Ashéri. Op. cit. p.185.
[39] F. Fejtö. L’héritage de Lénine, Paris, Hachette, Col. Pluriel, 1973, p. 186.
[40] Cité in J. Maitron. Op. cit. t. 2, p. 201.
[41] F. Claudin. La crise du mouvement communiste, t. 1, Paris, Maspéro, Col. Texte à l’appui, 1972, p. 52.
[42] D. Losurdo. Le révisionnisme en histoire, Paris, Albin Michel, 2006, p. 84.
[43] M. Winock. Le socialisme en France et en Europe, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H 162, 1992,
 p. 233.
[44] S. Wolikow, in M. Dreyfus et al. (éd.) Le siècle des communismes, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire,
 # H 400, 2004, p. 713.
[45] P. Milza. Les derniers jours de Mussolini, Paris, Fayard Col. Pluriel, 2010, pp. 116-117.
[46] I. Kershaw. Op. cit. p. 58.
[47] H. Wesseling. Les empires coloniaux européens, Paris, Gallimard, Col. Folio-histoire, # 166, 2009, p. 604.
[48] D. Pélassy. Op. cit. p. 183.

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